Veiller sur toi.
Chapitre 24 : Veiller sur toi.
« Il existe des amours qui ne demandent rien, sinon que l’autre continue à vivre. »
— Proverbe ancien Donhuiame
An 604, mois de Druidara, 17ᵉ jour selon le compte standard d’Héliosix.
Continent nord de la planète Astrium, ville de Belmakar.
Lythar Cornovalus a ce regard qui trahit, chez les Donhuiames, une émotion intense. Ses pupilles orange sont extrêmement dilatées.
— Tu dois fuir Nim, tu dois fuir vite et loin. Le ton de la voix du jeune Donhuiame trahit sa peur.
C’est hier seulement que j’ai eu la vérité entre les mains et la police du synode est déjà à mes trousses. Mais comment ?
Cette question ne cesse de tourner dans ses pensées depuis que Lythar lui a appris qu’elle est recherchée.
Après avoir contacté Cyralius Thranalos, son ancien mentor, Nim a quitté son laboratoire, tard dans la soirée d’hier. Mais plutôt que de se rendre dans son appartement au sein de l’Académie des sciences, elle a décidé d’aller à la résidence où loge Lythar. Un besoin irrépressible de faire autre chose. De changer d’atmosphère.
Pourtant peu encline aux confidences sur son travail, Nim a confié une part de ses découvertes à celui qui est son amant depuis deux ans.
S’il n’est pas aussi brillant que Nim dans ses études, Lythar n’en reste pas moins un Donhuiame intelligent. Bien que Nim ne lui ait pas tout dit, il a compris très vite le danger de ses découvertes, pour elle. Pour lui aussi, sans doute. On ne touche pas au grand Messi impunément dans la société Donhuiame.
Lythar est parvenu à convaincre Nim de ne pas se rendre au laboratoire :
— Je vais m’y rendre à ta place, et récupérer quelques affaires, tôt demain matin. Toi, tu pourras dormir. Tu en as besoin.
Nim n’est pas enthousiaste à cette idée quand l’accumulation de fatigue et de tension des derniers jours l’a surprise. Lythar s’est rendu au laboratoire avant que Nim ne soit réveillé. Il a les codes d’accès. Elle ne s’attendait pas à un réveil si brutal ce matin.
C’est avec un regard encore embrumé de fatigue que Nim a écouté Lythar lui raconter sa rencontre au laboratoire, juste avant de quitter le bâtiment.
— Ils m’ont pressé de questions pour savoir qui j’étais et ce que je faisais ici. Oui, deux types bien musclés et à l’allure martiale.
Ils ne m’ont pas montré leur identifiant professionnel mais ce n’est pas le genre de type que tu veux rencontrer. Ils ont tout l’air d’être de la police de la doctrine. Des chasseurs d’hérétiques.
— Qu’as-tu répondu ?
— Une demi-vérité. Que je suis un ami de Nim Xerinthal et que je viens aux nouvelles car voilà dix jours que je n’en ai pas. J’ai eu énormément de chance qu’ils ne m’aient pas demandé d’ouvrir mon sac à dos. Je pense qu’ils ont cru que je venais d’arriver à ton laboratoire et pas le contraire. Ils ont dit qu’il te cherchait aussi mais sans en mentionner les raisons et que si j’avais de tes nouvelles, je devais les contacter. Ils ne m’ont pas donné de nom, juste un numéro. Je suis soulagé qu’ils ne m'aient pas suivi jusqu'ici. J’ai eu la plus grande peur de ma vie.
— Tu as montré surtout beaucoup de courage, Lythar, vraiment. Le compliment de Nim a particulièrement touché le jeune Donhuiame, mais il est resté silencieux.
Suite à cette discussion, Nim a collé un aimant sur son Opticom pour le désactiver totalement et provoqué un court-circuit à l’intérieur. En espérant que cela suffise pour ne pas être tracé. Lythar lui a préparé un petit-déjeuner auquel elle a à peine touché. Elle sait qu’elle doit fuir.
— Tu dois fuir Nim, tu dois fuir vite et loin. Le ton de la voix du jeune Donhuiame trahit sa peur.
— Lythar, je… Je ne peux pas partir ainsi. Je ne sais même pas où aller.
— Nim, il y a peu de doute que ce soit la police de la doctrine qui soit venue visiter ton laboratoire. Il faut que tu partes.
— Je dois pouvoir louer un appartement sous un faux nom, sur le continent sud. Le temps que les choses se calment.
— Nim. Ce n’est pas en changeant de continent que tu seras sauvée. Je sais qu’il y a des groupes d’hérétiques dans l’extrême ouest, mais la police du Synode risque de t’avoir retrouvée avant que tu ne les trouves, eux. Quand bien même tu arrives à les trouver sans encombre, rien ne garantit qu’ils te protégeront.
— Je ne peux pas rester chez toi non plus, Lythar. Ils vont finir par venir ici et alors…
— J’ai songé un moment donné à t’envoyer dans une des nombreuses propriétés de mes parents, mais non, tu dois aller plus loin. Tu dois quitter Astrium.
Nim est abasourdi par cette idée : Mais pour aller où ? Sur un planétoïde perdu et reculé ? Je ne sais même pas piloter une navette, songe la jeune scientifique.
Avant qu’elle ne pose la première question à voix haute, Lythar y répond.
— Inquanoki. C’est là-bas que tu auras le plus de chance de t’en sortir. Tu te souviens de Carvère Pentsolos, mon condisciple à la faculté ?
Il m’a confié récemment que le synode envoie du matériel vers cette planète. Du matériel de gros œuvre et un tas d’autres choses. Dans quel but ? Carvère n’a pas su me le dire mais nous pensons que le synode veut y construire une base.
