Le meilleur toast.
Chapitre 31 : Le meilleur toast
“Certains survivent à la guerre ; d’autres y retournent simplement par un autre chemin. — Amiral Magala, chef de la flotte d’Héliosix.
À bord du Conquest of Paradise, 6ᵉ jour d’Atmusuki.
Trois jours que le voyage vers Inquanoki a débuté à bord du Conquest of Paradise. L’équipage n’a pas offert un accueil chaleureux à Liam. Il s’y attendait. Quoi de plus naturel quand on a face à soi ses antagonistes ? Mais finalement Liam a trouvé le moyen d’assurer quelques tâches et les coups d'œil se font de moins en moins hostiles. Le capitaine du renseignement est impressionné par cet équipage qui parvient à éviter sans encombre les patrouilles du blocus.
Death's Shadow a aussi passé quelques consignes à son équipage. Liam a payé son voyage, alors le patron a ordonné de le laisser tranquille, mais Liam l’ignore.
Le capitaine du service de renseignement n’a toujours pas adressé la parole à Ferdinand depuis leur départ. Le jeune homme a bien lancé quelques hameçons que Liam a refusés.
Qu’il apprenne la patience, ça ne lui fera pas de mal.
Ferdinand, lui, n'a pas eu de mal à se faire une place dans le vaisseau. Ses compétences ont trouvé preneur auprès de certains membres de l’équipage. Liam a surpris des échanges passionnés entre Ferdinand et un ancien ingénieur. La passion de Ferdinand est contagieuse.
Liam a souhaité se rendre dans la soute du vaste vaisseau, mais Death's Shadow le lui a interdit. Il n’a aperçu que le logo d’une entreprise pharmaceutique bien connue, basée sur Eldertop.
Je m’attendais à des caisses d’armes et de munitions. C’est étrange.
Lors du troisième soir, Death's Shadow invite Liam dans ses quartiers. Liam n'est pas enchanté de cette invitation, mais pourquoi pas, après tout ? Il s’installe dans un confortable fauteuil que lui présente Death's Shadow. Ils se font face. Juste une simple table les sépare. Les deux sont silencieux et d’ici, on entend à peine le ronronnement des propulseurs du vaisseau. L’éclairage est tamisé et la cabine est dépouillée, fonctionnelle. La décoration est chic mais sans rien d’ostentatoire. C'est fonctionnel, note Liam.
Death's Shadow sort deux verres et une bouteille de whisky de Rodnista. Il vient de la fabrique des frères Schuman. Le meilleur whiskey de tout le système d’Héliosix. Il sert Liam et lui-même.
— Comment se passe ton voyage ? Tu t’es expliqué avec le gamin ? Il prétend avoir 17 ans mais il a un sacré courage pour oser embarquer avec nous et malgré ton refus.
— Ferdinand est un brave garçon et avec des capacités rares, mais son incapacité à voir le danger m’inquiète aussi. Je ne le croyais pas si stupide à cet égard. Je le laisse cogiter sur tout ça. Je ne suis pas encore revenu vers lui.
— Ah ah, rigole Death's Shadow. Avoue que tu ne t’y attendais pas à celle-là. Ce sera un voyage formateur pour lui.
— Au milieu des contrebandiers de votre bande, vous, et moi ? Il ne m’a pas laissé le choix. Je n’aime pas beaucoup cela mais je peux toujours l’enfermer dans une cellule à notre retour.
— Bah, il a raison de s’être lancé. On ne vit qu'une fois. J’ai obtenu les résultats d’analyse de la balle que tu m’as donnée. Il y a 0,06 % de rodanium dedans. Si t’as bien 5000 munitions de ce type, t’es assis sur une fortune énorme, mon pote. Alors la question, c’est qu’est-ce que tu fous dans un vaisseau avec moi, mon équipage pour une destination de merde ? Parce qu'Inquanoki, ce n’est pas Paradise City. Qu'est -ce qui mérite de perdre une telle fortune pour un voyage pareil ?
Liam reste silencieux puis prend la parole.
