Fusain
Chapitre 1
C’est dans un établissement religieux typique de cette époque que je passerai mes premières années. Un bâtiment sombre posé à la lisière d’une lande détrempée, qui semblait s’être tassé sur lui-même, comme si le temps l’avait figé dans une contraction douloureuse. Ses façades se dessinaient en gangues rigides, crevassées, que même le lierre et la mousse refusaient de coloniser. Le clocher de la chapelle, maigre silhouette frappée par les embruns, sonnait rarement, et, lorsque cela se produisait, le son traînait en longueur, comme une plainte étouffée. Il résonne encore dans ma mémoire et hante mes nuits sans sommeil. La cour intérieure, close et étroite, ceinturée de hauts murs, pesait d’un silence inapproprié, tels ces lieux où l’on ne rit qu’à voix basse de peur d’être surpris. Les pommiers disséminés en verger avorté, trop vieux et trop chétifs ne donnaient plus de fruits. Néanmoins, leurs branches tordues empêchaient la lumière de pénétrer, renforçant ainsi l’austérité du lieu.
À l’intérieur, les couloirs s’étiraient en tunnels sombres. Les rares ampoules en état diffusaient une lumière jaunâtre hésitante, comme si elles redoutaient de révéler ce que l’ombre préférait masquer. Les dortoirs alignaient leurs lits métalliques, froids au toucher, chacun recouvert d’une couverture grise irritante et trop lourde pour les silhouettes frêles qui s’y glissaient. Les religieux se déplaçaient dans une discipline quasi monastique, leur apparence imposait l’autorité et leur voix, lorsqu’elle s’élevait, sonnait comme le métal. Certaines laissaient percer une bienveillance voilée, un reflet flou sur une eau stagnante. Ici, la charité n’était pas gratuite, elle côtoyait souvent le pire.
Cet univers dégageait une impression de refuge défectueux ! Un lieu où l’on trouvait un toit, certes, mais où la lumière ne pénétrait qu’à contrecœur. Une maison censée protéger les orphelins, mais où des ombres s’épanouissaient et profitaient d’un système basé sur l’obéissance et le silence.
Les nuits y étaient interminables, le vent s’invitait régulièrement, traversant les fenêtres branlantes et les portes disjointes. En hiver, un froid glacial pénétrait dans le lit. Pourtant, ce n’est pas lui que nous redoutions. Ce qui nous effrayait vraiment, c’était ces gestes trop doux esquissés le soir dans ce monde d’indifférence. Un mot tendre, une main posée avec insistance sur une cuisse, qui annonçaient ce que tous craignaient et que les plus lucides auraient souhaité repousser jusqu’à l’aube.
Malheureusement, les longues robes de bure glissaient souvent dans le dortoir la nuit.
À cette époque, on disait que la maison offrait un toit aux orphelins, une éducation solide, un encadrement pieux. C’était vrai, en apparence… Une vérité suffisante pour apaiser une société heureuse de déléguer à peu de frais le fardeau de sa misère.
C’est là, au milieu de ce froid, de ces murmures et de ces silences trop lourds, que grandit
la chose, cette petite forme trouvée, sur le parvis de l’église, empaquetée sommairement dans un chiffon élimé, à peine vivante. Je me développai comme certaines fleurs accrochées sur les falaises battues par le vent, tête basse, à l’abri, sans bruit. Je devins ce garçon que l’on remarque à peine, dont le pas ne résonne pas sur les dalles, dont la voix ne trouble jamais la surface de l’air. Cette discrétion, née de nécessité, allait devenir la signature obstinée de toute ma vie. Une décennie allait passer dans cet univers hostile et glacial, où les rares éclats de joie se brisaient sur la monotonie des journées. Le réveil très tôt, à 6 h, était suivi d’une toilette collective aux lavabos communs. L’eau était glacée, le sol souvent gelé, et les enfants vêtus seulement d’un slip attendaient courageusement qu’un point d’eau se libère. Cet espace non surveillé devenait un terrain de chasse, où les plus grands maltraitaient les plus petits et les plus faibles. La violence, latente et omniprésente, se manifestait par des coups, des humiliations, des menaces. Tout cela se passait dans un bâtiment hermétique aux réclamations et à la clémence. Les bosses et les ecchymoses se concentraient sur des endroits faciles à dissimuler, car, si on les découvrait, les bourreaux comme les victimes risquaient un châtiment identique. Ils s’escamotaient sous les vêtements souvent trop amples récupérés par les œuvres. Les uniformes distribués à l’ouverture de l’établissement étaient depuis longtemps usés jusqu’à la corde, malgré les tentatives répétées de les réparer et de les rapiécer. Seules quelques-unes de ces tenues subsistaient, et les coutures épaisses irritaient la peau, rappelant la rudesse de la vie dans cet endroit. C’est l’un de ceci qui m’accompagnera mes jeunes années. Après une toilette rapide, un petit-déjeuner nous attendait. Il était invariablement composé d’une bouillie, d’un bol de chicorée et d’un verre de lait mélangé à de l’eau. Dans le réfectoire, nous pouvions voir l’ensemble des pensionnaires, les filles et garçons mangeaient ensemble, mais séparés par les tables des surveillants. Il y régnait un silence absolu, interrompu seulement par les coups des religieux lorsqu’ils voyaient deux élèves se parler. L’étude suivait, dans des classes distinctes filles/garçons, par groupe d’âge :
3 à 8 ans, le primaire.
