Changer d'air.
Chapitre 25 : Changer d’air
« La vérité se trouve souvent au détour d’un chemin que l’on n’a pas prévu. » — Blaise Pascal, penseur de l’ancienne Terre.
An 610 de la fondation d’Inti-Prime, 15ᵉ jour de Druidra.
Palais Konilef, siège de la flotte spatiale sur Inti-Prime
Les interrogatoires n’ont absolument rien donné. Liam n’est pas plus avancé qu’au début de l’enquête et ça, ça ne lui plaît pas beaucoup. Deux mois depuis qu’il a reçu la mission et c’est le point mort.
Liam ne laisse pas transparaître sa colère mais à l’intérieur, ça bouillonne :
— C'est dingue ! Même les anciens membres d'équipage sont incapables de nous aider. Mais comment ? Comment six putains de vaisseaux de cette taille et de cette technologie peuvent disparaître, sans que personne ne sache ce qu’ils sont devenus ? Comment pouvons-nous être incapables d’identifier leur concepteur ? J’aimerais comprendre comment aussi ils ont été construits si rapidement… Ils semblent sortir de nulle part. On ne sait pas qui a fabriqué les pièces. Nous savons juste où ils ont été assemblés. Ils ne sont quand même pas sortis d’un chapeau ! C’est un puzzle géant et aucune pièce ne s’emboite. La presse actuelle et de l’époque ne nous a rien appris non plus.
Ferdinand observe silencieusement son parrain. L’adolescent se pose lui aussi beaucoup de questions mais lui s'exprime ouvertement :
— Mon algorithme est fiable. Je l’ai testé et retesté. Donc si on trouve si peu d’informations, c’est que quelqu’un a tout effacé, et très proprement.
— Je ne doute pas de tes compétences, Ferdinand. Mais tu as raison. Quelqu’un a fait le ménage, et très proprement. Quelqu’un a quelque chose à cacher et c’est bien ça qui m’intrigue.
Nous savons qu’ils ont refusé d'obéir à l’ordre de Karidan de détruire la flotte des exilés, mais ça ne justifie pas leur disparition.
— Pourquoi ? Interroge Ferdinand.
— Parce que le code militaire leur permettait de désobéir. L’article 412-3 traite de cela : des ordres inapplicables et notamment des tirs létaux sur cibles civiles. Les militaires ont aussi leur moralité et leur justice.
Gardner annonce cela d’une voix froide en fixant Ferdinand dans les yeux.
— Ouais, mais disons qu’ils n’obéissent pas. Est-ce que les commandants auraient pu être accusés de trahison ? poursuit Ferdinand, quelque peu troublé par le ton du sergent.
— C'est possible, oui, mais la procédure aurait été longue et complexe. Le code militaire était de leur côté sur ce point-là, explique Liam. L’inconvénient, c’est qu’une telle procédure en temps de guerre… Cela aurait obligé à remplacer les commandants le temps de l'enquête.
Liam s’empare d’un feutre et commence à écrire sur le tableau qui trône fièrement sur l’un des murs du bureau.
— Nous avons nos cuirassés ici au centre. Autour, feu la présidente Karidan. La guerre contre les Donhuiames. Les Donhuiames et enfin les exilés. Les motifs de leur disparition sont crédibles également. Ce qui est troublant, c’est la simultanéité. Autre fait troublant, le manque de rapports sur le sujet et le ménage qui semble avoir été fait au sein de la flotte sur cette question. Cela écarte donc l’hypothèse “pas de chance, ils ont tous subi des soucis au même moment”. Vous êtes d’accord ?
Ferdinand et Léa Gardner hochent de la tête en signe d'assentiment.
— Si nous écartons bien cette dernière hypothèse, monsieur, cela veut dire que l’action a été planifiée au préalable et très concertée, non ? interroge Gardner. — Les probabilités d’avoir six disparitions de vaisseaux de même classe mais isolées les unes des autres sont très faibles, à mon avis.
— Bien vu, sergent. Ça ressemble à un plan global. Partons sur cette idée que leur disparition est prévue et voyons le pourquoi. Ils n’ont pas obéi à l’ordre de Karidan mais les commandants ne craignaient pas grand-chose légalement. Ils ne sont pas rangés non plus du côté Donhuiames. De cela, nous sommes certains. Leur lien avec la guerre s’interrompt de fait avec leur disparition. Il ne nous reste plus que les exilés en route pour Inquanoki à la même période.
— Bah, ils ont peut-être protégé les exilés tout simplement, s’exclame Ferdinand.
— Ils seraient devenus alors la flotte de défense d’Inquanoki. Sous la forme d’une flotte comme celle d’Héliosix ou comme mercenaires, explique une Gardner sur un ton convaincu.
Liam observe le tableau. Il plonge de nouveau dans ses réflexions.