— J'ai revendu 3 balles pour assurer à mes vieux parents une vie un peu plus tranquille, de quoi payer les études de Ferdinand aussi. Pour le reste, revendre le tout aurait attiré trop de questions. Même en vous les vendant à vous. Pis qu’est-ce que je ferai de tout ce fric ? Me vautrer dans une fortune qui dépasse l’entendement ?
— Hum, j’avoue que tu m’étonnes. Pas de femme à nourrir ? Pas de gosses à élever ? Pas de passion coûteuse ? Pas d'addiction ? Tu as une vie chiante à ce point ?
— Pour les gosses, pas que je sache, non, explique Liam dans un demi-sourire. J’ai bien sûr quelques passions mais mon salaire suffit à les couvrir. Je n’aime pas rester à rien faire. Ma vie est plutôt sympa. La preuve, je voyage avec vous vers une destination a priori pas très accueillante. C'est excitant, ça !
— Tu parles, ouais… Ferdinand est vraiment ton neveu ?
— Non, c’est un orphelin. Son père est mort pendant la Grande Guerre et sa mère de maladie peu de temps après son mari. Le gosse n’a aucune famille proche. À mon retour de la guerre, on m’a proposé de parrainer un gamin et c’est tombé sur lui.
Mais vous m’étonnez aussi. Rien que ce vaisseau vaut une sacrée fortune, même si c’était une carcasse pourrie, ce qui est loin d’être le cas. Vous pourriez vous la couler douce sur n’importe quelle planète d’Héliosix, à siroter cet excellent whiskey, comme celui-ci,explique Liam, en désignant son verre.
— Oh oui je suis riche. Très riche selon certains critères. Comme toi, j'ai besoin d’action, de bouger. C'est l’avantage de mon métier. On rencontre des gens intéressants, d’autres moins. Parfois, on sème quelques cadavres, hélas. Mais le business, c’est plutôt sympa même si le résultat est accessoire au final.
— Et donc le trafic d’armes était le meilleur plan de carrière pour cela ? Vous ne pouviez faire du business sans laisser des traces de sang dans tout Héliosix ?
Death's Shadow sourit à la réplique de Liam : — C'est le trafic d’armes qui m’a choisi quelque part. Ce n’est qu’une partie de mes activités. J’ai fait la Grande Guerre, comme toi. 45ᵉ bataillon d’infanterie, commandé par monsieur Dean Tardos.
— Un véritable imbécile. Il se cachait derrière son cigare et ne comprenait rien à la vie de soldat.
— Ah ? Tu l'as connu ? Imbécile est un joli euphémisme pour ne pas dire enfoiré et abruti de première. Et toi ? Tu étais bien au 4ᵉ régiment de dragons ? Ne prends pas cet air surpris. J’ai un peu lu ton dossier. J’ai aussi compris la première fois que je t’ai vu que tu as servi. Tu as vraiment la dégaine du militaire, on te l'a déjà dit ?
— C’est quoi une dégaine de militaire ? Oui, j’étais dans la section de reconnaissance des dragons. Vous avez l’air d’en savoir pas mal sur moi. Je ne sais pas comment je dois le prendre.
Death's Shadow réfléchit, silencieux.
— Une dégaine de militaire, c’est la dégaine d’un mec qui sait quand et comment se servir d’une arme, enfin je crois. Je n’ai lu que les grandes lignes du dossier. Attends, tu étais du débarquement de Khadarys ? Le 4ᵉ a été l'un des premiers à débarquer si ma mémoire est bonne. Et simple soldat ou sous-officier si j’ai bien lu. Tu as été au feu et pas un planqué. Death's Shadows repousse son dos contre le dossier de son fauteuil et émet un sifflement d’admiration.
— Pas spécialement de quoi être fier de ça, sincèrement. Toute la section décimée très rapidement, puis ces haut-gradés ont constitué une nouvelle unité. Le débarquement a été un immense bordel qui n’a que deux synonymes : boucherie et massacre.
