Je n'ai pas le choix.
Chapitre 33 : Je n’ai pas le choix.
“Ne pas avoir le choix, c’est déjà une décision.” — Arthan Inkan, philosophe Donhuiame.
Ville de Tarlurit, capitale d’Inquanoki, 10ᵉ jour d’Amatsuki.
— Alors ? Elle n’est pas charmante, cette ville ? L’ironie perce dans la voix de Death's Shadow.
— Si on oublie que c’est le plus grand bidonville que j'ai jamais vu, effectivement, elle a son charme. Plus sérieusement, tu as beau m’avoir préparé, cette ville inspire et expire une vraie tristesse. Les exilés n’ont vraiment pas la partie facile. Je me demande si les premiers temps d’Héliosix étaient ainsi.
— Ils réussissent, au moins, à brasser cet excellent breuvage, annonce Death's Shadow.
— Tu as raison, répond un Liam songeur.
Tous deux sirotent silencieusement leur boisson, qui ressemble à une bière, mélange parfait d’amertume et de sucre. Liam observe le peu de personnes qui déambulent devant la terrasse du bar où il est installé avec son comparse. La misère est autant apparente dans les tenues que sur les visages. Elle contraste violemment avec la météo très clémente du jour et la pureté de l’air de la planète. César Nowakoski n’imaginait sans doute pas l’exil d’Héliosix si triste avant sa mort.
— J’ai du mal à imaginer que c’est ici que mon enquête va avancer. On commence par quoi ?
— Hum, si tu veux des informations sur tes foutus cuirassés, il va falloir que j’active de nombreux contacts. Je devrais pouvoir arranger ça. Mais tu vas devoir mentir parce que je ne pense pas qu’il apprécie qu’un agent du renseignement d’Héliosix soit ici. Nous allons devoir trouver un bon scénario, explique Death's Shadow.
— Tu penses que ça va prendre beaucoup de temps ? Je sais que nous ne pouvons pas repartir demain, que tu as ton business à faire, mais je ne veux pas m’éterniser ici.
— Montre-toi patient, capitaine. Je n’ai pas de meilleure réponse à te fournir pour le moment. Partons d’ici, je veux vérifier que ma marchandise est débarquée dans de bonnes conditions. Non pas que je n’aie pas confiance en mes hommes, mais les dockers ici ne sont pas délicats.
Joignant le geste à la parole, le contrebandier se lève et règle l’addition en monnaie locale. Liam lui emboîte le pas.
Ils empruntent des petites ruelles où se trouvent ce qui ressemble à des maisons préfabriquées, empilées les unes sur les autres, avec une totale anarchie. Liam souligne à Death's Shadow qu’aucun expert en urbanisme ne devait faire partie des exilés. La remarque fait sourire le contrebandier quand il marque soudainement un temps d’arrêt.
— Tu as entendu le militaire ?
— Non, je n’ai rien entendu, avoue Liam.
— Ça vient de par ici. Suis-moi, ordonna Death's Shadow, s’enfonçant dans un passage particulièrement étroit. Liam n’a d’autre solution que de le suivre.
Les deux hommes débouchent sur un espace plus large mais toujours aussi sombre. Liam pense immédiatement que c’est l’endroit parfait pour un piège. Le contrebandier, lui, s'est arrêté. Liam se porte à ses côtés. À une dizaine de mètres d’eux, trois hommes entourent une quatrième personne d’aspect frêle. Des éclats de voix parviennent aux oreilles de deux spectateurs.
— Au nom du grand Messi et du Synode de la vie, je vous arrête. Vous allez enfin goûter à la justice divine, mais pas avant d’avoir répondu à nos questions. Votre retour sur Astrium est attendu.
Liam et Death's Shadow sont étonnés par le son de la voix particulièrement rugueuse mais le ton est on ne peut plus clair. Elle n’annonce rien de réjouissant.
La plus petite des silhouettes, celle entourée par les trois autres, répond d’une manière qui semble surprendre celui qui a parlé en premier. Une capuche rabattue empêche Liam et Death's Shadow de distinguer son visage.
— Vous ne représentez en rien la justice divine. Le grand ordonnateur n’a pas besoin de larbins comme vous pour faire justice.
Liam interroge Death's Shadow du regard. Ce dernier se contente de hausser les épaules en signe d’incompréhension.
C’est à ce moment-là qu’un des trois hommes remarque le duo qui les observe silencieusement.
— Eh vous, là-bas. Oui, vous, imbéciles. Vous voulez qu’on fasse votre fête aussi ? Vous deux, gardez-la pendant que je m’occupe de ces deux imbéciles curieux. Il sort d’un étui ce qui ressemble à une arme de poing et se rapproche du duo.
— Un mec comme toi a toujours une arme sur lui, n’est-ce pas, Death's Shadow ? demande à voix basse Liam
— Évidemment que j’ai une arme sur moi, lui répond posément le contrebandier.
