Ne rien lui refuser.
Chapitre 41 : Ne rien lui refuser.
Dans la guerre, la force morale est à la force physique ce que trois est à un. » — Napoléon Bonaparte, général de l’ancienne Terre.
À bord du Kaminari No Neko en route pour la base Athéna IV. 5ᵉ jour de Thundara.
Liam se réveille doucement. La cabine est silencieuse. Les douleurs sont encore là, mais beaucoup moins fortes qu’à son arrivée. Il parvient à s’asseoir dans son lit.
Tu devais trouver les cuirassés, ben voilà une chose de faite. Quel bordel ! Mais quel bordel… Ça va être quoi la suite ?
Ses pensées partent à la dérive : sa mission, Inquanoki, les Donhuaimes, Nim, Death's Shadow qui devient un allié, Art qui ment, Kendra qui revient, Gardner qui a tenté de le tuer. Tout se mélange. Il pousse un profond soupir.
Il va être temps que je prenne ma retraite. C’est quoi la prochaine révélation ? Une espèce de dieu joue aux dés avec ma vie ?
C’est à ce moment que Kendra apparaît dans la cabine. Elle s’installe au pied du lit de Liam.
— Désolé de ne pas me mettre au garde-à-vous, mon commandant, annonce sérieusement Liam.
— Ton humour… sourit Kendra. Comment vas-tu ? Le médecin m’a confirmé que tu devrais être sur pieds dans quelques jours.
— Ce ne sont pas mes pieds le problème, mais bien mon bras. Si je te dis que j’en ai ras le bol de toutes ces conneries ? Je me dis qu’il est temps que je prenne ma retraite.
Kendra l’observe, silencieuse. Ses yeux sombres, son regard restent indéchiffrables pour Liam. Il n’a jamais su lire ce regard.
— Nous nous rendons sur la base Athéna IV. C’est la base des cuirassés. Tu pourras t’y reposer à loisir.
— Je doute pouvoir reposer ma tête. Il y a trop de questions qui traînent. Des réponses… c’est bien un truc qui me ferait du bien.
— J’ai fini mon quart. Je vais répondre aux questions auxquelles j’ai les réponses, si cela peut te soulager.
Malgré l’invitation de Kendra, Liam reste silencieux. Il semble vouloir ordonner ses questions.
— Pourquoi as-tu ramené ton vaisseau dans Héliosix ? C’était de la folie ! Comment on a réussi à s’en sortir ? La flotte d’Héliosix doit être sur les dents et à notre poursuite, j’imagine. Pourquoi les cuirassés ont disparu ? Avec eux, le débarquement de Khadarys aurait moins été une boucherie. Je ne sais pas si tu te rends compte du bordel que vous avez mis en vous barrant avant une bataille décisive.
— Tu poses toujours autant de questions si vite… Je vais commencer dans l’ordre. Les cuirassés ont une vitesse bien supérieure à celle des vaisseaux de la flotte d’Héliosix. Une fois que nous avons quitté l’orbite d’Izanagi, j’ai préféré mettre les voiles. Le système furtif conçu par Art nous a bien aidés. our ta dernière question, je vais tâcher de te répondre simplement, même si c’est assez complexe. Pour cela, je dois remonter à l’origine même de nos cuirassés. Quelques années avant la guerre, des ingénieurs travaillant sur des réseaux de communication ont reçu des messages sur un canal totalement oublié et obsolète. Je crois que le nom de ce réseau était Internet. Mais peu importe. Ils ont reçu les plans des cuirassés, sans jamais pouvoir en déterminer l’origine.
Je te passe les détails, mais en gros, un groupe d’ingénieurs décide de suivre les plans et d’assembler le premier cuirassé. Personne n’en maîtrise vraiment la technologie, mais ça fonctionne.
— Attends, attends. Personne ne sait d’où viennent les meilleurs engins de guerre jamais conçus ? C’est une blague ?
— Non. Ce n’est pas une blague, Liam. Six cuirassés — un par planète d’Héliosix — ont été assemblés. Avec les plans, il y avait des mentions claires : les cuirassés doivent défendre l’humanité, ne pas être des armes de conquête. S’il devait en être autrement, précise le document, les cuirassés cesseraient de fonctionner, même si nous ignorons comment cela serait possible. Les logiciels de navigation et d’armement viennent à 100 % d’Héliosix. Les plans d’Athena IV sont arrivés en même temps que ceux des cuirassés. Toutefois, tout ceci a été caché à l’amirauté. Les assembleurs n’ont décidé d’en parler qu’à ceux qui en prendraient le commandement et à l’amiral qui allait les chapeauter.
— C’est complètement dingue, ton histoire. C’est presque digne d’un roman policier. Qui pourrait croire tout ça ?
— Je t’assure, Liam, que c’est la vérité.
Liam soupire longuement.
— Donc, si je résume : des ingénieurs reçoivent des plans, mais on ne sait pas qui les envoie. Ils se disent : “Tiens, si on essayait ces machins pour voir si ça marche”, et bingo, on vient d’assembler les meilleurs vaisseaux de combat de l’histoire.
Kendra sourit.
