Besoin de vacances.

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Chapitre 26 : Besoin de vacances

« L’amitié ne se mesure pas aux paroles échangées, mais aux silences que l’on protège l’un pour l’autre. » — Julien Valis, ancien député d’Amaterasu.

An 610 de la fondation d’Inti-Prime, 17ᵉ jour de Druidara
Au siège de Quino Quantum Dynamics

Ferodna, capitale de Rodnista.

Le voyage vers Ferodna a été rapide. Liam a fait appel à un transport militaire pour un gain de temps non négligeable.

Pratique d’avoir des accréditations spéciales pour voyager, songe Betsir.

Prévenu à l’avance de sa visite, son ami Art Quino, ancien commandant au 1er régiment de génie et désormais grand patron de Quino Quantum Dynamics, lui a affrété un taxi aérien au spatioport de la capitale de Rodnista.

Le bâtiment occupé par l’entreprise est énorme. À la mesure du génie d’Art.

Liam est rapidement conduit dans le bureau du grand patron qui est installé à son bureau.

— Tu as enfin décidé de bouger de ce trou perdu d’Inti-Prime ? Il était temps, annonce un homme bien bâti, les cheveux courts et le sourire franc mais les traits tirés de fatigue. Il vient à la rencontre de Liam.

Les salutations d’Art ont toujours été singulières et il ne met toujours pas de costard, songe Liam. Le bureau est encombré de tas de plans, de paperasses en tout genre. Liam note la présence d'une carte à jouer : l’as de carreau.

Comment il arrive à s’y retrouver dans tout ce merdier ? se demande Liam

Les deux s’étreignent comme les anciens condisciples de l’école de guerre qu’ils sont.

— Tu as amené de la bière ?

Liam désigne son sac. Art sourit et sort du tiroir de son bureau une tablette de chocolat.

C’est un rituel à chacune de leur rencontre et une évocation de leur première rencontre à l’école de guerre. Le partage de la bière et du chocolat, c’est sacré.

— C'est un bel endroit pour faire semblant de travailler, annonce Liam, admirant la vue du 56ᵉ étage.

— Tu rigoles, je bosse comme un fou au laboratoire. Je ne suis pas rentré chez moi depuis 3-4 jours. Je ne sais plus. Encore heureux que je ne m’occupe pas de la gestion financière.

— C'est donc ça l’odeur ?

— J'ai une chambre avec la douche dans la tour, t’es con.

— Intéressant. Comment va Maya ?

— Elle grandit, elle aime l’école, et invite ses copines à venir jouer au laboratoire.

— Tu laisses des enfants de 10 ans jouer à cache-cache dans ton labo ? Tu vieillis, mon pauvre. Qu’est-ce qui t’accapare autant que tu n’as pas le temps de rentrer te poser ?

— Tu as toujours tes accréditations “secret défense” ? Parce que si ce n’est pas le cas, je devrais percer tes tympans et t’arracher la langue après t’avoir parlé.

— Il y a une constante qui m’inquiète chez toi. Ton sens de l’humour. Il n’a pas changé depuis que je te connais et il ne s'est pas non plus amélioré.

— C'est toujours mieux que ne pas en avoir. Je travaille avec mes équipes sur une nouvelle technologie furtive mais différente de ce que tu connais. Je travaille sur la furtivité visuelle, autrement dit l’invisibilité. Une technologie montée sur vaisseaux de combat pour les rendre indétectables aux instruments et de visu.

— Le fantasme de l’homme invisible ?

— C'est un peu ça, oui. Nous nous heurtons encore à des soucis. Le taux vibratoire n’est pas encore ajusté, ça crée des perturbations mais je crois qu’on approche de la solution. Je t’épargne les autres détails techniques, tu es nul en science. Évidemment, quand j’aurai vendu le process à l’armée, tu seras chargé que les méchants ne le volent pas. C’est toujours ton boulot, non ?

À quelque chose près, oui.

— Et quel méchant tu es chargé d’attraper en ce moment ?

— Le fameux Death's Shadow. C’était ma mission, il y a encore quelques semaines.

— Une sacrée cible. Sa tête a une jolie prime au-dessus d’elle. Pourquoi c’était ? Tu as enfin pris ta retraite ?

— On m’a confié une autre mission. Retrouver les six cuirassés “légionnaires”.

Art s’enfonce dans le dossier de son fauteuil.

— Ce sont tes chefs qui t’ont demandé ça ?

– Au-dessus d’eux. C’est l’amirauté de la flotte qui m’a donné cette mission,peut-être même notre cher président mais j’avoue piétiner en ce moment. Tu sais quoi sur ces engins ? Tu as dû en voir de près pendant la guerre, non ?

— C'étaient les meilleurs vaisseaux de la flotte. Maniables, rapides, puissants. Il pouvait tenir très longtemps en mission sans ravitaillement. La vraie curiosité était leur technologie. Je ne les ai vus que de loin pendant la guerre. Je n’ai pas eu l’autorisation de monter à bord mais c’était très tentant. Ensuite, ils ont disparu. Pourquoi l’amirauté veut les retrouver ? Art semble perplexe. C’est plutôt rare chez lui.

— Ils n’ont rien dit, ce que je trouve étrange, et ils me serrent de près sur cette enquête. Te connaissant, tu as dû t'intéresser à leur disparition.

— Un bon ami à moi m’a montré un rapport… Ils se sont révélés étranges.

— En quoi ?

— Eh bien, par exemple, le point du désert a signalé une fuite de son réservoir principal, mais de mémoire, le problème pouvait être résolu en isolant le compartiment. N’importe quel vaisseau civil ou militaire peut le faire.

— Et si le réservoir ne pouvait être isolé ?

