C'est impossible.
Chapitre 22 : c’est impossible !
« La science est faite de faits comme une maison est faite de pierres, mais une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison. » — Henri Poincaré, mathématicien de l’ancienne Terre.
An 610 de la fondation d’Inti Prime, 13ᵉ jour du mois de Druidara
Planète Astrium, dans les plaines du continent Ouest.
Dix jours se sont écoulés et Nim Xerinthal est toujours autant abasourdi par sa découverte.
Dix jours se sont écoulés et Nim Xerinthal n’a presque pas dormi, depuis lors.
Dix jours à tester, retester encore et toujours. Les résultats sont inchangés.
Dix jours à comparer les résultats avec les données du Célestiorum du grand Messi.
Dix jours à se replonger dans sa copie personnelle de la mémoire-bulle du grand Messi. Celle que le synode de la Vie donne à chaque citoyen.
La jeune chercheuse Donhuiame aux cheveux argentés n’en revient toujours pas. Elle se masse les tempes mais l’insatiable envie de comprendre la maintient éveillée.
Je ne peux plus le nier. Cette mémoire-bulle est bien la plus ancienne qui existe sur Astrium. Dix ans antérieurs à celle du grand Messi, c’est incroyable !
Depuis sa plus tendre enfance, on lui explique que le grand Messi est le premier à avoir enregistré ses souvenirs, sa vie dans une mémoire-bulle. Peu avant sa mort, il y a presque 100 ans. Que c’est lui qui a créé de toutes pièces cette technologie. Et voilà qu’une banale mémoire-bulle exhumée presque par hasard vient ébranler tout ce que l’on lui a appris au sujet de l’histoire des Donhuiames.
Voilà que celle que je viens d’exhumer est dix ans antérieure à tous nos préceptes. Ce n’est pas de quelques mois, non. Dix ans. Comment est-ce possible ?
Nim comprit qu’elle tenait là un objet qui remet en cause toutes les fondations du culte du grand Messi et donc de la société Donhuiame. Elle sait qu’elle doit, pour l’instant, en garder le secret. Elle devrait répondre à son amant, Lythar.
— Il va finir par s'inquiéter et débarquer au laboratoire. Ce n’est pas le moment. Que ce soit lui ou quelqu’un d’autre, pense-t-elle.
Elle lui envoie un message rapidement lui expliquant qu’elle a énormément de travail mais que demain, elle veut bien dîner avec lui.
— Ce qui n’est pas un total mensonge, se rassure-t-elle.
Quand elle a exhumé cette mémoire-bulle, elle a bien vu son ancienneté. Cent ans dans la poussière, cela laisse des traces, mais Nim a d’abord cru à une copie artificiellement vieillie. mais ses résultats sont formels : cette mémoire-bulle est authentique et a authentiquement plus de deux cents ans. Deux cent seize ans, exactement. Celle-ci porte également une mention qu’elle n’a jamais vue ailleurs : “single action army”. Elle est incapable de savoir ce que cela veut dire.
— Si j’admets que mes résultats sont justes, cela signifie que le Célestiorum se trompe de dix ans. Admettons cela. Se pourrait-il qu’il s’agisse d’un prototype ? De la première tentative du grand Messi d’enregistrer ses souvenirs ? Je n’ai qu’un moyen de le savoir. Il faut que je l’utilise. Peut-être qu’elle ne fonctionne plus de toute façon, se dit-elle, ne sachant pas si c’est un souhait ou un doute que ses pensées émettent.
Elle prend ce qui ressemble à un bonnet garni d’électrodes avec beaucoup de précautions et s’installe confortablement dans un grand fauteuil.
— Et si elle ne fonctionne pas et grille mon cerveau ? Dois-je prendre le risque ?
Au fond d’elle-même, elle sait. Elle sait qu’elle va le prendre, ce risque. Sa curiosité l’a souvent conduit à prendre des risques. Enfant, elle a sauté d’une falaise pour plonger dans l’eau, cinquante mètres en contrebas, expliquant à ses parents qu’elle était curieuse de mesurer les effets d’une telle chute sur son corps.
Elle observe la mémoire-bulle aux reflets dorés. Ses pupilles orange sont dilatées comme si ouvrir plus grand les yeux permettait de percer le mystère que contient cette mémoire-bulle. Elle doit la brancher pour que cela fonctionne. Elle sort de la poche de sa blouse blanche un boîtier pas plus grand qu’une main. Le ragon permet d’alimenter en électricité de très nombreux objets de la vie quotidienne des Donhuiames.
