Ça m’ouvre l’appétit

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Chapitre 34 : ça m’ouvre l’appétit.

« La connaissance ne rassasie jamais ; elle appelle la suivante. » — Jack Cordal, scientifique d’Amataresu.

Ville de Tarlurit, capitale d’Inquanoki, à bord du Conquest of Paradise. 10ᵉ jour d’Amatsuki.

Nim s’estime un peu chanceuse. Certes, elle est dans une cellule. Prisonnière. Mais c’est toujours mieux qu’être dans les mains rouges de sang de la police de la Doctrine. Les deux Humains ne l’ont pas maltraitée, jusqu’ici.
Mais que vont-ils faire ? se demande-t-elle. Je n’y connais rien aux humains. Du peu que j’ai vu, seul l’aspect physique diffère. Ils ont les mêmes besoins primaires que les Donhuiames. Nous parlons quasiment la même langue. Mais je ne connais presque rien à leur culture. Tant pis, je vais devoir faire avec.

Elle fixe son environnement. Un lit. De quoi satisfaire ses besoins naturels. Une cellule, en somme.
Qu’est-ce qu'ils attendent de moi ? Vont-ils me tuer ? Le vaisseau semble appartenir à celui qui s’appelle Death's Shadow. Nim se demande quel est vraiment son métier, mais il semble être une sorte de commerçant. L’autre est vraisemblablement un militaire. Étrange association.

Ses pensées sont interrompues par le militaire et le chef du vaisseau. Ils s’installent sur des chaises qui font face à sa cellule. C’est le militaire qui prend la parole.
— Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Nous voulons des réponses sincères. De cela dépend une bonne part de votre avenir. Si nous doutons de ce que vous dites, votre séjour se poursuivra plus longuement que nécessaire. Suis-je clair ?

Nim observe le visage de Liam. Elle tente d’y voir le sens caché derrière les mots. Mais elle sait que ce sera difficile. Les Humains ne sont pas les Donhuiames.
— Me libérerez-vous si vous me jugez sincère ? demande la jeune scientifique.
— Si mon ami et moi estimons que vous n’êtes pas une menace pour qui que ce soit, c’est une possibilité.

Death's Shadow hoche la tête en signe d’accord avec ce que vient de dire Liam.
— Qui êtes-vous ? Que faites-vous sur Inquanoki ?
— Je suis Nim Xerinthal. Cela, je vous l’ai déjà dit. Je suis scientifique.

Nim s’arrête ici.
Dois-je dire toute la vérité à ces humains ? Je n’ai aucune garantie qu’ils tiendront parole… Mais qu’ai-je à perdre ?

Liam et Death's Shadow attendent qu’elle poursuive. Ils ont omis de dire que cet interrogatoire est enregistré.
— J’ai quitté ma planète il y a quelques semaines. Je suis partie parce que… parce que j’ai fait une découverte qui m’a mise en danger. Je n’avais nulle part ailleurs où me rendre.
— Qu’avez-vous découvert ? demande expressément Death's Shadow.

Ses yeux pétillent de curiosité.

— Que connaissez--vous de la société Donhuiame ?

Liam et Death's Shadow s’interrogent du regard.
— Pas grand-chose pour ma part, avoue Death's Shadow. J’en ai juste tué un paquet pendant la Grande Guerre. Je n’ai même pas vraiment compris pourquoi vos copains ont attaqué Héliosix. Je ne connais même pas le nom de votre chef, ni celui de vos planètes.

Les pupilles orange de Nim se contractent rapidement.
Aïe… il est ou a été soldat lui aussi. Pendant ce qu’il appelle “la grande guerre” et que nous appelons “la guerre sainte pour la Terre”. Cela risque de me desservir complètement.

— Je ne connais pas grand-chose à votre société, moi non plus, mais vous allez devoir être brève. Je suis curieux d’en savoir plus sur votre peuple, mais je n’ai pas le temps aujourd’hui de suivre une conférence, annonce Liam.
— Connaissez-vous les mémoires-bulles ? interroge Nim.

