Je n’aime pas voyager pour rien.
Chapitre 35 : Je n’aime pas voyager pour rien.
« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » – Marcel Proust, écrivain de l’ancienne TTerre.
Dans les hautes montagnes d’Inquanoki. 12ᵉ jour d’Amatsuki.
— Bon, maintenant qu’on est là, c’est quoi la suite du programme ?
— On observe au plus près et… on rentre.
Le voyage vers la base Donhuaime avait pris trois jours. Liam avait insisté pour s’y rendre à pied. Une base, quelle qu'elle soit, a sûrement un radar et des systèmes de défense. Death's Shadow avait d’abord protesté : aller crapahuter dans les montagnes, camper et tout ça, sans cartes précises… trop peu pour lui. Mais il avait fini par céder à Liam.
Le voyage avait été certes éreintant, mais bien moins que ce à quoi le contrebandier s’attendait. Le capitaine du renseignement n’était pas de trop mauvaise compagnie.
Lors du campement du deuxième soir, le contrebandier avait interrogé Liam.
— Je ne comprends pas pourquoi tu t’emmerdes avec cette base. Ce n’est pas ça qui va te rapprocher de tes foutus cuirassés disparus. Ça me coûte de le dire mais ton aide sera sûrement utile aux exilés.
— Tu as raison, mais ma curiosité… J’ai besoin de savoir et de comprendre. En plus, Art m’a suggéré de venir sur Inquanoki. Autant faire d’une pierre deux coups.
— Tu m’as déjà vaguement parlé de cet Art. C’est qui exactement ?
— Un ami. C’est le fondateur de Quino Quantum Dynamics. Je l’ai connu à l’école de guerre. C’est un des meilleurs ingénieurs sur lequel la flotte pouvait compter pendant la guerre.
— Un vrai cerveau, si je comprends bien, sourit le contrebandier.
— Oui, et un véritable ami. Nous ne nous sommes jamais perdus malgré nos affectations durant la guerre et après. Le regard de Liam se perd un peu dans la nostalgie.
— Il te reste un pote de l’école de guerre. Je les ai tous perdus pour ma part. Il t’en reste d’autres ?
— Il ne me reste qu’Art. J’ai perdu deux autres amies précieuses : Tatiana et Kendra. Tatiana a été descendue par un sniper Donhuiame. Kendra, elle, est morte dans l’incendie de son vaisseau. Liam pousse un profond soupir.
Le regard de Liam pousse le contrebandier à ne pas pousser le sujet plus loin.
— Qu’est-ce que t’a dit ton ami pour que tu viennes ici ? Tu as vu que forcer le blocus autour d’Inquanoki n’est pas une promenade de santé. Et encore, ça a été plutôt zen cette fois, comparé à d'autres.
— Il n’a pas été très clair. Il m’a juste fait remarquer que les cuirassés ont disparu au moment de l’exil. Le timing était surprenant. Voilà pourquoi je suis ici.
— Je vois. Il y a longtemps eu cette rumeur ici. Comme quoi les cuirassés ont escorté des exilés. Mais chaque fois que j’ai posé la question, on m’a envoyé balader.
J’étais encore à Héliosix à ce moment-là, donc je n’ai rien vu. C'est juste une rumeur. Ma femme n’en sais pas plus et pourtant, elle a été une des premières à arriver ici. Après que nous ayons trouvé cette foutue base, ce sera quoi la suite ?
— On montre nos découvertes à Nim, en espérant qu’elle ne nous mène pas en bateau et on avisera. Une chose à la fois. Que comptes-tu faire de ton côté ?
— J’avoue que j’en sais rien et c’est bien ce qui m'inquiète. Cette base risque de m’empêcher de faire mon business. Si Héliosix découvre cette base, je ne donne pas cher de la peau des exilés. Ce truc est une véritable bombe à retardement. Il va falloir désamorcer tout ça mais je n’ai pas assez d’hommes et de ressources pour le faire.
— Une chose à la fois. Il faut d'abord savoir à quoi sert cette base.
— Capitaine ? T’en as pas marre de tes missions ? La guerre. Tu m’as couru après pendant un bon moment. Maintenant, ton enquête sur des vaisseaux fantômes et à crapahuter sur une planète inconnue. Tu n’as pas envie de prendre ta retraite ?
— Ce dont j’ai le plus marre, c’est de ne rien comprendre. On me demande de faire des choses qui n’ont pas ou plus de sens pour moi. C’est usant à la longue. Mais je ne crois pas être capable de faire grand-chose d’autre que ce boulot.
— Je te l’ai déjà dit, je peux t’embaucher si tu veux. Le ton de Death's Shadow est mi-amusé, mi-sérieux.
Liam sourit légèrement.
— Tu l’aimes, cette planète, n’est-ce pas ?
— Oui, je l’aime bien ce caillou. L’air y est pur et regarde ces montagnes, ça offre une belle balade pour les deux couillons que nous sommes, plaisante Death's Shadow. Les exilés en ont bien bavé pour s’installer ici et ça va être long d’en faire une planète plus facile à vivre. Mais j’ai peur qu’en cherchant cela, ça finisse comme Héliosix : que le pognon règne encore et toujours. Nowakoski était vraiment un utopiste ou un arriviste, selon les sources. Son idée de repartir sur du neuf était toutefois séduisante. Sauf que c’est la planète qui est neuve, pas les gens.
— Tu veux dire que les gens ont amené avec eux les emmerdes qu’ils ont voulu quitter ?
