Il y a toujours une autre solution.
Chapitre 29 : Il y a toujours une autre solution.
« L’adolescence est l’âge où les enfants commencent à répondre eux-mêmes aux questions qu’ils posent. » — George Bernard Shaw, dramaturge de l’ancienne Terre.
An 610 de la fondation d’Inti-Prime, 2ᵉ jour d’Amatsuki
Appartement de Ferdinand, Amaterasu.
Liam va devoir demander à Ferdinand de lui procurer tout un tas de choses avant son départ. Il ne reste que deux jours, dont six heures standards de voyage pour retourner à Inti-Prime. Ça ne laisse pas beaucoup de temps. Le gamin va peut-être bouder, mais Liam a refusé qu’il embarque avec lui. La discussion a été houleuse dans l’appartement toujours aussi encombré de Ferdinand.
— Hors de question que tu embarques pour Inquanoki. Tu en as déjà assez fait comme ça et je ne suis pas ta nourrice. Tu as ta thèse à finir. Tu oublies cette affaire et tu bosses. Je t’ai déjà trop impliqué dans tout ça. Stop.
— Mais tonton, c’est la meilleure opportunité pour moi de voir du pays et d’apprendre des choses, réplique Ferdinand.
— Ferdinand, ce n’est pas un foutu voyage scolaire que je dois faire. Je ne vais pas sur Inquanoki pour y jouer les touristes et y prendre des photos. Je vais déjà avoir ma sécurité à assurer. La tienne en plus, non merci.
— Oh ça va, hein, je sais me défendre. J’ai pris des cours de boxe à l’université.
— Mais tu n’as jamais fait face à un homme armé. Ce n’est pas un des foutus jeux vidéo à la mode. Quand tu es mort, tu ne recommences pas la partie. J’en sais assez pour te dire que ta place n’est pas pour ce voyage. Cette fois, ça ne rigole plus. Le voyage est dangereux, la destination encore plus. Tu n’es pas un soldat, Ferdinand. Je te rappelle également que tu as une thèse à terminer, accessoirement. Je ne connais pas la durée du voyage. Il se peut que je sois parti quelques mois.
Ferdinand se tient coi. Le jeune homme semble à bout d’arguments. Après une grande inspiration, il reprend, avec colère, presque à crier :
— Tu fais le malin, tonton, parce que tu sais te battre avec des armes mais tu ne sais pas décoder les flux transnets. Tu ne sais même pas comment fonctionne un réacteur luminique. Tu te crois plus intelligent, plus expérimenté que moi parce que je n’ai que 17 ans. Tu me fais la morale, mais si tu as trouvé la piste d’Inquanoki, c’est en partie grâce à moi. Puis je rappellerai à môssieur le grand militaire que c’est lui qui m’a mis sur le coup.
C’est bien môssieu le capitaine qui est venu me chercher au début de l’enquête. Je t’ai aidé aussi à “tuer” Death's Shadow. Si je n’avais pas été là, tu serais encore à fouiller les archives de la flotte.
Tu m’as toujours dit d’aller au bout des choses mais en fait, tu me refuses de le faire. Rien ne m’oblige à débarquer à Inquanoki. Je peux rester sur le vaisseau.
Il tourne le dos à Liam, masquant ainsi son visage. Ses mains semblent trembler en serrant fort le bureau encombré.
La sonnerie stridente de la porte interrompt la conversation. La livraison du repas du soir. Ferdinand avait prévu des pizzas, pensant passer une bonne soirée à préparer le voyage avec Liam.
Ferdinand répond avec véhémence à la sonnerie qui insiste : — Dégagez, je n’en veux plus de vos pizzas. Quelqu’un vient de me couper l’appétit.
— Vous avez commandé, vous devez payer, entend-on derrière la porte.
Ferdinand, d’un pas colérique, ouvre la porte, règle les pizzas. La porte claque aussitôt et fortement, et il les pose méchamment sur une table qui devient encore plus encombrée qu’elle ne l’était.
C’est froidement qu’il répond : — Ne pas débarquer du vaisseau ? Hum ? Excellente idée, tu ferais un parfait otage pour les contrebandiers. Je n’ai pas non plus besoin de toi sur ce coup-là. Me ferais-tu douter de t’avoir impliqué ? Oui, tu as fait du bon boulot, mais là, ce n’est plus fouiller dans un ordinateur qu’il faut. Je radote peut-être, mais tu n’es pas un soldat, Ferdinand. Non, ce n’est pas excitant d’être sous un feu ennemi et encore moins sympa de devoir tuer.
— Pas besoin de moi ? Tu sais que tu me saoules vraiment. C’était bien la peine de me sortir de l’orphelinat et de me payer des études pour faire ça, t’es vraiment con. Parce que oui, je sais que tu m’as payé des études. Bernd et Carina, aussi gentils soient-ils, n’en avaient pas les moyens.