— Il y avait un système de vidange et un système de décharge. Je n’ai jamais vu un seul vaisseau sans ça… Bref, c’est technique mais il était facile d’isoler le problème et de le circonscrire. Enfin, en tout cas de ce que j’ai compris de leur technologie.

— Une panne générale ?

— Non, les probabilités ne vont pas en ce sens. Une chance pour dix mille pour que tout soit tombé en panne en même temps. Je n’y crois pas.

— Tu n’as rien dit à l’amirauté ?

— Tu rigoles ou quoi ? Je n’avais pas l’accréditation pour lire ce truc. Si les grosses huiles l’avaient appris, je serais dans une jolie cage en ce moment, à tourner en rond. L’affaire a foutu un sacré merdier dans les hautes sphères.

— Je n’ai pas trouvé ce rapport.

— C'est là que ça devient encore plus dingue, amigo. Mon pote m’a dit que quelques jours plus tard, après ma lecture, tout avait disparu. Envolés les dossiers. Tous. Sur les six cuirassés. Encore plus fort, tout a disparu : plans de conception, rapports d’essai, technologie utilisée… Même les mecs qui ont mis ça au point ont disparu ! Tout a été caviardé. Quelqu’un en a fait des vaisseaux fantômes. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Les six qui disparaissent à quelques jours standards d’intervalles aussi. La probabilité que ça arrive devait être de l’ordre de un pour cent mille.

— J'ai compris qu’un truc cloche en voyant le peu que j’ai réussi à obtenir dans les archives de la flotte. La majorité des sources que j’ai eues viennent de la presse. Quasiment pas de documents officiels. Tu peux me parler des concepteurs ? Je n’ai même pas réussi à savoir d’où viennent les pièces pour les construire. Je sais dans quels chantiers ils ont été assemblés, mais je n’ai aucun nom d’ingénieur ! Avec tes contacts et ton métier, tu dois bien avoir une idée de qui a été capable d’imaginer ces engins.

— Ce que je vais te dire va te retourner le ciboulot : non, je ne sais absolument pas qui sont les concepteurs. Je ne sais pas qui a eu l’idée de leur technologie. J’ai cherché pourtant car cela pouvait m’aider, pour ma société, tu vois. Ce que j’ai appris, c’est que l’équipe du colonel Starling n’a rien conçu. Ils n’ont fait qu’assembler ! Je n’ai trouvé aucun plan, aucun plan disponible, aucune archive. Je n’ai trouvé qu’un schéma technique d’une pièce quelconque. Au bas de la page, il n’y avait que le nom du cuirassé, le Molot Ada, de mémoire, et une signature que je n’ai pas comprise : “Single Action Army”. Voilà sans doute pourquoi personne n’a eu la bonne idée d’en reconstruire. Personne ne le peut. Voilà aussi peut-être pourquoi Héliosix veut les récupérer. On dirait que “Single Action Army” te parle.

— Non, absolument pas, assure Liam. Je trouve ce nom bien étrange. Si je résume bien, les six meilleurs vaisseaux de combat de l’humanité, et personne n’est capable de les reproduire ou de dire ce qu’ils sont devenus. C’est complètement dingue !

— L'amirauté t’a mis le nez dans un sacré foutoir, si tu veux mon avis.

Liam commence à se faire des nœuds au cerveau. Qui manipule quoi dans cette histoire ? On mei demande d’enquêter sur des cuirassés perdus mais quelqu’un s’est évertué à en effacer toute trace au sein même du siège de la flotte. Que vient faire ce nom de Single Action Army dans tout ça ? Ce n’est pas un hasard que ce nom réapparaisse.

Art l’interrompt dans ses pensées.

— Tu as un début de piste ?

— Ouais, quelque chose qui évoque Inquanoki.

— La planète des exilés ? Les théories les plus folles circulent aussi à ce sujet mais aucun fait, bien entendu, puisque l’embargo que mène Héliosix verrouille aussi les informations. Tu devrais suivre cette piste parce que, comme tu n’es pas tout à fait idiot, tu as noté que les cuirassés ont disparu peu de temps après le début de l’exil.

— Oui, mais quel lien peuvent avoir les deux ? Il y a trop de choses qui m’échappent là-dedans. Mais Inquanoki est la seule piste que j’ai. Je vais la suivre.

— Pour une fois que tu écoutes ce que je dis.

— Le problème va être de trouver un équipage, disons, non conventionnel pour m’y rendre. Si l’amirauté apprend que je veux aller dans ce secteur, ils vont encore moins me lâcher la grappe. Les patrouilles qui maintiennent l’embargo sont importantes.

— Si tu veux mon avis, ça sent la très grosse affaire. Si tu mets la main sur un des engins, fais-moi plaisir, garde-m'en un. C’est encombrant mais j’apprécie les gros cadeaux.

C'était le summum de la flotte. Bon sinon, comment va mon jeune stagiaire Ferdinand ? Dès qu’il a son doctorat, je l’embauche. Le changement de sujet rapide d’Art surprend Liam.

— Il va bien. Il prépare toujours son doctorat.

Quelque chose dans l’esprit de Liam lui fait dire qu’il ne doit pas parler à Art, que Ferdinand l’accompagne dans son enquête.

— Bizarre, c’est mon meilleur ami et je me sens obligé de lui cacher ça, s'étonne Liam dans le fond de ses pensées.

— Bon, si on attaquait ces bières.

Les deux poursuivent leur conversation sur des sujets plus terre à terre. En repartant, Liam a une drôle d’impression : il ne m’a pas proposé son aide comme il le fait d’habitude et pourtant, je suis sûre que le sujet le passionne. Pourquoi ça ne le choque pas quand j’ai parlé d’Inquanoki ? Peut-être qu’il a trop de boulot. Il a une grosse boutique à faire tourner. Il a peut-être besoin de vacances.

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