Quelque chose de pas net.
Chapitre 20 : Quelque chose de pas net.
« Le pouvoir ne consiste pas à cacher la vérité, mais à décider laquelle mérite d’être cherchée. » — Fragment attribué au philosophe d’Héliosix Arel Vann.
An 610 de la fondation d’Inti Prime, 13ᵉ jour du mois de Solquil.
Palais Konilef, état-major de la flotte spatiale Inti-prime.
— Sergent Gardner, je vous présente Ferdinand. Il va nous aider à faire le tri dans les données sur les cuirassés. Avant que vous ne posiez la question, oui, il a les accréditations nécessaires. J’y ai veillé. Il n’y a donc pas de tabous dans ce bureau.
Ferdinand, tout sourire, serre la main du sergent et lui fait remarquer qu’elle a une sacrée poigne.
Elle lui répond d’un sourire du carnassier ayant du dédain pour une proie trop petite. Ferdinand ne voit pas cela. Liam, sí.
Elle se tourne rapidement vers Liam, comme si Ferdinand était un objet de distraction.
J’ai la biographie complète des commandants de cuirassés mais il me manque des éléments, notamment sur leur famille. J’ai eu beau chercher partout, je n’ai pas trouvé.
Liam sourit :
— Ferdinand, à toi de jouer. Je veux l’arbre généalogique des commandants. Remonte aussi loin que tu le peux. Même jusqu’à la fondation d’Héliosix si c’est possible.
Ferdinand est déjà à l'œuvre, avec son habituel enthousiasme.
— Monsieur, si je puis me permettre… La blonde à la coupe au carré s’approche de Liam et, sur le ton de la confidence, lui annonce :
— Si je n’y suis pas arrivée, ce n’est pas ce jeune homme qui va y arriver. Il va lui falloir des années pour tout cela. Je ne sais pas quelles sont ses compétences, mais…
Ferdinand, qui n’a pas suivi ce que Gardner disait, l’interrompt malgré lui.
— Tiens, c’est amusant, le commandant Richard Hailwood a aussi été major de sa promotion dans la même université que moi et dans la même spécialité, les réseaux.
Gardner est prête à ouvrir la bouche mais Liam, d’une main levée, l’empêche de parler et invite Ferdinand à poursuivre.
— Sa famille était apparemment assez riche, voire très riche. Son père était commercial dans les réseaux de transport interplanétaires et sa mère est l’héritière de propriétaires terriens d’Izanagi. Champion d’échecs universitaires à quatre reprises. D'après ce que je lis, c’est un oncle du côté paternel qui lui a suggéré de faire l’école d’officier de la flotte après ses études. À l’école militaire, il semble avoir une forte tête et quelques rappels à la discipline, mais il excelle à commander et à s’appuyer sur des technologies récentes.
Avant de prendre le commandement du Seawitch, il était le second d’un autre cuirassé, le HSS Fulminéo. Sa femme a demandé le divorce, qu’elle a obtenu deux ans après le début de la guerre contre les Donhuiames. Ils n’avaient pas d’enfants. Elle habite Izanagi, dans la capitale. Oh c’est drôle, ça. Il est noté qu’il est toujours malade sous zéro G. C’est bizarre pour un commandant, quand même. Bon, je vais continuer à creuser, ce n’est que le début.
— Je te laisse creuser, Ferdinand, Gardner, dans mon bureau, annonce Liam.
— OK, il semble doué le gamin pour trouver des infos, mais ça reste un gamin et un civil et…
— Je ne vous ai pas demandé votre avis, sergent. En trente secondes, il en a trouvé plus que vous en une semaine, n’est-ce pas ? Si vous commencez à contester mes décisions, ou à ne pas savoir travailler en équipe, je vous renvoie chez l’amiral en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Le ton acerbe de Liam se reflète dans son regard.
— Je suis en général ouvert à la discussion, mais si vous suivez ainsi vos a prioris, je ne vous laisserai pas aller sur le terrain, suis-je assez clair ?