L’odeur alléchante des pizzas n’a pas apaisé Ferdinand.
— Tu ne m’écoutes pas, s’exaspère Liam dans un profond soupir. J’explique comment ta disparition à Bernd et Carina ? Tu leur expliques comment, toi ? En envoyant une carte postale d’Inquanoki ? “Coucou, mon voyage scolaire avec Liam sur une planète perdue est génial, j’ai failli mourir dix fois mais tout va bien. À bientôt.” Je ne t’ai pas sorti de l’orphelinat pour ça.
Tu as un travail à finir ici.
— Tu l’as fait pourquoi alors ? Pour te donner bonne conscience ? Quand je vois que t'es avec moi, je comprends que t’as même pas une nana dans ta vie.
Un des ordinateurs de Ferdinand se met à biper furieusement. Il en arrache un des câbles avec colère. Cela exaspère Liam. Entendre l’ordinateur biper et Ferdinand crier… trop pour lui. Il voit le câble s’envoler à l’autre bout de l’appartement.
— Hey, calme-toi, gamin. Je pensais que tu avais passé l’âge des caprices.
Liam se demande s’il était ainsi quand il était ado. Auquel cas, ses parents en ont bavé.
Le visage de Ferdinand s’empourpre. Il pointe son doigt sur la poitrine de Liam : — C’est pas un putain de caprice. Je veux juste t’aider dans ce que je sais faire et que tu ne sais pas faire, toi. Tu n’es pas un dieu, ni un superhéros, mais nous deux, on forme une belle équipe.
Il ne m’écoute pas, pense Ferdinand. Il veut se la jouer loup solitaire, le grand héros qui résout tout, tout seul. Si vieillir c’est devenir chiant comme ça, ce n’est pas pour moi. Sérieux quoi, je ne l’ai jamais vu aussi entêté.
— Tu commences à me faire mal à la tête et arrête de crier, ça fait saigner mes oreilles.
La dernière phrase échappe au jeune homme visiblement, puisqu’il crie encore : — Évidemment, tu ne t’es pas demandé si je ne suis pas capable de décider par moi-même, hein ? Ben non, je dois être un gros nullos à tes yeux, bon qu’à t’aider que quand ça t’arrange.
Il pense que je suis trop naze pour venir avec lui.
— Tu me fatigues, Ferdinand, vraiment. Le regard de Liam brille d’une colère contenue. Tu crois que j’ai envie de ramener ton cadavre ici ? Tu te rends compte du fardeau que ça représente ? J’ai vu assez de camarades estropiés, morts, sans compter mes amis. J’ai ma dose de morts de proches dans ma vie.
— Ah ben voilà, je suis un fardeau maintenant. Laisse-moi décider par moi-même. Je suis ton partenaire. Ouais, j’ai que 17 ans. Ouais, je ne suis pas un super guerrier comme toi. Ouais, c’est dangereux mais c’est la vie, hurle Ferdinand.
Ferdinand est à bout de souffle. Liam observe le jeune homme. Il se demande de qui l’orphelin tient son entêtement. De sa mère ? De son père ? La réponse est hélas enterrée quelque part sur Amaterasu. Liam ne l’a jamais vu ainsi. Mais qu’est-ce qu’il cherche, bon sang ?
Liam soupire profondément. Il observe le gamin. Ferdinand est toujours nerveux.
— C’est bon ? Tu as fini ta foutue crise ? demande Liam.
Des yeux pleins de colère et de frustration se lèvent vers lui.
Liam comprend ce gamin, lui qui a été plongé dans la guerre si jeune. Il doit s’accomplir, mais pas de cette façon. Il doit vivre d’une autre façon que moi. Je n’ai pas eu ce choix. Je ne suis pas de sa famille pour décider pour lui mais… non, les enjeux sont trop importants. Il n’a que 17 ans. Je n’étais pas beaucoup plus vieux que lui quand je suis rentré à l’école de guerre, et pas par choix. Et j’y ai beaucoup laissé. Il ne doit pas suivre la même voie. Il mérite mieux.
Liam regarde Ferdinand avec un regard empreint d’affection. — Tu restes ici, en sécurité. J’ai perdu assez d’amis chers comme ça. Je ne tiens pas à te rajouter sur une liste longue comme le bras. J’ai dit.
Ferdinand baisse de nouveau la tête. Les poings serrés. Il sait qu’il est vaincu et que tonton Liam ne lui dira pas oui. Il peut comprendre un peu pourquoi, parce que même si Liam ne lui a jamais tout dit, il sait qu’il a vécu l’enfer. Pourtant, au fond de lui, Ferdinand sait que pour avoir ce que l’on souhaite, il y a toujours une autre solution.

Annotations
Versions