Death's Shadow regarde Liam attentivement : Dire que je prenais ce capitaine pour un foutu rond-de-cuir. Le genre de connard qui tire avant de poser des questions. S’il ne m’avait pas proposé son arme, je l’aurais dézingué de mes propres mains. Mais ce mec a pataugé dans les tripes et le sang pendant cette foutue guerre. C’est Liam qui rompt le silence.
— Qu'est-ce qui a merdé au retour au pays pour finir trafiquant d’armes ? Le conseiller d’orientation s’est planté ? On a vu mieux comme plan de carrière chez les vétérans. Cela ne vous a pas traversé l’esprit d’être un mec honnête ?
Death's Shadow sourit.
J’ai été démobilisé pour une blessure à la jambe. Je ne pouvais quasiment plus marcher. Six mois avant la fin des combats.
Mais quand je suis rentré, ma solde a été engloutie par des enfoirés de banquiers. Ils m’ont tout pris. J’étais un brave paysan avec femme et enfants sur Amaterasu avant tout ce merdier. À mon retour, plus rien. Mes terres vendues, ma femme presque à la rue avec mes gamins. J’avais pas de quoi me soigner, pas de quoi les nourrir et j’ai traîné ma jambe pendant un moment. Les tribunaux ont donné raison aux banques, évidemment. Ma femme est partie avec les gosses. Je ne lui en voulais pas. Il fallait bien qu’ils vivent, eux. Je pensais que j'aurais mieux fait de crever au combat. J’ai fini par me prendre un billet pour Inti-Prime en voulant y mener une autre vie. Repartir à zéro.
— Pas de haies d’honneur, de fanfare pour vous accueillir sur Inti-Prime. Les gens sont pressés d’oublier les anciens combattants que nous sommes, pressés d’oublier cette guerre dont personne n’a compris le sens. Pressé de tout effacer. Beaucoup d’entre nous sont alors crevés dans les hôpitaux militaires ou dans les rues. Mais comme vous avez acquis de jolies compétences au combat, vous vous faites recruter par la mafia locale. C’était utile d’avoir un mec qui sache faire la différence entre un APK—18 et un 22 MRZ, qui sait surtout s’en servir. Le marché était en plein boom dans l’immédiat après-guerre.
Death's Shadow éclate de rire : — Tu sais que tu es moins con que tu ne le laisses penser. Tu n’es pas loin de la vérité. Je me suis débrouillé parce que j’avais envie de survivre, soif aussi de revanche sans doute. La société m’avait laissé sur le carreau, j’ai trouvé le moyen de l’emmerder. J’ai progressé vite et bien dans mon nouveau métier. J’ai trouvé que c’était finalement facile de se faire de l’argent. Il m’a permis de m’acheter une vie, de me soigner et d’acheter des contacts. L’humain, c’est le truc le plus facile à s’offrir. Tu sors les billets et ça te donne ce que tu veux, absolument tout. Je me suis dit que ces putains de politiciens qui nous ont envoyés crever au loin allaient payer le prix. Je me suis battu avec l’arme la plus redoutable : l’argent. Alors j’ai corrompu, trahi, cajolé, tué, entubé, vendu, acheté.
J’ai même financé des rébellions comme celle sur le continent vert d’Eldertop, fourni des armes à qui en voulait, en avait besoin et pouvait payer.
— On se croirait dans un roman d’espionnage : l’archétype du contrebandier au grand cœur, qui, sous son vernis de méchant, vient combattre l’injustice d’une société libérale qui laisse tomber ses anciens soldats.
— J'ai oublié que tu es con pendant deux minutes. Merci de la piqûre de rappel. J’ai pas mal de sang sur les mains pour ne pas être un stéréotype à la con comme dans les séries dont raffolent les gosses. Non, j’ai fait ça pour le business.
Tu sais qu’un jour, j’ai croisé le juge qui m’avait débouté contre les banques. Il doit encore se souvenir de moi tant il s’est pissé dessus. Je fous le bordel à ma manière, en prenant ma commission au passage. Mon petit commerce est maintenant florissant. Je ne suis pas la mort, je suis son ombre. Je lui offre de quoi faire son boulot plus efficacement.