Nim Xerinthal se demande si une mémoire-bulle aussi ancienne fonctionnera avec son ragon. Pourtant, elle n’est pas sans savoir que le premier ragon a été conçu pour alimenter les mémoires-bulles. Sa curiosité se débat avec la remise en cause des préceptes religieux qui imprègnent sa vie depuis vingt-cinq ans.
— Ne te cherche pas d’excuse pour reculer, s'étonne-t-elle de dire à haute voix.
La sortie du ragon s’emboîte parfaitement à la mémoire-bulle. Cette dernière voit quelques-unes de ses électrodes passer au vert. Signe indiscutable du bon fonctionnement de l’ensemble. Elle porte la mémoire-bulle à hauteur de ses yeux. Nim est à la fois excitée de ce qu’elle pourrait découvrir et en a terriblement peur.
Dans une grande inspiration, Nim pose la mémoire-bulle sur sa tête avec la précision de quelqu’un qui utilise cet objet depuis ses cinq ans environ. Ses yeux se ferment. Le voyage immobile commence.
— Je t’assure que ça fonctionne, Orianis. Je l’ai déjà testé. J’ai enregistré mes souvenirs et je les ai revus comme je les ai vécus.
La vision est fixée sur un Donhuiame d’une trentaine d'années dont la blouse médicale rouge fait contraste avec sa peau d’un gris profond. Parvient alors un rire aux oreilles de celui qui a enregistré ses souvenirs.
— Tu me fais rire, Galtran, avec ta soi-disant découverte. Je veux bien qu’elle fonctionne sur une mémoire à court terme, mais tu sais bien que nous sommes loin de lire et décoder le siège de la mémoire profonde de notre cerveau. Tu fais confiance à une technologie à l’origine totalement inconnue. Tu reçois des plans sur un canal totalement obsolète, tu les suis scrupuleusement pour monter ce…ce…Machin et tu prétends maintenant que ça fonctionne. Pure folie !
— Orianis…j’ai..j’ai revécu les repas avec mes parents quand j’étais presque adolescent. Je n’ai pas osé remonter plus loin dans le temps. Certes, je dois ajuster des choses car l’image n’est pas toujours nette mais les odeurs et les sons le sont, mais cela fonctionne vraiment, Orianis, je te le jure.
La transition est abrupte pour Nim mais la séquence passe à un autre souvenir du dénommé Galtran. Nim se force à poursuivre.
— Elle est formidable ta découverte, mais tu n’y serais pas parvenu à ce stade sans aide, avoue Galtran.
— Bien sûr que ton aide m’a été précieuse, Orianis. Tu m’as permis d’affiner la vision. Ton décodage des dernières pages du plan de montage était parfait. Je ne vois pas les choses autrement.
— Parfait. Quel formidable outil nous avons. Il suffira que nous fassions enregistrer les souvenirs à quelqu’un et de les visualiser pour savoir s’il ment ou non. Le mensonge va être banni de la société Donhuiame. Nous pourrions vendre les souvenirs de personnalités. Il n’y aura plus de secrets non plus. C’est formidable.
— Je vois plutôt cette invention comme une aide pour les historiens, Orianis. Notre peuple n’aura plus peur de son passé.
La séquence s’achève ici et une autre commence.
— Ceci est sans doute le dernier souvenir que j’enregistre. Je ne sais pas comment il y est parvenu mais Orianis a réussi à détourner notre invention. Il a réussi à implanter de faux souvenirs dans sa propre mémoire-bulle (c’est le nom que nous avons décidé de lui donner). Je crains qu’il ne fasse un mauvais usage de tout cela. Je crains vraiment le pire pour moi, mais pour nous tous aussi. Qu’ai-je fait ? Mon ami, mon confrère, est devenu mégalomaniaque. Je crois qu’il veut se faire passer pour un prophète. À vous qui trouverez ma mémoire-bulle, empêchez-le d’agir. Faites vite, je vous en supplie.
La séquence s’arrête ici. Il n’y en a pas d’autres.
Nim a à peine le temps d’ôter la mémoire-bulle de sa tête qu’elle vomit sur le sol de son laboratoire. Elle pleure. Beaucoup.
Elle ne connaît pas ce Galtran. Elle n’en a jamais entendu parler. Mais Orianis, lui, ne lui est pas inconnu. Son portrait était accroché dans la salle à manger de ses parents. Il l’est dans chaque foyer Donhuiame. Elle ne connaissait pas son véritable nom jusqu’ici. Comme la plupart des Donhuiames. Mais comme tous les Donhuiame pourraient le faire, elle a reconnu en Orianis le grand Messi.
Ses larmes coulent longtemps. Très longtemps, et seul le déni peut l’aider.
— Non, non, non, c’est impossible. Pas lui.

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