— C’est à peu près ça, ouais. Pour le moment, tout le monde ici tente de survivre et ça donne une espèce de solidarité. Mais si on commence à penser en termes de confort, on tombera dans les mêmes conneries qu’Héliosix, voire pire. J’ai peur que les habitants oublient vite ce qu’ils ont laissé et pourquoi. Sais-tu exactement ce que les pères fondateurs d’Héliosix ont laissé derrière eux en quittant la Terre ?
— Je ne sais que ce que les livres d’histoire racontent. Qu’ils ont quitté la Terre parce qu’elle était archi-polluée et qu’il y avait de nombreux conflits, que la planète mourrait. Je soupçonne toutefois que le tableau décrit doit être différent de la réalité de l’époque.
— C’est ce que je pense aussi. C’est sans doute les Humains qui ont fait mourir cette planète. J’en suis à peu près sûre. Il faudrait demander à notre prisonnière Donhuiame de nous fabriquer une mémoire-bulle compatible avec nous. On aurait peut-être enfin la vérité. Si elle dit vrai sur ce machin en tout cas.
— Je ne vois pas pourquoi elle mentirait. Elle aussi est exilée. Sa survie ne dépend que de nous. Nim a compris que si elle mentait, tu la balancerais dans l’espace sans combinaison, je pense.
— Ah cette bonne vieille méthode du sas. J’y foutrais bien tous les dirigeants dedans, tiens, et avec quelques Donhuiames en supplément bonus, s’amuse Death's Shadow.
— Avant d’en arriver là, nous devons dormir. Si nos relevés sont exacts, demain nous trouverons cette foutue base.
Effectivement, le lendemain dans la soirée, Liam et Death's Shadow posent leur regard sur la base Donhuaime. Elle est installée dans une profonde dépression que les deux hommes surplombent à environ une centaine de mètres.
Sous le couvert d’arbres denses, le contrebandier et le capitaine font de nombreuses photos et observations aux jumelles.
Le bruit assourdissant d’un vaisseau en approche. Les deux s'aplatissent un peu plus sous le couvert des arbres, bien qu’ils semblent hors de vue de la base.
— Encore un transport de matériel. C’est le troisième depuis notre arrivée.
— Combien de gardes as-tu dénombrés ?
— Une trentaine bien armés, et des Donhuiames en majorité. Par contre, les reflets m’empêchent de savoir combien ils sont dans les miradors. Le verre doit être épais, voire blindé.
Liam ajuste la mise au point de ses jumelles.
— Il ne semble pas y avoir de tourelles automatiques, c'est déjà ça. Ces pylônes m’intriguent. On dirait qu’ils canalisent quelque chose. Ce n’est pas de simples structures de défense.
Death's Shadow sort une petite optique de repérage, bien plus perfectionnée que celle du capitaine.
— J’ai repéré, je pense, les habitations ou la cantine… Il y a des civils qui viennent d’en sortir. Des humains en majorité. C'est à l’est. Je suppose qu’il crèche pas au même endroit que les Donhuiames. Il y a les mêmes bâtiments plus loin.
Ils poursuivent leurs observations dans le silence. Le vent s’engouffre dans la vallée, portant le grondement sourd des générateurs de la base.
— Il n’y a rien qui te perturbe ? finit par demander Liam.
— Si, pourquoi ici ? D'accord, la population humaine ne peut pas lutter ici. Mais pourquoi cette vallée, pourquoi ici ?
— Des ressources dans ces montagnes ?
— Je n’en ai pas connaissance, honnêtement. Et ici, rien ne ressemble à une mine d’extraction.
— Tu as raison. Sur quoi travaillent-ils, bordel ?
— J'espère que notre “invitée” pourra y répondre, espère Death's Shadow en sifflant entre ses dents.
— Tu arrives à voir ce que le transporteur est en train de décharger ?
— Je vois des caisses mais les logos et symboles semblent être du Donhuiame pur jus.
— Ça ne ressemble pas à une base de combat en tout cas. Il n’y a pas de défense anti-aérienne.
Un long moment passe. Liam prend plusieurs clichés avant de refermer son viseur.
— On a ce qu’il faut. Il faut partir avant la tombée de la nuit.
Death's Shadow grogna.
— Tu veux pas jeter un œil plus près ?
— Pas question. Si on se fait repérer, on ne ressortira pas vivants.
Il range son matériel, mais ses gestes trahissent une hésitation.
— Il y a autre chose, murmure-t-il. Regarde les bâtiments à l’est, ce que tu pensais être les habitations. Là, juste sous la plateforme.
Death's Shadow ajuste ses jumelles.
— C'est pas vrai.
Les deux hommes échangent un regard. Une bonne quarantaine de Donhuiames viennent de sortir. Leur allure ne laisse pas de place au doute : des soldats.
— C’est bien une base militaire de merde, déclare sèchement Death's Shadow.
— Mais sans vaisseau de combat à proximité ? Sans DCA. Il n'y a pas de patrouilles aériennes non plus. Nous en aurions vu depuis notre arrivée dans le cas contraire. C’est très curieux, observe Liam.
— On rentre, tranche-t-il.
— Et Nim ?
— On lui montre les clichés. Et on prévient personne d’autre avant d’en savoir plus.
Death's Shadow hoche la tête.
— Mais je te le dis, capitaine, c'est une belle saloperie, cette base. Une soixantaine de soldats, mais pour garder quoi ?
Liam ne répond pas. Son regard reste tourné vers la vallée, vers la base enfouie.
Dans le vent froid des montagnes, il ressent un mélange d’excitation et d’inquiétude.
— J'espère que Nim saura nous répondre. Je n’aime pas voyager pour rien.

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