9 à 14 ans le secondaire
Au-delà, dès 14 ans, « les grands » travaillaient comme apprentis ou dans des usines locales de la région. Les cours incluaient la lecture, le calcul et l’écriture, et s’accompagnaient de longues heures de catéchisme. La journée scolaire commençait à 7 h 30 avec une pause de dix minutes, vers 10 heures. Alors, nous nous dispersions dans la cour intérieure, en groupes d’âge et de genre, avant de nous rendre en cours de religion jusqu’à midi. Nous prenions ensuite un repas frugal à base de soupe, de pain et de légumes, parfois accompagné d’une petite portion de viande. Après l’école, vers 17 h, les plus âgés prenaient part à des activités de jardinage ou de réparation, ou à des tâches ménagères pour les filles.
Au cours de mes cinq premières années, j’ai réussi à me faire oublier. C’était ma meilleure arme : la discrétion. Je me glissais dans l’anonymat comme sous une couverture chaude. Transparent, insignifiant, je me noyais dans la masse de ces personnalités lissées par le carcan de l’institution. Cela me rassurait, plus j’étais commun, plus j’étais en sécurité.
En réalité, j’ai toujours su que je n’étais pas un enfant ordinaire. Très tôt, j’ai compris ma singularité, je me souvenais de tout : des voix, des lieux, des visages de chaque instant vécu comme si ma mémoire refusait d’en effacer la moindre goutte. Fait incongru, et plus étrange encore, je me rappelais mon arrivée au monde, ainsi que la chaleur du ventre de ma mère. Parfois, en y repensant, j’ai le vertige de cette obscurité mouvante où j’ai flotté.
Et puis, il y avait cette scène gravée en moi, telle une brûlure. Cette nuit, où, sous une pluie battante, elle m’avait déposé sur le parvis de l’église. Je me souviens du froid glacial, du silence oppressant et de l’attente interminable dans un silence mortel. Je revois le visage de la religieuse sous une capuche détrempée. J’entends même sa voix :
— Ce nouveau-né maigrichon ne survivra probablement pas à la nuit, sœur Clémence. Informe la supérieure de cette arrivée.
J’avais été soigneusement examiné et palpé, avant d’être enveloppé dans un linge tiède et nourri chichement d’un peu de lait sucré. Contre toute attente, et contre toute logique, j’ai miraculeusement survécu.
À trois ans, je me tenais sur le banc d’école, entouré d’enfants plus âgés. Les cours pour moi glissaient, je comprenais et mémorisais instantanément les leçons, poésies, catéchismes ou arithmétique. À quatre ans, je savais lire, écrire et compter mieux que les plus grands de la classe. Cependant, cela devait rester mon secret, ma couverture de protection, mon rempart. Pour survivre, il fallait disparaitre. Alors, j’ai appris à jouer les médiocres. Les rares fois où on me questionnait, je bafouillais, baissais les yeux et commettais des erreurs. Oh pas trop, seulement les écarts mineurs, juste assez pour éviter les sanctions, mais suffisamment pour cacher ma personnalité. Même mon physique s’était adapté à cette situation : épaules voutées, légère claudication, regard fuyant. J’avais réussi à devenir invisible.
