Chapitre 1

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Prologue

Translucide

L’histoire que je m’apprête à te confier est si étrange qu’encore aujourd’hui, il m’arrive de douter qu’elle ait réellement eu lieu. À mon âge, quatre-vingt-cinq ans, quand la nuit approche plus tôt que les souvenirs, on finit par comprendre qu’il est temps de parler.

Tout commence dans les années 1950, tout en haut d’un vieil appartement, dans une mansarde étroite où les murs suintent l’humidité. Par la lucarne entrouverte remontent les clameurs du marché. La criée des pêcheurs, les pas lourds qui frappent sur les pavés, les éclats de voix brassés par l’odeur âcre du poisson fraichement étalé. Mais pour Marie, recroquevillée sur un matelas sale et si maigrelet qu’il ne mérite pas son nom, le monde extérieur n’existe plus.

Ce qui existe, c’est la douleur. Une douleur animale, sauvage, qui remonte du ventre comme une vague noire. À chaque contraction, elle croit qu’on lui arrache les entrailles. Sa respiration se brise, ses ongles griffent la toile rêche du matelas, ses cuisses tremblent. Elle tente d’étouffer ses gémissements comme on retient un secret honteux. Surtout ne pas être entendue. Surtout ne pas être vue.

À ses côtés, Lucienne, son amie, veille tant bien que mal. Les mains tremblantes, elle serre une paire de ciseaux chauffés à la flamme du poêle toussoteux. Son visage, habituellement si franc, est ravagé par l’angoisse. Elle chuchote des paroles qu’elle voudrait apaisantes, mais sa voix vacille. Elle prie en silence pour que tout se passe vite, pour ne pas s’effondrer lorsque la chose arrivera.

Car entre elles, aucun mot ne nomme ce qui va naître. Le mot « bébé » est interdit, impensable. Il a été refoulé au plus profond de leur humanité depuis que Marie a compris qu’elle était enceinte.

À vingt ans à peine, sans mari, sans famille, isolée dans une société qui ne pardonne rien aux filles-mères, Marie a vécu cette grossesse comme une punition. Ce que d’autres auraient accueilli comme une bénédiction n’a été pour elle qu’une menace, une honte, une condamnation irrévocable. Elle connait trop bien les regards lourds, les murmures venimeux, les portes qui se ferment et, pour finir, les insultes.

Alors, elle a décidé. Cette nuit, quand tout sera fini, quand la chose aura été expulsée de son corps meurtri, elle l’enveloppera sommairement dans un torchon. Puis, elle ira la déposer sur le parvis d’une église, bien loin du marché endormi, à l’abri des jugements. Alors, elle reprendra sa vie, comme si cette parenthèse douloureuse n’avait jamais existé.

Elle se persuade que c’est mieux ainsi. Que c’est la seule voie possible ! Que l’oubli viendra.

Après cette nuit, ni Marie ni Lucienne n’oseront plus jamais jeter un regard sur ce qu’elles laissent derrière elles. Moi, cet accident bouleversera mon existence, et, aujourd’hui, au dernier virage de ma vie, je sens encore cette nuit peser dans ma mémoire, comme un souffle qui refuse de s’éteindre.

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