— Ton art de synthétiser certains faits m’a toujours impressionnée, mais oui, c’est l’idée. Donc, quand Karidan a ordonné de détruire la flotte des exilés, les commandants de l’époque ne pouvaient obéir. La menace d’arrêt de fonctionnement était admise par tous. Ils ont donc simulé leur destruction. Peu de personnes, au sein de l’amirauté d’Héliosix, étaient au courant de cette menace.
— Vous auriez pu ne pas obéir à Karidan et soutenir malgré tout la flotte. Le code de justice militaire était de votre côté. La flotte des exilés et le débarquement sur Khadarys n’étaient pas liés. Je ne comprends pas. Vraiment pas.
Kendra plonge son regard dans celui de Liam. Sa voix devient plus ferme, irréfutable :
— Écoute, Liam. Ce n’est pas seulement une question de volonté. Les cuirassés ne sont pas de simples vaisseaux de combat. Si on tente de les transformer en instruments de conquête, ils peuvent — et vont — se neutraliser. C’est un mécanisme mentionné dans les plans. Les commandants l’ont pris très au sérieux. Personne ne sait comment cela fonctionne, et donc personne ne peut le désactiver. Les cuirassés sont des éléments de défense, uniquement.
— D’accord, mais protéger les exilés, ce n’était pas être en conquête.
— Mais c'est un affrontement humain contre humain. Seule la légitime défense est autorisée dans cette situation. Nous ne pouvons pas tirer les premiers contre des humains. Ajoute à ça une autre vérité : dans une guerre, l’obéissance et la coordination font la différence entre tenir et imploser. Si quelques-uns avaient choisi de désobéir ouvertement pour protéger les exilés, d’autres auraient pu suivre des logiques contraires. Des missions auraient été abandonnées ou redirigées, et la flotte aurait perdu sa cohérence opérationnelle. Pas seulement une bataille, mais la capacité même de faire la guerre. Tu imagines désobéir aux ordres de Karidan et revenir la fleur au fusil pour le débarquement de Khadarys ? Alors oui, ils ont simulé leur destruction. Un moindre mal, je pense.
Liam fait tout pour comprendre la logique que vient de lui exposer Kendra.
— Admettons… Pourquoi es-tu morte ?
Kendra plonge de nouveau son regard dans celui de Liam. Un regard avec un léger voile de tristesse.
— Quand on m’a demandé de “mourir” pour servir différemment l’humanité, j’ai accepté. Comme mon vaisseau a été détruit, j’étais vraiment mal en point. Sur mon lit d’hôpital, un des agents de la flotte des cuirassés est venu me recruter. Je ne pensais pas devenir commandant. Je n’avais pas d’objectif de carrière. La fin de la guerre est arrivée, mais rien ne m’attendait dans le civil. Tu connais mes relations avec ma famille… Je n’avais plus grand-chose à perdre, sauf… sauf toi, évidemment. Te laisser a été la décision la plus difficile que j’ai eue à prendre. Heureusement, Art m’a permis d’avoir de tes nouvelles. Je ne t’ai jamais oublié.
Comme sur Izanagi, Liam sent un mélange d’émotions contradictoires monter en lui : la colère de cinq ans de silence, et le soulagement de voir Kendra, ici et maintenant.
— Et maintenant que j’ai retrouvé les cuirassés ? Qu’est-ce que je suis censé faire ?
— D’abord te rétablir. La suite ne dépend que de toi. Révéler que des cuirassés fonctionnent parfaitement est un choix qui t’appartient, Liam. Langfeld, l’amiral de notre flotte, pourrait toutefois te faire prêter serment de silence. Nous verrons une fois sur Athéna IV.
— Protéger l’humanité ? Hein ? C’est ça, la mission ?
— Oui. C’est toujours ma mission.
Liam reste silencieux mais il reste une question en suspens.
— Kendra… J’ai une dernière question.
— Oui, ce sera la dernière, car tu as besoin de repos, Liam.
— Pourquoi es-tu revenu ? Pourquoi maintenant ?
Kendra sourit : — Cela fait deux questions, mais comme elles sont liées, je vais répondre aux deux. Art m’a expliqué la menace que tu as découverte sur Inquanoki. Langfeld a senti la menace pour l’humanité et nous avons enquêté, mais c’est toi qui as découvert la vérité. Nous allons devoir agir.
— Ça n’explique pas tout, souligne Liam.
Kendra prend une profonde inspiration : — Quand Art m’a expliqué ce que tu as découvert sur Inqanoki, j’ai compris que toi aussi, tu es en danger. Art m’a dit que tu savais désormais pour ma “mort”. J’ai alors décidé de notre rendez-vous. Qu’il était temps que je te parle de tout ça. Que tu saches. Que je te revoie, surtout. J’avais tellement peur, tu sais.
Liam ne répond pas mais son regard interroge Kendra.
— J’avais peur que tu ne viennes pas ou que les menaces qui pèsent sur toi t’en empêchent. Maintenant, tu dois te reposer. Tu ne vas jamais te rétablir correctement si tu continues à te poser des questions.
Elle l’embrasse avec une grande tendresse sur le front, tandis que ses longs cheveux chatouillent le visage de Liam. Elle quitte la cabine.
— Cette femme… Bon sang, je ne sais rien lui refuser, soupire Liam, avant de replonger dans le sommeil

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