Cependant, quelques faits marquants balayèrent malgré tout mon passage dans cet institut. Même si je m’étais promis de rester discret, l’iniquité et la violence me révoltaient. Un matin alors, que je me rendais dans la salle de bain, je heurtais un jeune de ma classe, affalé contre le mur :
— Que t’arrive-t-il, Georges ? demandais-je doucement
— C’est Raymond, je ne lui ai pas donné mon dessert hier soir, alors il m’a puni. J’ai mal au ventre, il m’a frappé si fort, je sens que je vais vomir, dit-il, un rictus de douleur déformant son visage.
— Est-ce que cela lui arrive souvent ?
— Seulement quand je ne lui obéis pas.
— Je vois
Assurément, je comprends clairement. Raymond maîtrise parfaitement le fonctionnement de cet endroit. Il en a intégré les règles profondes. Celles qui ne s’écrivent nulle part, mais dirigent chaque souffle : la peur, la loi du plus fort et le chantage. Il baigne dedans aussi à l’aise qu’un silure en eau trouble.
Grand, large d’épaule, les muscles sculptés à force de corvée. Il n’est pas très intelligent, mais rusé, assez malin pour obtenir un confort supplémentaire aux dépens des autres. Il a compris que, dans ce monde clos où règnent la faim et l’humiliation, le confort est une monnaie rare. Et pour obtenir ce luxe, rien n’est interdit. Il terrorise les plus faibles pour assurer sa propre survie. Il leur vole leurs rations, leurs couvertures, voire les quelques objets qu’ils possèdent encore. Conscient également de la fragilité de son statut, il sait redistribuer une partie de ses larcins aux plus grands et plus violents que lui. Des offrandes silencieuses qui servent à acheter leur bienveillance ou au moins leur indifférence.
Et ce n’est pas tout : Raymond a également décroché un autre poste très important. Il travaille pour les religieux, servant d’espion, d’informateur et de délateur. Ils peuvent compter sur sa loyauté pour s’assurer d’être informés de tout. Cette facette du personnage n’est pas sans risques, si les grands apprennent qu’il endosse le rôle de Judas pour l’autorité, son immunité disparaîtra. Car, si, pour tous, la loi du plus fort fait force, la haine de l’autorité religieuse est supérieure à tout arrangement. Des années de brimades leur ont forgé une carapace de rancune indestructible.
Moi, je le regarde agir dans l’ombre, je ne dis rien fidèle à mon mantra de discrétion. Cependant, chaque fois qu’il s’en prend à un plus jeune ou qu’il dérobe une portion de nourriture, une flamme ardente s’empare de moi, comme une braise incandescente.
Je ne peux pas oublier, ma mémoire ne m’en laisse pas la faculté. Plus je m’en souviens, plus mon esprit commence à ruminer. Une idée dangereuse, contraire à mes principes, s’imprègne peu à peu. Un jour, Raymond paiera, non par la force, je n’ai pas sa carrure ni sa méchanceté. Mais autrement, d’une façon ou d’une autre, je trouverai le stratagème adapté. Cette certitude me remplit de joie, et apaise temporairement le feu ardent qui m’anime.
J’ai, depuis longtemps, découvert où Raymond planque ses réserves et les objets volés qu’il conserve pour les grands. Ils l’ont chargé de cette mission, ils lui font confiance. Ils voient en lui un jeune soldat, un larbin musclé, toujours prêt à leur venir en aide. Un serviteur prêt à frapper lorsqu’on le lui demande, mais aussi à se taire. Même s’ils sont conscients de la disparition d’un peu de leur butin sous sa garde, jamais ils n’ont imaginé qu’il puisse les trahir. Pourtant, cette idée me trotte dans la tête. Mon plan se dessine doucement, mais j’ai besoin d’un allié pour le concrétiser.
J’ai pris ma décision : je vais en parler à Georges, mais pas de manière directe. Je dois le convaincre progressivement, en évitant de l’exposer à des dangers inutiles.
— Savais-tu que Raymond veille sur le trésor des grands, qu’il a dissimulé dans notre dortoir ?
Georges fut stupéfait par cette déclaration et bafouilla en jetant un coup d’œil autour de lui :
— Non, mais pour… pour… pourquoi tu dis ça ?
— J’ai une idée pour le discréditer. Si nous y parvenons, il perdra immédiatement l’appui des anciens. Sans eux, son rôle de caïd tombera aussitôt.
— Crois-tu vraiment que cela soit possible ?