Les deux hommes font signe que non de la tête.

— C’est un procédé qui permet d’enregistrer nos souvenirs. Les mémoires -bulle ne sont pas de simples enregistrements. Elles utilisent l’ADN, ou plus exactement les marques épigénétiques que la vie y a gravées. Chaque émotion forte, chaque traumatisme, chaque décision importante laisse une trace chimique mesurable. En analysant ces traces et leur enchaînement, la bulle est capable de reconstituer le fil d’une vie sous forme d’images, de sensations, de dialogues. C’est une reconstruction biologique. Pas une invention, pas un montage. Mais ce n’est pas non plus la vérité absolue. Certains détails sont manquants, d’autres sont brouillés. Ce que vous voyez dans la bulle, c’est la mémoire la plus probable que le corps ait conservée. Les zones floues restent floues.

Les mensonges ou les silences d’une vie ne disparaissent pas : ils apparaissent comme des trous, des fissures dans le récit.

Tandis que Liam et Death's Shadow boivent les paroles de Nim, celle-ci fait une pause et reprend.

— C’est une machine qui existe depuis longtemps dans la société donhuiame. Depuis environ cent révolutions de notre planète autour de son étoile. Je crois que vous appelez cela « années », vous, les humains. Il est possible de copier le contenu d’une mémoire-bulle vers une autre qui est vierge. C’est un objet très courant dans notre société. La police s’en sert comme détecteur de mensonges, par exemple.
— En gros, c’est un disque dur branché sur votre cerveau ? demande Death's Shadow.
— Oui, l’image est correcte. Très schématiquement, c’est cela.

Mon métier était plutôt de chercher et d’analyser d’anciennes mémoires-bulles afin d’en extraire l’histoire des Donhuiames. J’ai appris très jeune que les mémoires-bulles ne sont pas falsifiables. Or, j’ai découvert une mémoire-bulle plus ancienne que les autres. J’étais toute excitée… jusqu’à ce que je découvre la vérité.

Des larmes grises perlent dans les yeux orange de la Donhuiame. Elle s’assoit sur le lit de la cellule.
— Veuillez poursuivre, demande Liam. Il masque difficilement sa curiosité sur cette machine dont il découvre l’existence.

Nim reprend péniblement. Elle pensait avoir dépassé le stade de l’émotion de sa découverte, avoir surmonté la colère et la tristesse. Elle comprend qu’elle n’a pas encore fini son deuil.
— La première mémoire-bulle a été créée par le grand Messi. Je sais que vous m’avez demandé de faire court, mais ce n’est pas simple. Le grand Messi est le créateur de la mémoire-bulle mais aussi, et surtout, a été l’inspirateur de l’ensemble de la société donhuiame. Il expliquait avoir des visions données par le grand Ordonnateur lui-même. Des idées, des préceptes à suivre. Il a bouleversé totalement la société Donhuiame. À tel point que ses préceptes sont devenus force de loi.

Il y a eu des opposants au début, mais qui ont vite été refoulés parce que le grand Messi a fait diffuser des copies de sa mémoire-bulle. On y voit clairement les visions qu’il a reçues du grand Ordonnateur. Plus personne ne l’a mis en doute. La mémoire-bulle était réputée infaillible. Ses préceptes ont été compilés dans un livre qui s’appelle le Célestorium. C’est encore aujourd’hui le livre sacré de tout notre peuple. Plus qu’une religion, il a créé un mouvement politique qui dirige, depuis sa mort, la planète.

L’émotion de Nim est palpable. Elle est presque à bout de souffle.
— C’est une théocratie ? demande Liam.
— Je ne connais pas ce mot, répond Nim. Mais si vous voulez dire par là que c’est la religion qui régit toutes nos vies, oui, c’est cela. Le grand Messi a bouleversé l’histoire des Donhuiames en profondeur.

