J'attendrai, même s'il ne vient jamais

10 minutes de lecture

“La patience est amère, mais son fruit est doux.” Aristote, philosophe de l’ancienne Terre.

Inti-Prime, 30ᵉ jour d’Amatsuki et Izanagi, 3ᵉ jour de Thundara

Le comsec de Liam s’allume pour un appel sécurisé.

Art ? Qu'est-ce qu’il me veut ? Encore des mensonges à dévoiler ? Liam met bien vingt secondes à répondre. C’est la colère qui le retient de décrocher immédiatement.

— Salut amigo. Je dois te voir, c’est important.

— Encore des révélations à faire ? Tu as l’air de vouloir semer des petits cailloux sur ma route depuis quelque temps.

— En quelque sorte. Je t'envoie des coordonnées pour me rejoindre. On s’y retrouve dans deux jours. Tu y comprendras mieux les choses. Et merci de ne pas m’avoir encore balancé.

Après un profond soupir, Liam regarde les coordonnées. Izanagi. Liam connaît assez mal cette planète. Le capitaine Liam Betsir n’a effectivement rien dit à ses patrons sur l’implication d’Art dans cette histoire de cuirassés disparus.

Même si les mensonges d’Art ont été durs à encaisser, il reste mon ami et je ne veux pas faire de Maya une enfant sans père. Il y a trop de choses qui s’agitent en coulisse. Il y a trop de joueurs dans la partie : mes patrons, Death's Shadow et les exilés, les Donhuiames, Art, Kendra aussi visiblement. Il y a des réponses pour moi ? Parfait, allons-y !

Au palais Konilef, Gardner a capté cette conversation et les coordonnées. — 3 jours, c’est plus qu’il ne m’en faut pour me rendre sur Izanagi. Quino a dit que c’est important. Mon commando m’accompagnera. Enfin de l’action. Un soupir de contentement la parcourt.

Trois jours plus tard, le vent est glacial dans les montagnes d’Izanagi. Le village de Likeng semble perdu dans la brume et le spatioport a un côté miteux. Il y a peu d’habitants dans les rues. Un village presque mort, en apparence. Liam trouve l’adresse indiquée par Art. L’enseigne pendante annonce que c’est un bar. L’aspect extérieur n’est pas plus engageant que le statioport.

— Pourquoi me faire venir dans un trou paumé pareil ? Je connais mille endroits où nous aurions pu causer tranquillement à l'abri de tous, songe Liam.

Il pénètre dans le bar, éclairé à l’ancienne, par des lampes vieilles de plusieurs décennies. C’est la pénombre.

Il a un côté suranné, ce bar. Ce qui ne déplaît pas totalement à Liam. Le bar est vide, à l’exception d’une silhouette sombre au fond de la salle. Liam ne la voit pas. Il s’approche du comptoir. Accroché au-dessus de ce dernier, un drapeau représentant les quatre as d’un jeu de cartes. Sur les cartes, à la place des chiffres, des initiales. KY–TC–AQ—LB.

— Notre quatuor se surprend à penser, Liam. KY pour Kendra, TC pour Tatiana, AQ pour Art et LB pour moi. Sur le bar, il y a trois cartes : un as de carreau, un as de trèfle et un as de cœur. Il n’a pas le temps de s’interroger sur la présence de l’as de trèfle qu’une voix le tire de ses pensées.

— Toujours à l'heure, amigo, annonce Art de derrière le bar.

— Il t’appartient, ce bouge ?

— Un bouge à la clientèle très discrète à cette heure-ci. Note le capitaine. Et très sécurisé. Mon meilleur investissement, je crois.

— Un meilleur investissement que la technologie furtive des cuirassés ? Tu comptais te cacher ici pour éviter mes balles ? annonce un Liam à moitié sérieux.

— Dans ce cas, je ne t’aurai pas donné l’adresse. Qu’est-ce que je te sers pour te réchauffer ?

Liam n’a pas le temps de répondre qu’une voix s'élève de la pénombre de la salle.

— Sers-nous cette fameuse bière artisanale d’ici, as de carreau.

Liam sursaute. Cette voix…as de carreau ? Le cœur de Liam s’emballe. La surprise est totale. La silhouette sort de l’ombre. Kendra Yacobusen. Elle observe Liam.

Liam n’a pas le temps d’ouvrir la bouche qu’Art dépose deux pints sur le comptoir. Kendra prend un verre et invite Liam à aller s'asseoir à une table.

— Je vous laisse les amis. Si vous avez encore soif, faites-moi signe, annonce Art avant d’aller dans la pièce située à l’arrière du comptoir.

Liam cherche à répondre à Art mais n’y parvient pas.

Liam dévisage Kendra sans rien dire. Elle non plus. Il boit une bonne gorgée de bière.

— Impressionnant, tu es super bien conservée pour une morte. Il n’y a même pas l’air d’avoir d’asticots sur toi et tu ne sens pas la pourriture. Même tes dents n’ont pas jaunies, déclame Liam.

— Liam… je t’en prie. Je ne trouve pas cela drôle.