— Cela expliquerait pas mal de choses, annonce-t-il. Je reprends l’hypothèse complète. Les commandants refusent l’ordre de Karidan de détruire la flotte qui va vers Inquanoki. Pire que ça, ils décident tous les six de devenir la flotte de combat des exilés. Au même moment, une personne ou un groupe efface ici toute trace de la conception des cuirassés et les informations qui permettraient de les retrouver.
Sentant qu’il y aura des oppositions au sein même de leur équipage, les commandants élaborent un plan permettant de garder le secret et trouvent les moyens de faire débarquer, d’une façon ou d’une autre, les potentiels réfractaires. Ils gardent le silence sur leurs intentions, limitant ainsi le risque de mutinerie.
Le silence qui suit la déclaration de Liam est éloquent. Ferdinand et Gardner tournent et retournent l’idée que Liam vient d’exposer.
Liam reprend : — Ce qui colle moins, c’est le profil des commandants. Ils étaient dévoués à Héliosix et ils n’étaient pas sans savoir que sans eux, la guerre contre les Donhuaimes allait sans doute durer plus longtemps. Alors pourquoi se ranger du côté des exilés alors qu’ils pouvaient simplement désobéir à Karidan, sans grands risques ? Ils pouvaient très bien aider les exilés et revenir au combat, plus tard.
Ce qui ne colle pas non plus, c’est d’avoir laissé derrière eux des parents et des familles. Les interrogatoires que Léa a menés montrent bien que les parents plus ou moins proches des commandants n’ont plus de nouvelles depuis les disparitions officielles. Se faire passer pour mort, c’est un sacré sacrifice.
Le dernier point, et non des moindres, c’est comment ont-ils pu tenir sans base de ravitaillement ? Nous savons que les cuirassés sont sobres sur toute leur consommation d’énergie, mais Inquanoki n’a pas pu les fournir avant un an ou deux, dans le meilleur des cas. Sans compter qu’ils n’avaient plus d’équipages ou presque, à disposition. Enfin, cinq ans sans signe de vie, c’est énorme. Non seulement les vaisseaux ont disparu, leurs principaux officiers avec, mais l’amiral de leur flotte aussi. Ils sont encore en fonctionnement, ils ont une base, quelque part.
— T'es pas marrant, Liam. Tu tiens une hypothèse et tu la contredis tout de suite après, soupire Ferdinand.
— C'est comme ça qu’on mène une enquête, jeune homme. Le ton véhément de Gardner n’échappe ni à Liam, ni à Ferdinand.
Elle reprend doucement, avec un sourire. Elle semble avoir compris qu’elle est allée trop loin : — C'est la seule piste que nous ayons, monsieur.
Liam ne répond pas. Les exilés. Inquanoki. Oui, c’est la seule piste probable dans toute cette histoire tordue. Mais admettons que cette idée soit la bonne. Je fais quoi ensuite ? Je vais là-bas et je leur dis : “Bonjour, je viens chercher six cuirassés qui appartiennent à Héliosix. Vous seriez gentils de nous les rendre.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? La demande de Gardner interrompt les pensées de Liam.
— Je ne sais pas. Sincèrement, je ne sais pas. Il reste encore des gens à interroger ?
— Non, nous avons mené tous les interrogatoires que nous avions prévus.
— Ferdinand, tente de retrouver qui a effacé les données sur les cuirassés, demande Liam.
— C'est mission impossible, j'crois, tonton. Les mises à jour du système ont écrasé les traces qui pouvaient rester, à mon avis.
— Tente quand même. Nous ne sommes pas à l'abri d’une bonne surprise, explique Liam, même s’il n’est pas plus convaincu que Ferdinand.
— Sergent, commencez à rédiger un rapport pour l’amiral Magala. Expliquer nos hypothèses.
— Vous m’avez pris pour votre secrétaire personnelle ? À peine ces mots sortis de sa bouche que le sergent Gardner se reprend : — Euh, bien sûr, à vos ordres, capitaine.
Liam la fixe un moment, sans rien lui dire, mais il sait montrer son mécontentement en silence, le capitaine.
Ce n’est pas la première fois qu’elle a des éclats de colère. Hum. Elle est plus habituée à se faire obéir qu’à recevoir des ordres. Un agent de renseignement qui ne va pas rédiger de rapport ? Pas crédible. C’est l’essentiel de notre job. On est loin des agents secrets des séries dont raffole Ferdinand. Il va vraiment falloir que je sache ce qu’elle fait ici et pour qui elle roule, songe le capitaine Betsir.
— Je m’absente pour une journée de mon côté et non, je ne vais pas me la couler douce, annonce Liam sans quitter Gardner du regard.
— Quelqu’un pourra peut-être m’éclairer sur ce que sont exactement les cuirassés. Cela pourrait nous être utile pour les retrouver.
Quittant le bureau, Liam soupire profondément : C'est une enquête de dingue. D’un bout de ficelles, je dois retrouver les vaisseaux les plus précieux de la flotte. Art. Lui, il pourra peut-être me fournir quelques infos pertinentes. Direction Ferodna. J’étouffe un peu trop dans ce bureau et changer d’air ne me fera pas de mal.

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