Liam n’a pas le temps d’interroger plus avant son compagnon que l’autre est déjà sur eux.
— Deux humains, tiens donc. Vous avez fait erreur en venant ici, croyez-moi. Le sourire sur le visage de l’inconnu est cruel mais à peine cinq secondes plus tard, il est pris de violents spasmes et a de la bave aux lèvres. Death's Shadow a utilisé un taser puissant. L’homme tombe rapidement au sol devant Liam, inconscient.
Les deux autres se jettent des regards curieux, ne comprenant pas ce qui se passe.
— Dépêchez-vous, votre ami est en train de faire un malaise. L’annonce de Liam fait son effet. Les deux accourent promptement mais n’oublient pas pour autant de dégainer leur arme.
C’est au tour de Liam de dégainer un pistolet Song flambant neuf. Liam blesse le premier à hauteur d’estomac, alors que le deuxième prend une balle dans la gorge, le laissant au tapis, définitivement.
— La vache, deux jolis tirs, militaire. Tu n’as pas menti. Tu es bon avec un pistolet dans les mains. Oh, il a pas fini de gueuler celui-là ? Celui qui a pris la balle dans l’estomac n’est pas mort mais ses gémissements se font bruyamment entendre.
— Et celui-là ? Il va se taire définitivement ? demande Liam en désignant celui que Death's Shadow a neutralisé.
— Oui, celui-là vous nous foutez la paix pour toujours aussi et… Oh merde, regarde ça, Liam en désignant celui qui a pris la balle en pleine gorge.
Death's Shadow se penche sur le corps et tire sur un pli de la peau du visage. Un masque. Sous le masque, une peau grise.
— Bordel de merde, un Donhuaime. Liam observe celui que Death's Shadow a neutralisé. Peau grise aussi.
Death's Shadow s’approche de celui qui gémissait, ses râles sont de plus en plus courts. Le contrebandier se penche au-dessus de lui et tente de l’interroger : — Toi aussi, tu as la peau grise ? Oh chiotte, il vient de crever aussi. Mais qu’est-ce qu'ils foutent, ces Donhuiames ici ?
— Ils sont… étaient de la police de la doctrine. Il me cherchait, annonce une voix près de Liam et de Death's Shadow.
Les deux sursautent. Ils avaient oublié la frêle silhouette entourée des trois gaillards.
La silhouette frêle s’est rapprochée de Liam et Death's Shadow mais la capuche les empêche toujours de distinguer ses traits.
— Qui êtes-vous ? Que voulaient ses trois Donhuiames ?
— Je dois d’abord vous remercier tous les deux car vous m’avez probablement sauvé la vie. Je vous suis redevable. Elle rabat sa capuche. Ses yeux orange brillent d’un éclat intense.
— Je suis Nim Xerinthal, fugitive Donhuiame.
— Oh la merde, annonce Death's Shadow. Il ne manquait plus que ça.
— En guise de récompense, je pense que répondre à nos questions serait la moindre des choses. Nim Xerinthal, mais pas ici. Je n’ai pas envie de croiser d’autres de vos compatriotes. Tu as une idée de planque, demande Liam à son binôme ?
— Ouais, mon vaisseau. Mais je ne suis pas pour ainsi dire ravi de me coltiner une femelle Donhuiame à bord.
Le regard de Nim semble pleinement réprobateur à l’épithète de “femelle”.
Liam se rapproche de lui et lui chuchote à l’oreille :
— Elle a peut-être des choses très intéressantes à nous apprendre. Tu n’as pas envie de savoir ce que foutent des Donhuiames armés dans le secteur ? Ce n’est pas une nouvelle rassurante.
Tout aussi discrètement, Death's Shadow annonce : — Mouais. Je pense surtout que ça va nous attirer plus d’emmerdes que de bonnes choses, cette histoire. Tu sais comme moi qu’on obtient jamais rien de bon à se coltiner les Donhuiames. Je ne vois pas le bénéfice à la garder prisonnière. Quel bénéfice pourrais-je tirer de cette histoire ? C’est trop risqué.
Liam sourit à la déclaration de Death's Shadow : — Tu le sauras qu’en y plongeant, dans cette histoire. Et puis, ta devise n’est pas : “Pas de gros bénéfices sans gros risques ?”
— T'es chiant, le militaire. Tu t’appropries mes phrases maintenant.
— Vous êtes vraiment militaire ? demande Nim avec une voix quelque peu angoissée.
Aucun des deux ne lui répond.
— Nim Xerinthal, vous allez nous suivre à bord du vaisseau de mon compagnon et rapidement.
Nim comprend qu’elle est prisonnière des deux humains : — Je suppose que je n’ai pas le choix ?
— Non, en effet, répond Liam.

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