— Florissant ? Votre vaisseau me coûterait dix ans de salaire plein au bas mot ! Je me suis arraché les cheveux pour vous mettre le grappin dessus. Vous avez effacé de manière remarquable vos traces. Je n’ai jamais pu avoir une image nette de vous, encore moins votre vrai nom. Coffré Death's Shadow est devenu le sacerdoce de mon service à l’époque. Héliosix a mis une sacrée prime sur votre tête.
— Tu me flattes. Betsir annonce souriant Death's Shadow. Oui, la prime est belle, hein ? Mais comment toi, t’es revenu de ce bordel ? Merde, je connais personne qui soit revenu de Khadarys et ne soit pas devenu cinglé dans les meilleurs des cas.
Tu es quasi un spécimen. unique. Tu es sorti de l’enfer de la guerre pour retourner faire mumuse dans l'armée… Ça dépasse complètement.
— Qui vous dit que je ne le suis pas, fou à lier ?
— Pour faire alliance avec moi, tu dois l’être en effet, sourit Death's Shadow.
— Pour être honnête, j’ai passé quelque temps en hosto à mon retour. J’ai bien été blessé mais c’est surtout la tête qui avait besoin de soins. J’ai eu la chance qu’une toubib s'intéresse à ma tête plus qu’à faire de moi un cobaye. Elle m’a remise en selle, et plutôt bien, je crois. Je pense aussi qu’en tant qu’ancien du débarquement de Khadarys, j’ai eu droit à quelques privilèges sur les soins.
J’ai failli reprendre mes études d’histoire, mais je me suis dit que je m’emmerderais. J’ai donc poussé la porte de l’école d’officiers et le renseignement m’a recruté à ce moment-là. Parce que même si j’ai failli y passer à Khadarys, même si j’ai chié dans mon froc plus d’une fois, je ne sais pas faire grand-chose d’autre que de tenir une arme.
Mais cette fois, je prends moins de risques et j’ai une belle étoile de shérif épinglée à ma poitrine. Peut-être que je n’ai jamais fini la guerre en fait, j’en sais rien. Je ne suis pas trop parti en vrille en tout cas. Ferdinand… Il m’a maintenu à flot sans vraiment s’en rendre compte. Il m’a sans doute rappelé qu’il y avait encore une chance pour lui, si on l’aidait comme il faut.
— Un vrai conte de fées, ton histoire. C’est bien toi le stéréotype. Le mec qui a vécu la merde mais qui s’en sort et devient encore plus fort, plus gentil, avec encore plus de probité. Beurk, c’est écœurant en fait. Mais je n’en suis pas jaloux. Tu restes un larbin de l’armée et du gouvernement, tu le sais ? Ce que je ne comprends pas, c’est que même si c’est risqué, la revente de tes balles t’assure une fortune jusqu’à l'au-delà au moins et ainsi tu ne bossais plus pour ces enfoirés.
— Arrêter des méchants trafiquants comme vous, c’est gratifiant en soi, je trouve. J’aime bien jouer au shérif sans doute. Alors ouais, je cherche peut-être à devenir un superhéros de série pour ados, à ma façon. Je l’ai dit, je ne sais faire grand-chose d’autre. Rester à ne rien foutre assis sur une montagne de fric m’aurait sûrement tué aussi. J’ai tout ce dont j’ai besoin.
— Tu as tout mais tu n’as pas ta propre famille.
Les deux restent silencieux un moment ;
Liam finit par demander : — Et vos enfants ?
Long soupir de Death's Shadow : — Ils vivent avec leur mère. Je ne peux pas lui en vouloir de s’être barré. Les banques l’ont foutu dehors. Je n’étais pas là pour l’aider. Je rentre estropié avec, comme cadeau, des rondelles en ferraille qu’on accroche à la poitrine avec un grand sourire. Je n’avais plus que ça. Je n’allais pas les entraîner dans un autre merdier. C'est facile d’être un trafiquant, mais c’est une drogue dure.
