Une longue journée

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En politique, il n’y a pas de solutions, il n’y a que des compromis. » — Henri Queuille, homme politique de l’ancienne Terre.

An 610 de la fondation d’Inti-Prime, 12ᵉ jour de Solquil.

Inquanoki, ville de Tarlurit, palais présidentiel.

— Soyez assuré que nous faisons le maximum pour tenir les délais, Monsieur l’Ambassadeur. Nos ouvriers travaillent aussi vite qu’ils le peuvent. Le front rouge du président Ron Irastan trahit sa nervosité. Il n’a jamais été à l’aise face à l’ambassadeur des Donhuiames.

— Hum, laissez-moi en douter, monsieur le Président. Peut-être qu’il serait bon que je vous rappelle les termes de notre accord.

La voix rauque, spécifique aux Donhuiames, ne fait qu’amplifier le malaise d’Irastan. Les yeux de l’ambassadeur brillent d’un intense éclat orange. — De la colère ? S’interroge Irastan.

— Construisez cette base dans les délais et le synode de la Vie se montrera de nouveau généreux avec vous. Dans le cas contraire… Varion Sylvaris laisse sa phrase en suspens.

Irastan s’éponge nerveusement le front. C’est Pete Manigan, son plus proche conseiller, qui vient à son secours.

— Nous savons ce que nous devons à la générosité du synode de la Vie, ambassadeur. Toutefois, maintenir le secret de cette construction et en accélérer le développement est quelque peu contradictoire. Le président ne vous ment pas. Nous faisons notre possible.

Un sourire qui semble à Irastan et Manigan cruel prend naissance sur les lèvres de Varion Sylvaris.

— Bien sûr, bien sûr que vous faites votre maximum. Vous n’avez de toute façon pas le choix. C’est bien le problème avec vous les humains. Si nous ne venons pas vous secouer de temps à autre et rappeler votre dette, vous sombrez dans l'oisiveté. Il ne m’est pas nécessaire de vous rappeler ce que vous, exilés, devez à la générosité des Donhuiames. Achevez cette construction au plus vite. Je ne vous expose évidemment pas les conséquences fâcheuses que pourrait avoir tout retard. J’ai dit.

Sur ces dernières paroles, il quitte le bureau présidentiel. Sans un seul regard en arrière.

— Puff, bon débarras. Cet ambassadeur peau grise est… Il me dégoûte, annonce Irastan.

— Mais il a raison, monsieur le Président. Nous devons accélérer la construction de cette base. Si les Donhuiames cessent de nous fournir les ressources dont nous avons besoin, c’est une révolte que nous aurons à assumer. Ils nous tiennent et ils le savent.

— Je ne le sais que trop bien, Pete, répond de manière acerbe Ron Irastan. Sans ce pacte avec les Donhuiames, Inquanoki se serait vidé de ses habitants. Nous savions que ce serait compliqué de s’exiler d’Héliosix. Nous le savions dès le départ mais même Nowakoski n’en avait pas mesuré le degré de difficulté. Le pire étant de savoir que la planète ne manque pas de ressources mais que nous, nous avons à peine les moyens de les exploiter. Nous n’avions pas eu le choix d’accepter leur proposition, mais ces foutues peaux grises exigent un prix bien trop élevé en retour.

Et toi, tu es bien trop gourmand pour laisser ta part du gâteau. Nowakoski n’était pas d’une exemplarité sans tache mais il avait plus de caractère que toi, il n’aurait pas cédé si facilement, songe Pete Manigan.

— Pete, pouvons-nous encore “enrôler” des ouvriers ? Je suis d’accord pour accélérer le mouvement mais pas au détriment de nos propres besoins.

— Cela me paraît être une équation difficile à résoudre. Plus d’ouvriers sur le chantier, c’est plus de personnes qui vont se poser des questions. Si l’opinion publique apprend que c’est une base Donhuiame que nous construisons… Nous pouvons faire rapidement nos bagages et quitter ce bâtiment au plus vite.

— Alors nous allons accélérer les cadences et diminuer les jours de repos. Je ne vois pas d’autres solutions si nous voulons tenir nos délais. Nous allons expliquer aux ouvriers que nous les paierons davantage à la fin du chantier. Faites passer cette information, Pete.

— Très bien, Monsieur le Président. Manigan quitte la pièce, laissant le président seul à son bureau.

Don Irastan s’enfonce dans son fauteuil. Il observe ce bureau, qui pour lui, représente son rêve ultime de grandeur comme sa prison la plus dure. Cette maison présidentielle a été la première bâtisse des exilés à leur arrivée sur Inquanoki. Un ersatz du Mégistéon Héliotropos sur Inti-Prime. Le président d’Inquanoki (République libre d’Inquanoki de son nom officiel) songe au parcours des exilés pour arriver à bâtir un semblant de nouvelle vie. Un million de personnes se sont exilées. Bien plus que ce que le mouvement pacifiste escomptait au départ. Mais les difficultés ont commencé dès le début du voyage : vaisseaux bondés, épidémies. L’installation a été encore plus difficile. Il a fallu plusieurs mois pour bâtir des logements et un système fiable d’approvisionnement en nourriture.

Encore heureux que les cuirassés “légionnaire” nous ont escortés, sans quoi c’était fini avant même de commencer. Nous avions sous-estimé’ l’ampleur de la tâche dès la mise en route du projet. Inquanoki ne manque pas de ressources mais nous n'avons pas l'outil industriel pour en faire une puissance planétaire. Je suis sûre que nos ancêtres étaient mieux préparés quand ils sont arrivés dans Héliosix. Voilà à quoi songe Don Irastan, ancien président d’une immense société pharmaceutique avant son exil. Encore heureux que nous ayons réussi à créer une monnaie rapidement. Cela aurait été le chaos sinon.

Contrairement à d’autres, il n’a jamais cru aux espoirs utopistes des pacifistes. Non, l’exil était une manière de s’affranchir d’Héliosix et d'accroître son pouvoir.

Je suis parvenu là où je le voulais mais je préside un champ de ruines. Ces foutus Donhuiames nous mettent le couteau sous la gorge mais ils nous fournissent de quoi maintenir l’ordre sur cette planète. Pete a raison. Si la populace apprend qu’on se sert d’elle contre notre ancien ennemi, ça finira mal. Le réseau de contrebande avec Héliosix n’a jamais été suffisamment développé. Si ça avait été le cas, nous aurions pu négocier bien autrement avec les peaux grises.

Quelqu’un frappe à la porte de l’immense bureau. Cela le tire de ses pensées.

— Monsieur le président, les membres du bureau du syndicat des agriculteurs ont rendez-vous dans dix minutes, annonce une secrétaire.

— Très bien, j’arrive, répond-il. Allons voir ce qu’ils veulent encore ces emmerdeurs. Ma journée risque d’être encore longue.

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