— Mais c’est une planète humaine, Lythar ! Je doute qu’ils accueillent une Donhuiame recherchée, à bras ouverts et avec des gâteaux de bienvenue.
— Peut-être, mais c’est ta meilleure chance. Nim, tu connais la puissance de la police de la doctrine et ses méthodes. Ils vont te chercher sans relâche mais pas là-bas. Si Carvère a raison, peut-être qu’il y a une colonie Donhuiame qui est en train de s’y installer et où Nim Xerinthal passera inaperçu.
— Admettons que ce soit la bonne solution. Je n’ai pas les moyens de m’y rendre. Je ne sais pas piloter dans l’espace. Si j’utilise mon argent, la police va me retrouver et ils doivent surveiller les ports spatiaux.
Nim entrevoit une autre solution. Une solution que Lythar n’a pas envisagée : — Je vais me rendre. Je peux toujours dire que je n’ai rien découvert, que la mémoire n’est pas lisible. Cette pensée, elle la partage avec Lythar.
— Non, non, hurle presque Lythar. Tu ne peux pas te rendre. Nous savons parfaitement, toi et moi, que cette police torture pour le plaisir, Nim. Ils te détruiront rien que pour avoir eu une pensée contraire à celles que l’on trouve dans le Célestiorum. Écoute, laisse-moi quelques heures et je trouve le moyen de te faire quitter Astrium. L’argent ne sera pas un problème, tu sais bien que ma famille n’en manque pas.
Nim ne nie pas cette évidence. Si elle veut vivre, elle doit quitter Astrium mais impliquer Lythar l’effraie énormément.
— Lythar… tu… tu prends trop de risques pour moi. Nim n’a jamais vu le jeune Donhuiame ainsi.
En général effacé, voire timide selon les standards Donhuiames, Lythar se laisse souvent porter. Un garçon très sérieux, très posé, cultivé et doux. C’est ce qui a séduit Nim. Pourtant, elle n’a jamais voulu s’investir plus dans leur relation. La faute, en partie, à son travail intense de recherche. Aujourd’hui, elle le voit se transformer en une sorte de garde du corps et d’agent secret.
— Je reviens dans quelques heures, d’accord ? N’ouvre à personne d’autre que moi. Ne contacte personne. Mon réseau est vaste. Si je fais vite, tout se passera bien. Ce soir, j’aurai trouvé la solution. Je te le promets.
Lythar a tenu sa promesse matinale. Il a trouvé un transport vers Inquanoki pour Nim. Il a arrosé suffisamment le commandant pour que ce dernier ne pose pas de questions.
Le voyage durera trois semaines mais Lythar a veillé à ce que Nim ne manque de rien pendant le trajet.
— L’avantage d’avoir une famille riche et puissante, se dit Lythar dans la douceur de la soirée.
Il a pris un luxe immense de précautions pour qu’ils ne soient pas suivis. Nim en a été impressionné.
Elle attend près de lui dans le port spatial, emmitouflée dans une capuche qui masque totalement ses traits. Dans ses bagages, quelques vêtements de rechange mais surtout les sauvegardes de ses recherches. Elle observe Lythar.
— Pourquoi as-tu fait tout ceci ? Tu ne me dois absolument rien.
— Je croyais qu’une scientifique aussi brillante que toi avait compris. Je t’aime, Nim. Je sais que je ne suis qu’un imbécile comparé à toi. Tu es d’une intelligence hors normes. Tu as réussi tout ce que tu as entrepris jusqu’ici. Je ne suis qu’une distraction pour toi. Je sais que tu m'apprécies et que tu n’as jamais attendu de moi que je partage avec toi l’influence de ma famille. Je t’aime pour ce que tu es, Nim Xerinthal, et je n’ai jamais attendu plus que ce que tu as bien voulu me donner.
La jeune Donhuiame est choquée par cette révélation. Elle qui voyait Lythar comme un garçon joyeux mais terriblement nonchalant. Aujourd’hui, il vient probablement de lui offrir un sursis. Peut-être de lui avoir sauvé la vie. Il a mis sa vie en jeu, pour elle. Eux qui n’avaient jamais parlé sentiment en deux ans. Dès le début de leur relation, ils avaient été clairs : advienne que pourra.
— Lythar… Je…
— Non, pas de grand discours, Nim, s’il te plaît. Je veux juste la promesse que tu resteras en vie. C’est tout ce que je te demande.
Le cargo spatial que Nim doit prendre est arrivé. Il est temps qu’elle embarque.
Avant de partir, Nim embrasse avec une grande tendresse Lythar.
— Oui, je resterai en vie, Lythar Cornovalus. Je t’en fais le serment. Comme je fais le serment de ne jamais t’oublier et de ne jamais oublier ce que tu as fait.
Pendant que Nim s’éloigne pour monter dans le cargo, Lythar détourne le regard.
— Peu importe la vérité que tu as découverte, Nim. Peu importe si cela détruit notre société. Mon amour pour toi n’avait aucun prix.
Nim s’installe dans la cabine très étroite qu’elle devra occuper pendant le voyage. Au moment où les propulseurs se mettent en marche, elle sait qu’elle ne reviendra sans doute jamais sur Astrium.
J’ai de quoi détruire la religion Donhuiame. Non, j’ai de quoi prouver que le grand Messi était un manipulateur. C’est différent. Le grand ordonnateur est au-dessus de cela. Alors toi, grand ordonnateur de nos vies, entends ma prière pour Lythar Cornovalus. Un Donhuiame qui, par amour, a pris le risque de perdre la vie aujourd’hui. Qui, par amour, me donne une chance de vivre, encore un peu. Adieu Lythar. Puisse le grand ordonnateur, veiller sur toi.

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