— Oui, je le pense vraiment. Cependant, il y a un aspect encore plus préoccupant : il est également un espion pour les religieux. Te rappelles-tu l’incident de la conserve de compote qu’Erwan avait dérobée au réfectoire ?
— Oui, je me souviens que les surveillants l’ont rapidement retrouvée, juste en soulevant son armoire.
— Eh bien, c’est parce qu’ils connaissaient l’identité du voleur et de sa cachette, grâce au rapport de Raymond.
— Mince alors, quel cafard, rugit Georges.
— Nous devons lui couper les appuis de ce côté également, si nous voulons parvenir à notre fin.
Je perçois clairement que la perspective de cette éventualité remplit Georges d’effroi. Il trouve inconcevable qu’on s’en prenne à l’autorité, même en passant par l’un des nôtres.
— Ne t’inquiète pas, ton implication restera limitée. Tu n’auras qu’à assurer le guet ; je contrôle le reste. Je veux simplement désamorcer la bombe qui commence à exploser dans sa tête.
— D’accord, finit-il par soupirer après un long moment de réflexion.
Georges a une petite stature. On le prend souvent pour quelqu’un de plus jeune que son âge. À 7 ans, on lui donne facilement deux ans de moins, ce qui le rend vulnérable aux brimades. Cependant, ses yeux brillent d’une intelligence vive et il a, comme moi, développé le don de se faire discret dans toutes les situations. Je le sais loyal, et s’il s’engage dans ce projet, il restera fidèle jusqu’au bout. Maintenant, comment parvenir à se retrouver seul dans le dortoir pour mettre mon projet à exécution ?
L’opportunité se présente la semaine suivante, je suis de service pour nettoyer les tables pendant que les autres élèves profitent de la cour. Je sais que frère Augustin exploite le temps des corvées, pour se reposer dans la bibliothèque de l’établissement. Ce jour-là, il ne déroge pas à son rituel. Georges, sous prétexte de chercher son béret, se tient près du couloir menant aux dortoirs. Il ne m’accompagnera pas. Il a pour mission de me prévenir d’un retour éventuel du surveillant. Je me précipite le cœur battant dans la chambrée silencieuse. La cachette de Raymond est sous la latte branlante derrière le poêle. Celle qui grince lorsque nous marchons dessus. Il pense ce lieu inviolable, il ne se doute pas que j’ai éventé son secret. J’ai soulevé le plancher et j’ai découvert son trésor : un peu d’argent, quelques pièces, des barres de chocolat, des biscuits, des billes et des calots, deux canifs, des photos de magazines de lingerie… Ces objets hétéroclites, qui semblent ordinaires pour tout le monde, représentent pour nous une richesse et une rébellion contre l’autorité. J’emporte une partie du lot, pressé et excité par la situation. Pas tout : juste une partie pour que le vol soit indéniable, mais pas assez pour incriminer une tierce personne. J’ai déjà prévu un lieu pour y déposer mon butin. Puis je me hâte de terminer le rangement du réfectoire. En passant, je fais un signe à Georges pour qu’il regagne la récréation discrètement. Maintenant, la deuxième partie du plan consiste à dévoiler son rôle d’espion. J’ai préparé et glissé dans ma poche un mot imitant l’écriture de Raymond et dénonçant certains agissements des chefs de bande. Je me dirige vers la cour, les grands se sont approprié une bonne partie de l’espace. Ils jouent à la balle au prisonnier avec un chiffon roulé en boule. Raymond, comme à son habitude, se tient parmi eux, fier d’être accepté dans leur groupe, même s’il n’en fait pas vraiment partie. C’est exactement ce que j’espérais. Il court en tous sens, affichant un rictus de défi pour impressionner les aînés. Après dix minutes, couvert de sueur, il enlève sa veste et la jette dans un coin du terrain. Je m’approche discrètement, et cache partiellement le papier dans la doublure.
Il ne reste plus qu’à attendre. Georges sourit, rassuré : jusqu’ici, tout se passe bien.
Puis tout bascule, un peu avant la cloche, Raymond hurle sur un petit pour qu’il lui apporte son vêtement. Ce dernier effrayé s’exécute précipitamment, mais, dans sa hâte, le papier glisse de la veste. Je le vois tomber au ralenti, ondulant comme une feuille morte, avant de se poser aux pieds d’Octave. Dans notre univers, les secrets sont légion, mais les percer est considéré comme une pratique prisée et aussi valorisée qu’un acte héroïque. Aussitôt, ce dernier déplie le papier sans même regarder Raymond. Ce n’est qu’en remarquant l’écriture qu’il fronce les sourcils et demande :
— C’est quoi ça ?