Des détails montent en surface chez Liam. Death's Shadow a toujours son alliance. Les conteneurs avec le logo de la société pharmaceutique. Il connaît la route d’Inquanoki et sait forcer le blocus.
Il s’y est rendu également assez longtemps puisqu’il sait que ce n’est pas le paradis voulu. Il sait où rôdent les patrouilles d’Héliosix entre le système et Inquanoki. Il sait forcer le blocus. Et enfin, il sait disparaitre d’Héliosix.
Merde, sa contrebande va aux exilés d’Inquanoki. Ce sont eux ses clients. Sa famille est sans doute là-bas, pense le capitaine.
— Vous ne les avez pas entraînés avec vous, d’accord. Mais ils se sont exilés sur Inquanoki, pas vrai ? Vous leur fournissez ce qui leur manque : nourriture, médicaments et autres. Je ne connais rien à la situation là-bas mais je n’ai pas de mal à imaginer que c’est loin d’être le club de vacances dont les pacifistes rêvaient à leur départ. Ils doivent manquer de produits essentiels. Le trafic d’armes n’est que l’arbre qui cache votre forêt. Je comprends mieux pourquoi vous êtes si insaisissable. Quand ça chauffe trop sur Héliosix, vous allez vous réfugier sur Inquanoki.
Death's Shadow fronce les sourcils en regardant Liam. Il s’apprête à dire quelque chose et se retient.
L’enfoiré, il a réussi à tomber juste. Ce n’est pas le hasard, non. Il est futé ce capitaine,.
— Oui, je fournis Inquanoki et oui, ma famille est là-bas.
Liam songe qu’il aurait pu être à la place de Death's Shadow s’il n’avait pas eu la chance d’être soutenu à son retour. Il se dit que la frontière est mince entre eux. Que serait devenu Death's Shadow s’il n’avait pas connu le rejet d’une société qui ne voulait plus entendre parler de la guerre et de ceux qui l’ont faite ? Aurait-il repris sa ferme ? Serait-il devenu un puissant politicien ? Quel genre d'humains sommes--nous,lui et moi ? Combien ont suivi son exemple ou le mien ? Il prend des risques fous pour sa famille et sans doute pour une partie des exilés. Il se venge du système en y foutant le bordel et en aidant les autres. Paradoxal mais logique à la fois.
Le fil des pensées de Liam est interrompu par Death's Shadow.
— Tu me fais penser à mon frère cadet. Il est mort à la guerre aussi. T’es un drôle d’animal, Betsir. Tu es à la fois sacrément gonflé d’avoir fait appel à mes services et sacrément fou de m’avoir fait confiance. J’aurai tendance à croire que c’est plus du courage que de l’inconscience parce que tu as un peu de cervelle. T’as de sacrées capacités mais t’as pas l’air d’avoir des masses d’ambitions. Je devrais peut-être t'embaucher comme lieutenant ? Au moins, tu serais efficace et tu n'essaierais pas de me prendre mon fauteuil. Tu n’as pas des masses d’attaches. Tu as l’air de t’en foutre du pognon. Pourquoi tu ne m'as pas envoyé ton CV plus tôt ?
Liam éclate de rire : — Merci de la proposition mais non merci. Ma vie me convient ainsi pour le moment. J’aime aussi finir ce que j’ai commencé.
J’aimerais savoir pourquoi tu veux aller sur Inquanoki ? Qu’est-ce que tu vas foutre là-bas ? Pourquoi Héliosix t’y envoie ?
Liam hésite. Lui dire, c’est révéler sa mission, mais le contrebandier a déjà pris des risques en l’accueillant à bord et puisque c’est l’heure des confidences…
— J’enquête sur la disparition des six cuirassés perdus. Quelques indices me font penser que j’aurai des réponses sur Inquanoki.
— Les cuirassés de la classe Légionnaire ? Drôle d’histoire que celle-là. Qu’est-ce que tu cherches à savoir ?
