T'es un mec bien.

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Chapitre 32 : T’es un mec bien

“La famille, ce n’est pas le sang, c’est celui qui croit en toi quand tu ne sais pas encore qui tu es.” — John Barnard, député d’Eldertop.

À bord du Conquest of Paradise de Death's Shadows, faisant route vers Inquanoki. 7ᵉ jour d’Amatsuki.

Liam profite d’un répit. Il n’est pas de quart et il en profite pour lire des rapports téléchargés sur son Comsec avant d’embarquer. Ferdinand lui a collecté le maximum d’informations disponibles sur Inquanoki. C’est-à-dire pas grand-chose.

La cabine n’est pas grande mais suffisante pour ce voyage. Liam consulte sa montre. 20h standard. L’éclairage a diminué dans le vaisseau afin de simuler la soirée et donc de maintenir le rythme circadien. Prochain quart dans quatre heures.

Ferdinand est allongé sur sa couchette et semble plongé dans un ouvrage technique. Les échanges se sont un peu réchauffés entre les deux. Le départ houleux depuis Inti-Prime est éloigné de trois jours mais Liam a battu froid à Ferdinand pendant le premier jour. Le silence du capitaine a fait passer le message de sa réprobation à Ferdinand. Ce dernier s’est fait petit. Liam est ensuite revenu vers lui.

— Liam ?

— Hum ? Liam ne lève pas le nez de son Comsec.

— Tu ne m’as jamais parlé de la Grande Guerre. De ce que tu y as fait exactement.

— Et ? Liam lève les yeux sur Ferdinand.

— Eh bien, j’aimerais savoir comment c’était là-bas.

— Tu as lu mon dossier militaire et ne me dis pas non. Je suis persuadé que tu as fouillé les archives de l’armée.

— J'ai galéré pour le trouver, ton dossier. Les sécurités du réseau de la flotte, elles sont balèzes.

C’est comme être face à un immeuble de 200 étages avec une clé différente pour chaque pièce… Bref, t’as compris. Mais j’ai tout lu, oui. Mais c’est pas pareil quand même. Ça raconte ta vie, tes actions mais il n’y a pas de… Ah, comment dire ?

— Il n’y a pas d’émotions. Que des faits. C’est le principe d’un dossier militaire.

— Ah oui, voilà.

Liam referme le Comsec mais reste allongé sur sa couchette. Il prend une profonde inspiration, cherchant manifestement ce qu’il doit dire ou non à l’adolescent.

— Ce que j’ai fait pendant la guerre ? Ce que l’on m’a demandé : tuer l’ennemi désigné. J’ai vu la guerre et la paix. Il n’est pas très compliqué de savoir ce que je préfère. Quand on marche dans le sang, ami ou ennemi, je ne vois pas qui pourrait trouver cela plaisant. Il n’y a encore aucune gloire à tirer de cela, crois-moi. Il n’y a pas de superhéros comme dans tes séries. Juste ceux qui vivent et ceux qui meurent. Les guerres, ce sont les politiciens qui les imposent et c’est le peuple qui paie, toujours. Ensuite les politiciens vont jusqu’à nous faire croire qu’ils ont décidé de la paix alors qu’elle s’impose à eux.

Ferdinand s'attend à une suite qui ne vient pas.

— Tu as tué beaucoup de “peaux grises” ? faisant référence aux Donhuiames.

— N'emploie pas ce mot, s’il te plait.

— Bah, ils ont tué mon père, hein. Je ne vais pas les féliciter non plus. Ils ont tué des millions d’humains.

— Nous avons tué aussi des millions des leurs. Nous avons aussi fait des orphelins chez eux. Bien qu’ils soient différents d’apparence et de culture, ils restent des êtres vivants.

— Nous n’avons fait que nous défendre contre eux, réplique Ferdinand.

— Des millions de morts de chaque côté, au nom de quoi ? Avant de juger, nous devons comprendre le pourquoi.

— Ils ont dit vouloir la route de la Terre, c’est absurde !

— La répression des pacifistes n’était-elle pas aussi absurde ? Il faut creuser les motivations profondes et ne pas se contenter de celles en surface.

Si je n’avais pas cherché à comprendre pourquoi tu as embarqué, j'aurais demandé à Death's Shadow de te coller aux fers jusqu’à la fin du voyage. Il n’y a pas que le blanc ou le noir dans l’univers, Ferdinand. L’univers n’est pas fait de manichéisme.

— De mani… quoi ? Désolé tonton Liam, mais j’ai pas capté.

— Pour faire simple, dans notre univers, il n’y a pas les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Les choses sont plus compliquées que cela. Bien plus.

— Ah ok, je comprends ce que tu veux dire, mais du coup, pourquoi avoir été à la guerre ?

— Parce que déjà, je n’ai pas eu le choix avec la conscription. Parce que j’étais jeune et con et je voyais la vie par un biais manichéen, justement. Nous, les gentils, eux les méchants. Les choses ne sont pas si simples quand tu es au combat. Vraiment pas.

— Tu regrettes, on dirait, alors que tu défendais notre système. Tu crois vraiment à ce que tu dis ? Tu es pourtant toujours militaire ? C’est bizarre tes idées.