— Ta blague a duré un moment. Kendra Yacobusen, toi, revenue d’entre les morts.

Kendra sentit le mépris de Liam dans la voix du capitaine. Du mépris et de la colère. C’est légitime. Il fallait s’y attendre.

Liam trouve qu’elle n’a pas vieilli. Ses yeux noirs semblent toujours indéchiffrables.

— Liam, je sais par quoi tu es passé. Ce que je t’ai fait endurer à toi et à ma famille aussi.

— Je ne savais pas que les morts avaient de l’empathie.

— Liam, s’il te plait. Ce n’est pas si simple que tu sembles l’imaginer. Oui, je me suis fait passer pour morte et c’est le choix le plus difficile que j’ai eu à faire jusqu’ici. Non, ça ne m’a pas fait plaisir de t’abandonner. D’abandonner mes espoirs de l’époque.

— Les mensonges, c’est pas simple à justifier. Bon courage pour le faire. Si c'était si dur, rien ne t'empêchait de prendre une autre voie. C’est une question de choix, ça.

— Alors laisse-moi plutôt t’en parler, de mon choix. J’ai été approché pour prendre le commandement du Kaminari No Neko. Le gouvernement voulait tuer les exilés avec… et vu leur puissance de feu… Liam, ce sont des engins terribles. Tu le sais. En prendre le commandement m’a paru la meilleure solution pour sauver ce qui pouvait l’être.

— Quitte à sacrifier une part de ta vie ? Tu as préféré enfiler le costume de superhéroïne en somme ? Mouais, ça se défend presque comme idée mais sérieux Kendra, je t’ai cru morte pendant presque cinq ans. Cinq ans à…

Liam a le souffle court.

C’est au travers des yeux de Liam qu’elle comprend, pense-t-elle, ce qu’elle lui a infligé et combien ce choix lui coûte cher.

— Liam, je n'ai jamais voulu te faire souffrir de cette manière. Je pensais que c'était le seul moyen de protéger ce que nous avions. Le Kaminari No Neko, les cuirassés ne sont pas seulement une arme, c'est aussi un espoir de préserver la paix dans ce système. Je sais que ça ne justifie pas tout, mais je t'en prie, essaie de comprendre."

— Merdouille, je ne sais plus quoi dire, annonce Liam. Les larmes lui montent aux yeux. Moment rare chez un homme qui pensait ne plus savoir pleurer, faute d’avoir trop pleuré.

Kendra est touchée par les larmes qu’elle devine chez Liam. Pourquoi est-il plus en colère après moi qu'après Art ? Art lui a menti presque autant que moi.

La colère reprend un peu le dessus chez Liam.

— Par contre…

Liam s’interrompt. Il fixe son verre sans le voir.

— Par contre, Art… lui…

Il souffle, secoue légèrement la tête.

— Lui, il savait.

Un silence.

— Lui, il savait que tu étais vivante. Il savait où tu étais. Ce que tu faisais.

Il relève enfin les yeux vers elle.

— Et moi… rien.

Sa voix baisse, plus dure.

— Moi, je pouvais juste… te pleurer comme un con.

Un temps.

— C’était si dangereux que ça… de me faire confiance ?

— Liam, je comprends que tu sois en colère contre moi et que tu te sentes trahi. On le serait à moins. Ce n’est pas que je ne te faisais pas confiance. Je voulais t’épargner une vie de dissimulation comme je l’ai vécue. Crois-moi qu’elle n’est pas faite que de plaisirs. Te doutes-tu combien je me sentis si souvent seule pendant ces cinq années ? soupire son cœur.

Liam plonge dans le mutisme. Il repense à la “mort” de Death's Shadow. N’est-ce pas un peu la même chose ? Non. Death's Shadow n’est pas Kendra. Mais il y avait la même nécessité du secret, sans doute.

Il prend une profonde inspiration et reprend : — J'ai vu des trucs au front qui m’empêchent encore de dormir. J’ai vu des mecs dont les tripes pendaient, demandant pardon à la mère. J’ai vu des imbéciles nous commander pour que la moitié de la section soit découpée en deux par l’ennemi, mais ta mort… enfin ta mort supposée… C'était pas loin d’être dans la même veine.

Kendra est troublée. Elle se demande véritablement s’il exagère les mots pour se venger ou s'il est en train de lui dire que ses sentiments étaient… Elle ne sait pas quoi répondre.

— C'est un beau bordel, tout ça, pas vrai ? soupire Liam.

— Peut-être, mais foutre le bordel à l’école de guerre n’était pas pour te déplaire à l’époque, sourit Kendra.

Sa tentative de détendre Liam fonctionne. Elle voit en lui des souvenirs refaire surface. Les bons moments.

— Ouais, mais c’était une autre époque. Mais le meilleur dans tout ça, c’est que je suis encore pire maintenant, tu sais. Je suis même devenu pote avec le pire contrebandier du système.

Kendra sourit plus franchement :

— Tu es ami avec Death's Shadow, sérieusement !? Tu as apprivoisé ce tigre furieux ? Tu m’épates.