Il lit rapidement, ses yeux s’écarquillant de seconde en seconde la mâchoire crispée, il déchiffre :
— … comme convenu… le vol de la cave… c’est pour bientôt je vous informe… le responsable est… » signé R
Il relève son regard sombre du papier et fixe Raymond, devenu blême et sur la défensive :
— C’est ton écriture ça ?
À cet instant, toute la cour retient sa respiration, les jeux cessent, même les plus petits restent immobiles. Cette voix semble avoir figé le temps.
— Mais non… Je n’ai rien fait… je je ne ne comprends pas… bégaye Raymond.
— Ah oui ! rétorque Martin, l’adjoint d’Octave, en lisant à son tour le message :… je vous communiquerai les noms des coupables dès que possible…
Il se tourne vers son chef :
— Il nous trahit depuis le début. C’est un espion. J’ai commencé à avoir des doutes. Il bénéficie de trop de largesse de la part des frères…
Une rumeur se répand parmi les grands, pas une rumeur d’hésitation, non, un souffle, le souffle d’une meute qui se rassemble.
Raymond, recule d’un pas, puis de deux :
— Ce n’est pas moi, je vous jure ! Ce n’est pas mon écriture.
Mais, tous connaissent la façon que Raymond a de grossir le R de sa signature, comme pour se donner plus d’importance. Et là, sur le papier c’est flagrant sans appel.
— Tu as parlé de la cave aux religieux… fais Octave, la voix très calme, trop calme pour rassurer Raymond, qui se ratatine sur lui-même, en cherchant de l’aide du regard.
— Toi, le cloporte, qui non seulement nous voles régulièrement, tu collabores avec les robes de bures… !
Raymond tente de s’échapper, mais Martin est vigilant et l’attrape par le col. Les autres l’encerclent aussitôt. Personne n’ira chercher un surveillant, ici les conflits se dénouent entre eux. Je reste en retrait avec le reste des jeunes, observant la scène avec acuité en feignant l’indifférence. Nous savons avec Georges que notre plan a fonctionné à la perfection. La situation de Raymond vient de basculer : de tyran, il est devenu proie.
À la fin de la mêlée, avant notre retour en classe, j’entends distinctement Octave dire à Raymond, toujours au sol :
— Demain, tu ferais bien de nous rapporter notre trésor, je ne te le redemanderai pas.
La chute du caïd de notre dortoir et les ennuis qu’il connaîtra par la suite ne nous réjouissent pas vraiment. Cela dit, cet épisode cruel renforce notre amitié. Georges et moi devenons solidaires en toutes circonstances. Notre nature discrète domine, mais nous pouvons compter l’un sur l’autre. Nous savons aussi que la disparition d’un despote entraînera l’émergence d’un nouveau. Un autre Raymond fera bientôt son apparition parmi les petits, mais, cette fois, nous serons prêts à nous opposer à lui.
Au sein de l’institution, il existe une cérémonie, naturelle pour les jeunes pupilles de la nation de cette époque. Deux samedis par mois, certains d’entre nous sont présentés à l’adoption. Disposés en ligne, épaule contre épaule, une dizaine d’enfants sont examinés avant d’être retenus ou rejetés. Les futurs parents adoptifs choisissent sur leurs critères avec les conseils d’une sœur qui met en évidence les qualités du jeune qui a leur préférence. Elle sait convaincre en embellissant les capacités de ses ouailles, allant jusqu’à évoquer des promesses de paradis. Dieu, dans sa grande bonté, sait remercier les actes de charité. Quand cela est nécessaire, elle souligne l’argument définitif, les parents peuvent se permettre un essai avant de confirmer ou d’infirmer leur décision. Si le candidat ne convient pas, d’autres attendent. Une fois l’adoption finalisée, les parents adoptifs contribuent (selon leurs moyens) aux activités de l’institution. Que devient cette manne financière occulte ? Aucune idée. Elle ne sert certainement pas pour vêtir ou améliorer l’ordinaire des repas. En effet, pendant près de dix ans, le renouvellement régulier des pensionnaires sera le seul changement marquant de notre quotidien.