— C'est mon plus grand paradoxe. Je me dis simplement qu’il y avait peut-être un autre moyen que cette boucherie qu’a été la Grande Guerre, qui n’a rien de grande justement sinon par son nombre de morts. Quand je t’ai vu pour la première fois à l’orphelinat, je me suis demandé si la même scène se reproduisait chez les Donhuiames. Si un ancien combattant Donhuiame devenait le parrain d’un orphelin, lui aussi.

— Pourquoi tu es resté dans l’armée alors ? Pourquoi t’es devenu officier ? Tu n’as jamais eu peur ?

— Bien sûr que j’ai eu peur. Peur à en pisser dans mon froc, crois-moi, mais c’est la peur qui, souvent, nous sauve. Pas en nous rendant plus lâches. Juste en nous faisant prendre conscience qu’il a des choses plus sympas à faire que de buter des ennemis. C’est la peur qui m’a rappelé que je suis vivant. Que vivre, c’est pas mal, sinon je n’aurais pas eu peur de mourir.

Liam marque une pause avant de reprendre.

— Pourquoi je suis officier ? Parce que je ne savais pas grand-chose d’autre, je crois. Parce qu’en devenant officier du renseignement, je n’aurai plus vraiment à tuer mais juste à arrêter des “méchants”. J’ai plus un boulot de flic que de soldat, aujourd'hui.

— On dirait que tu as pardonné aux Donhuiames ?

— Je voudrais que ce soit si simple, Ferdinand, mais non. Ils ont tué deux des amies, Tatiana et Kendra. Et évidemment, beaucoup de mes camarades. Je ne peux pas, non je ne peux pas les pardonner. J’essaie simplement de comprendre. Je crois que je n’en veux pas aux Donhuaimes mais à leurs dirigeants, comme j’en veux aux nôtres.

— Art m’en a parlé quand j’ai travaillé avec lui. Il m’a parlé de Tatiana et Kendra, que vous formiez un quatuor de dingues.

Liam reste silencieux. Il semble plonger loin, dans des vieux souvenirs.

— Liam ?

— Quoi encore Ferdinand ?

— Pourquoi tu n’es pas marié ? Je ne t’ai jamais connu avec une fille. Le médecin qui m’a présenté à toi, elle avait l’air sympa et un peu accro à toi, nan ?

Liam rigole franchement. Elle a fait son job de toubib, c'est tout. C’est déjà beaucoup.

— Mais sérieusement, tu n’as jamais voulu te marier ?

— Vouloir n’est pas pouvoir. Je n’ai pas une vie qui me permette de me poser. Tu l’as bien vu. Je n’ai pas le temps pour ça.

— Art m’a dit qu’il t’aurait bien vu avec Kendra à l’époque.

— Art peut dire beaucoup de conneries parfois.

— Pourquoi tu étais ami avec elles ? Avec Tatiana et Kendra ?

— Dis-moi d'abord pourquoi Art t’a parlé de ça !

— Bah, je sais plus trop comment c'est venu dans la conversation. Je crois que je lui ai demandé comment il a vécu son temps à l’école de guerre.

— Je ne me suis jamais demandé pourquoi nous étions amis. Cela s’est fait naturellement, comme avec Art. Je pense que nous partagions les mêmes valeurs. C’est ça, en partie, qui nous a rapprochés.

— Il m’a dit que vous aviez partagé du chocolat et une bière et que c'est comme ça que vous êtes devenus amis, c’est vrai ?

Liam sourit à cette évocation de sa première rencontre avec Art :

— Oui, c’est ainsi que nous avons sympathisé.

— Hey Ben. Bizarre votre rencontre. J’aurais bien aimé les rencontrer. J’aime bien Art, c’est un mec pas prise de tête, je trouve. Elles étaient comment, les filles ?

— Tatiana était une fonceuse totale et douée au combat. Une guerrière. Kendra était plus… réfléchi. Kendra avait vraiment l’étoffe pour le commandement. Art, lui, c’était la cervelle du groupe, toujours à réfléchir à de nouveaux mécanismes qui pouvaient nous servir. Il n’a pas changé en ce domaine.

La tristesse perce légèrement dans la voix de Liam à l’évocation de ses amis. C’est suffisant pour que Ferdinand n’insiste pas. Jamais Liam ne s’est autant confié à lui.

Ferdinand s’interroge sur ce que Liam lui a dit. Lui, il en veut toujours aux Donhuiames de lui avoir pris son père. Il n’a aucun souvenir de lui.

J'ai eu la chance que Liam me trouve. Grâce à lui, je fais des trucs qui me plaisent. Il a financé mes études. C’est un mec vraiment cool… Faudrait que je lui trouve une femme bien comme lui. Je me demande à quoi ressemble un Liam amoureux. Dommage qu’il ne soit pas décidé.

— Je vais me dégourdir les jambes avant mon prochain quart, tu me suis à l'entraînement ?

— Non merci tonton Liam, j’ai encore des trucs à potasser sur le système de navigation du vaisseau. Monsieur Durand m’a dit qu’il a des choses à me montrer.

Au moment de sortir de la cabine, Ferdinand interpelle Liam.

— Hey Liam !

— Oui ?

— T'es un mec bien.

Liam sourit, sans répondre. Son regard répond “merci” en silence à l’adolescent avant de quitter la cabine.

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