— Ma mission est juste d’enquêter dessus, d’en apprendre plus sur leur disparition. Mais l’amirauté, sans me le dire, soupçonne qu’ils sont encore en activité. Je suppose qu’ils veulent les récupérer. Je n’ai aucune idée réelle du pourquoi.
— Vu les fortunes englouties dans la conception et la fabrication de ses jouets pour la flotte, je suis étonné qu’ils se mettent à les chercher si tardivement. Il doit y avoir une autre raison.
J’en suis arrivé à la même conclusion. Rien n’est clair dans cette histoire.
— Mais tu as mis toute ta fortune en jeu pour ça ?? Tu te rends compte de la fortune de ton billet de voyage ? Aucun doute, tu es vraiment cinglé ! Comment tu peux payer aussi cher pour avoir si peu en retour ?
— Le privilège de voyager en votre charmante compagnie n’a pas de prix, rigole Liam puis il reprend plus sérieusement : — Cette mission m’intrigue au plus haut point : pourquoi elle arrive si tard ? Pourquoi on me l’a confié ? Pourquoi on ne me donne pas toutes les clés ? Ça sent la grosse affaire et comme je suis très curieux de nature… En résolvant le mystère, j’arriverai peut-être à en faire quelque chose de bien. Je n’aime pas les questions en suspens.
— Tu t’es dit que mener une enquête comme ça serait plus passionnant que d’essayer de me mettre le grappin dessus ? Avoue que tu voulais remettre les pieds sur le terrain véritablement.
— Quelque chose comme ça, peut-être aussi.
Death's Shadow se surprend à apprécier cet échange. “Il a réussi à me faire parler, sans vraiment poser de questions. Il a compris qu'Inquanoki est mon principal client. Il a été honnête dans ses réponses, je le sens. Nous avons pataugé dans les mêmes emmerdes, c’est un frère d’armes. pensait-il.
Death's Shadow s’étonne d'admirer Liam de s’en être sorti d’une autre manière que lui.
Il n’est pas jaloux mais admiratif de la voie que Liam a prise pour s’en sortir : il aide aussi ce gamin, à qui il ne doit rien. Il n’a pas de colère en lui, il a dépassé ça depuis longtemps. Il néglige les risques pour lui mais s’est foutu en rogne quand il a vu le gamin embarqué. Il est dangereux parce qu'il est intelligent. Il sait manipuler pour parvenir à ses fins. D’une autre façon que moi, sans même en avoir conscience, mais il y parvient.
— Écoute, maintenant qu’on a fait ami ami, qu’on est copains comme cochons si tu préfères, je vais te révéler quelque chose. Death's Shadow, c’est le contrebandier qui t'a excité la cervelle un moment. Une vraie légende, cela dit. Il n'y en a pas deux dans ce foutu système, ni même dans la galaxie, comme Death's Shadow, ma main à couper. Mon véritable nom, c’est Philip Francis Herbert. Tu peux aussi me tutoyer maintenant.
Liam en reste muet de surprise. Ce type a tout fait pour cacher son identité véritable depuis qu’il est contrebandier. Il s’est construit une autre identité, devenant un archétype des vendeurs d’armes, et il lâche à Liam son véritable nom.
Mais finalement, Death's Shadow contredit les pensées de Liam :
— Je n’ai jamais vraiment caché mon véritable nom, tu sais. Il n’est effacé d’aucune archive mais pour rester caché, il faut apparaître au grand jour. Les gens ne voient que ce qu’ils décident de vouloir voir. Tu peux aisément retrouver mon profil ADN dans les archives de l’armée.
— C'est un paradoxe intéressant. Plus vous êtes visible, moins on vous voit.
— Tu as tout compris, s'exclame celui qui a toujours été Philip F. Herbert.
Liam regarde son verre. Aucun des deux n’a vraiment bu durant cet échange. Il lève son verre.
— À ceux qui ont connu la merde et qui y replongent avec bonheur.
Death's Shadow lève son verre à son tour, sourire aux lèvres :
— Je n’aurai pas trouvé mieux comme toast.

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