— Ami, c’est un bien grand mot, mais notre rencontre nous a été mutuellement fructueuse. Je l’ai “tué” pour le “ressusciter”. À croire que je deviens spécialiste des morts-vivants.

— Ton humour est toujours aussi navrant, parfois, sourit-elle. Plus sérieusement, elle reprend : — Liam, je sais que tu as une vie agitée, Art m’a tenu au courant de ce que tu faisais pendant toutes ces années, mais ça ne comblait pas le vide. Ma vie a été agitée aussi. On a tutoyé la mort trop souvent, de trop près. On n'a pas vécu la vie à laquelle nous avions droit.

— Tu es devenue philosophe maintenant ? Je vais de surprise en surprise. Liam sourit en disant cela mais… Elle a pris de mes nouvelles pendant son absence ? Mais pourquoi puisque, à mes yeux, elle était morte. Qu’est-ce que je ne comprends pas, Kendra ?

— Philosophe ? C’est toujours toi qui as été le plus philosophe de notre carré d’as. Rappelle-toi ce que tu disais de toi, Tatiana. Que tu finisses prof ou pire, écrivain. Mais nous avons changé. Peut-être que tu ne reconnaîtras pas celle que tu as de la boue du camp d'entraînement et portée sur 4 km sur tes épaules à l’école de guerre. L'instructeur t’a allumé pour ça.

— Je me souviens encore de ta réponse : “Un soldat n'est pas fait pour tuer mais pour protéger. S’il n’est pas capable de soutenir ses camarades, il n’est pas humain.

— Ouais, bilan : trois jours de placard pour moi. Comment que je m’en souviens ! Ta tignasse collée de boue. Tatiana qui te coupe les cheveux… c’était pas joli joli le résultat. Mais peut-être que tu ne reconnaîtras pas non plus celui que je suis maintenant. Celui à qui tu es allé chercher des médocs en pleine nuit hivernale, en petite tenue, quand ce petit con de caporal refusait de m’envoyer à l’infirmerie.”

— Liam, il a pourtant quelque chose qui n’a pas changé…

Elle s’arrête.

Pour la première fois, elle hésite vraiment.

Ses doigts se crispent légèrement sur le bord de la table.

— Quelque chose que ni les mensonges… ni la guerre… ni le fait que tu m’aies crue morte…

Sa voix se brise à peine.

— … Ne sont parvenus à détruire.

Un silence.

Liam ne dit rien. Il attend.

Elle le regarde… longtemps.

Les mots ne suffisent plus.

Alors elle fait la seule chose qui lui reste. Kendra se penche. Lentement d’abord — comme si elle pouvait encore s’arrêter. Puis plus franchement.

Elle l’embrasse.

Ce n’est pas un geste brusque.

C’est un geste décidé.

Un baiser chaud, tendre, court… mais chargé de cinq années de silence.

Les pensées de Liam deviennent folles. La surprise lui ôte toute tentative de pensée cohérente. Son esprit devient un vrai capharnaüm qui passe de ses lèvres sont chaudes à Mais qu’est--ce qui lui prend de m’embrasser comme ça ?

Elle a exactement la même pensée : “Mais qu’est-ce qui m'a pris de faire ça ? Elle, si douée pour garder son sang-froid, qui agit avec rigueur, reste dubitative de son geste. Je suis redevenue humaine !

Quand les lèvres de Kendra quittent les siennes, il est toujours perdu :

Voilà, je pars totalement en vrille.

Il met du temps à retrouver la parole alors que Kendra le dévisage.

— Bordel…

Il passe une main sur son visage, complètement perdu.

— C’est quoi cette…

Il s’interrompt, cherche ses mots, abandonne.

— Cette attaque surprise, commandant ?

Un souffle nerveux lui échappe.

— J’étais pas prêt pour ça…

— Quelque chose que j'aurais dû faire il y a bien des années, Liam Betsir, que je devais faire pendant cette partie de poker où le perdant devait embrasser l’autre, à l’école de guerre… et que j’ai laissé passer.

— Ce moment où cet imbécile de sergent Bartoz nous a interrompus ? Je me souviens. Ça t’amuse toujours autant de me faire perdre la tête à ce que je vois. J’ai été entraîné presque toute ma vie à me contrôler, tu débarques et… c’est chiant de perdre le contrôle, Kendra, tu sais.

— Oui, c’est dur de perdre le contrôle, Liam, je viens de le vivre aussi, mais parfois, il faut savoir lâcher prise au cœur. C’est peut-être ça, vivre. Si tu commençais par m’étouffer dans tes bras ?

Tous deux se lèvent. Il la serre fortement contre lui. Elle pose sa tête sur son épaule et quelques larmes s’échappent de ses yeux noirs.

— Tu m’as manqué, Liam Betsir. Si tu savais comme tu m’as manqué.

— Si tu disparais encore de ma vie, Kendra Yakobusen…

Il serre un peu plus fort.

— Je te jure que je te tue pour de bon.

Un silence.

— Je sais même plus si je te déteste… ou si…

Il n’achève pas.

— …tu m’as complètement retourné le cerveau.

— Liam, j’attendrai ton pardon même s’il ne vient jamais.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire TreiZe ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0