— Si j’ai bien compris, vous avez un mec qui crée un disque dur à souvenirs, puis qui dit avoir des visions du grand… hum, comment déjà ? Du grand patron de l’univers, en gros. Tout le monde est content et le suit. Il devient le grand patron des Donhuiames. Bien qu’il soit crevé depuis un moment, tout le monde se base sur ses visions mystiques. J’ai bien tout compris ? demande Death's Shadow.
— Oui, soupire Nim. Vous avez compris. Le synode de la Vie dirige, au nom du grand Messi, la vie des Donhuiames. De la naissance à la mort, et même au-delà. Nous ne sommes pas pour autant un peuple dénué de libertés. Le cadre de nos vies est simplement religieux.
— Pouah, crache Death's Shadow. Quand la religion se mêle trop de nos vies, c’est vite le bordel. Il y a des mecs qui ont essayé de prendre le pouvoir presque de la même façon sur Amaterasu. Tout ça a fini en bain de sang et leur religion a été reléguée au placard. Dans tout le système d’Héliosix, nous avons eu droit à ce genre d’élucubrations et à son cortège de décérébrés. Il y a un paquet de sectes quand même, mais la grande majorité n’est pas idiote au point de souscrire à ça.
— Nous nous sommes laissés happer par le consumérisme. Pas dit que ce soit beaucoup mieux. L’argent est une religion. La science en est parfois une autre et les journalistes font de parfaits prophètes, soupire Liam.
— Euh… Tu exagères quand même, je trouve, répond un Death's Shadow dubitatif.
— Regarde ton business. Si tous se contentaient de ce qu’ils peuvent vraiment avoir et non de toujours plus, ton business ne serait pas le même, non ? argumente, Liam.
— Mouais, peut-être…

Nim observe les deux humains qui débattent entre eux :
Ils n’ont pas de religion d’État ? C’est étrange… Mais le militaire dit que la science peut être une religion. Je ne comprends pas bien en quoi, songe-t-elle.

— Poursuivez, je vous prie, Nim, demande Liam qui la tire de ses réflexions.

Elle prend une profonde inspiration avant de répondre.
— J’ai découvert… que… le grand Messi a réussi à falsifier sa mémoire-bulle. Tout. Absolument tout ce qu’il a dit est faux.

Nim fond en larmes.
— Hahaha, pleurez pas pour si peu. Il vous a joué un bon tour, votre grand Messi, pas de quoi en faire un drame. Un bel escroc, rien de plus.

Death's Shadow rit de bon cœur.
— Death, je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. Imagine que je t’annonce que ta vie n’est finalement rien d’autre qu’un récit écrit par un auteur qui ne sait pas quoi faire de son temps libre. Imagine que je t’apporte la preuve de ça. Je ne suis pas sûr que cela t’amuserait. Apprendre que tout ce que tu as appris depuis ton plus jeune âge est faux… Ça secoue un peu, tu ne crois pas ?
— Hum, peut-être bien que j’irai lui botter le cul, surtout, à ton écrivain… Mais oui, j’ai saisi ton idée.

— Et donc je suppose que votre gouvernement a appris vos découvertes et a décidé de vous faire taire ? demande Liam à Nim. Vos découvertes allaient tout remettre en cause. Tout ce qui fait les fondements mêmes de votre société.
— Oui, c’est cela. Mon amant m’a aidée à fuir d’Astrium, pensant que je serais à l’abri au milieu des Humains, ici. Mais vous l’avez vu, ils m’ont retrouvée. La police de la Doctrine élimine ceux qu’elle considère comme hérétiques, où qu’ils se trouvent. J’ai eu la malchance qu’ils tombent sur moi, ici.
— Attendez… Vous voulez dire qu’ils n’étaient pas ici pour vous ? interroge Death's Shadow.
— Non. Je ne pense pas. Pour qu’il me reconnaisse, c’est qu’il y a un avis de recherche qui a été lancé… mais ils ne sont pas venus spécifiquement pour moi. Les Donhuiames sont en train de construire une base dans les plus hautes montagnes d’Inquanoki. Je ne connais pas le lieu exact. Je pensais m’y faire embaucher incognito, mais c’est raté.