— Tout à fait, capitaine.
— Il vaudrait mieux pour vous. Le boulot est colossal donc je vais demander de la rigueur. Il serait intéressant d’interroger les entourages des anciens commandants. L’ex-Mme Hailwood est un bon début. Je vous laisse cette chance de l’interroger mais je vous accompagnerai dès demain pour cela. Trouvez son adresse et réservez un transport rapide. Izanagi, ce n’est pas la porte à côté.
— À vos ordres, capitaine.
Le sergent Gardner tourne les talons et retourne dans le bureau principal. Son visage trahit sa vexation de s’être fait remettre à sa place par son officier supérieur.
Quel connard ce capitaine. S’il s’imagine que je vais lui obéir au doigt et à l'œil. Recruter un gamin qui ne sait même pas par quel bout tenir une arme, c’est n’importe quoi. Ouais, il a l’air doué pour fureter dans les archives mais… Ça reste un civil. En même temps, moi, je ne suis pas là pour merner l’enqueête. Je vais faire mon rapport à Tumpal sur le sujet dès ce soir. Un jour, Betsir, tu regretteras de m’avoir parlé sur ce ton,
Ferdinand poursuit son travail de compilation des données. Son algorithme fait des merveilles, mais les suggestions de Gardner, elles, lui permettent d’affiner encore plus les résultats.
Le travail se poursuit tardivement dans la soirée et Liam fait commander des repas du mess. Il a désormais une liste d’une dizaine de personnes à interroger mais personne liée directement aux cuirassés et cela l’intrigue toujours autant. Et surtout, rien, absolument rien sur les concepteurs.
— Liam, c’est curieux tout ça. Il y a des phrases manquantes dans certains rapports. Ça passe du coq à l’âne parfois et du coup, j’y comprends rien.
— Ça signifie que les rapports ont été caviardés, mais par qui et pourquoi ? s’interroge Gardner.
— Ferdinand, tu peux tracer qui a modifié les rapports concernés ? Ils parlent de quoi à la base, ces rapports ?
— Je pense pouvoir le faire si l’ordinateur était en réseau au moment de la modification. Si ça a été fait via un support externe, ça va être bien plus difficile.
Liam consulte sa montre. Minuit, heure standard.
— Allons tous dormir. Nous n’avancerons pas mieux ce soir. On s’y remet demain matin.
— Le transport sera prêt dès demain 6 h, capitaine. Il nous conduira sur Izanagi à un kilomètre de la propriété de l'ex-madame Hailwood.
— Parfait. Ferdinand, tu vas dormir ici. Il y a une chambre à l’étage en dessous, pour toi. Je dors ici également. On gagnera du temps pour demain.
Gardner leur souhaite bonne nuit. Liam accompagne Ferdinand dans sa chambre.
— Liam, elle a l’air sympa ta collègue Léa. On va faire du bon boulot ensemble. Elle avait l’air désagréable quand je suis arrivé mais non, finalement, elle a l’air cool.
Liam sourit devant la capacité de Ferdinand à voir les qualités des gens avant leurs défauts.
— Demain, tu travailles seul dans le bureau mais en cas de soucis, j’ai mon comsec. J’ai prévenu la cantine de te faire amener des repas. Évite autant que possible de traîner dans les couloirs. Tu restes un civil chez les militaires. C’est pas l’idéal pour le moment mais je n’ai pas le choix. Repose-toi bien. Bonne nuit.
— Bonne nuit tonton.
Changer d’air demain ne me fera pas de mal. Notre bureau est un brin étouffant. Je vais aussi pouvoir mettre Gardner à l’épreuve. Si elle foire l’interrogatoire, je la renvoie illico presto chez Magala. Elle me déplaît de plus en plus, celle-là, et ce n’est pas parce qu’elle est blonde. Je vais devoir demander à Ferdinand de trouver son dossier, son “vrai” dossier. Il a vraiment quelque chose de pas net avec elle.

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