Liam et Death's Shadow en restent muets de surprise.
— Une base ? Mais pour quoi faire ? Pourquoi ici ? s’exclame Liam.
— Je ne sais pas, avoue Nim. Je vous assure que je ne sais pas pourquoi le synode de la Vie veut une base sur une planète humaine. Je n’ai pas réussi à l’apprendre durant mon voyage. Le vaisseau qui m’a amenée ici transportait du matériel technologique. Beaucoup de matériel de communication en tout cas. Je ne sais rien de plus que ce que je vous ai dit.
— Vos mémoires bulles, elles sont difficiles à fabriquer ? Avez-vous entendu parler de vaisseaux de combat de type “cuirassé” ? demande Liam.

Les yeux de Nim expriment une légère surprise :
— Je n’ai jamais entendu parler de cuirassés. Je ne sais pas à quoi ça ressemble. Pour les mémoires bulles, cela a du temps d’en fabriquer une, même à l’échelle industrielle. Le plus compliqué, c’est qu’il faut un matériau très rare. Nous l’appelons Solvintor. C’est un métal jaune.

— Comme celui-ci ? demande Death's Shadow en montrant son alliance.

Les pupilles s’écarquillent violemment sous le coup de la surprise.

— Cela y ressemble beaucoup et la quantité que vous avez… une fortune démesurée sur ma planète.

— Death, fais-lui servir un repas, s’il te plaît. Et de quoi écrire. Nim, nous vous laissons deux heures pour nous décrire la base Donhuiame sur cette planète.

Death's Shadow semble vouloir contester la demande de Liam mais se ravise sous le regard du capitaine du renseignement.

Les deux hommes sortent de la pièce, laissant Nim dans sa cellule. Dans le couloir qui les ramène vers les quartiers de Death's Shadow, ils échangent.
— Les Donhuiames qui construisent une base ici ? Si c’est le cas, cela n’annonce rien de bon, indique Liam.
— Bah, qu’est-ce que ça peut nous foutre ? demande le contrebandier. C’est le problème d’Inquanoki s’ils veulent faire des affaires avec nos ennemis, non ?
— Imagine qu’Héliosix l’apprenne. Tu as envie qu’Inquanoki devienne un nouveau Khadarys ? Nous devons savoir ce qui se trame dans cette base. Que font-ils ? Dans quel but ? Je pourrais simplement me contenter d’en informer mes chefs, mais quelque chose me dit que ça risque de faire plus de dégâts qu’autre chose. Death, il faut vraiment qu’on comprenne ce qui se passe ici. Ensuite, nous saurons quoi faire.
— Elle a dit que la base est dans les hautes montagnes d’Inquanoki. C’est aux pieds de ces montagnes que réside ma famille… Ouais, faut qu’on sache. Tu as le don de m’entraîner de surprises en surprises, le militaire. En admettant que notre charmante prisonnière donhuiame n’ait pas menti, bien entendu.
— La construction d’une base, ça ne se cache pas si aisément. Il doit y avoir des convois de matériel, des vaisseaux qui passent près.

L’information devrait être facile à vérifier pour toi, avec tes connaissances, ici.
— Oui, je pourrais trouver les réponses… Mais toi, tu n’as pas avancé sur tes cuirassés.

— Si tu veux continuer ton commerce lucratif avec Inquanoki, il vaut mieux que tu saches à quoi t’attendre, non ? Les cuirassés est un mystère qui peut attendre de savoir de quoi il retourne sur cette planète.

— Ah, militaire… Encore et toujours des questions… Allons manger. Cet interrogatoire m’a ouvert l'appétit.

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