Je ne suis jamais convié à ces présentations. J’ai grandi trop rapidement, je suis trop maigre, avec un visage ingrat et je boite. C’est pour les sœurs, un nombre de tares suffisant pour faire échouer une présentation, ou bien déprécier l’ensemble du groupe aligné.
Georges, quant à lui, répond à tous les critères pour participer à ces rencontres. Il a un visage charmant, des yeux captivants et un sourire angélique. Sa petite taille est même un avantage, un an s’est écoulé depuis l’incident avec Raymond et il a toujours l’impression d’avoir cinq ans. Il inspire la protection et suscite immédiatement la sympathie. Il est fréquemment invité aux réunions, bien qu’il n’ait pas encore été sélectionné. Grâce à sa présence, j’ai maintenant une meilleure compréhension du déroulement de ces entractes dans notre quotidien routinier.
Ce samedi-là, Georges revint avec les yeux embués de cette nouvelle séance, un couple de Redon l’avait retenu. Il m’explique :
— Nous étions alignés, comme d’habitude, et la dame, en me voyant, a hurlé après son mari.
— Mon Dieu, chéri, regarde ! C’est Francis ! Elle pleurait.
— Il est arrivé, il a pris sa femme dans ses bras, et ils ont chouiné ensemble…
— Et alors, que s’est-il passé ?
— Il s’avère que je suis le sosie de leur fils décédé il y a trois ans. Selon la dame, j’ai même sa façon de parler. Je n’ai pas tout compris, mais tout s’est accéléré. Sœur Solange était ravie, elle souriait. Tu sais comme c’est rare…
Il reprend son souffle avant d’ajouter :
— Ensuite, on m’a demandé de tourner sur moi-même, de courir et de sauter. Je me suis exécuté sans bien savoir pourquoi et, finalement, on m’a renvoyé. Je dois préparer mes affaires, ils viennent me chercher dimanche à 10 h.
Je suis heureux pour lui, mais, pour moi, égoïstement, le petit monde de confort social que je me suis construit s’écroule. Georges est le seul à qui je peux me confier. Avec lui, je n’ai pas besoin d’être sur la défensive. J’ai du mal à accepter cette prochaine absence, et une pointe de jalousie et d’envie m’envahit. Je parviens à avaler ma salive et à murmurer :
— C’est génial ! Je te souhaite bonne chance pour ta nouvelle vie.
Tout à son bonheur, Georges ne voit rien de mon trouble. Son esprit est déjà loin de ce bâtiment et de cette vie monastique. Il imagine son futur et un beau sourire zèbre son visage et fait briller ses yeux.
Ce dimanche matin, Georges a tenté de me rassurer :
— Je viendrai te voir, je te le promets, murmura-t-il, la voix étranglée.
Je hoche la tête, bien que je sois conscient que personne ne revient jamais.
— Ne t’inquiète pas pour moi, pense à toi. Imagine, tu vas avoir ta propre chambre avec un vrai lit qui ne grince pas. Peut-être que tu partiras en vacances…
Avec un rictus il ajoute :
— Tu sais, Jean, avec toi, j’ai réussi à oublier où nous étions et la cruauté de cet endroit.
— Moi aussi, dis-je la voix plus affectée que je le voulais.
Les pas de sœur Solange résonnent dans le couloir. Elle vient le chercher pour une ultime vérification avant sa libération.
Georges craque il me prend dans ses bras en sanglotant :
— Promets-moi que tu vas faire preuve de prudence et continuer à te dissimuler, c’est le seul moyen de survivre ici. Je ne voulais pas d’abandonner, tu sais… c’est juste que…
Il se reprend un peu et ajoute :
Ton tour viendra. Et quand tu seras à l’extérieur, nous nous reverrons. Tu peux en être sûr !
Son enthousiasme me touche, même si je sais que mes chances de prendre part au rituel d’adoption sont minces, voire nulles. Je lui souris pour ne pas gâcher son départ et ajoute :
— Bien sûr ! Dès que je serai dehors, nous nous raconterons tous nos secrets et nous aurons certainement beaucoup d’anecdotes à échanger.
Les paroles sont là, mais le ton n’est pas le bon, et Georges sent bien que je ne crois pas un mot de ce que je dis. Cependant, la sœur surgit et met fin aux effusions. Montrer ses émotions est une faiblesse ici. Après son inspection Georges est de retour dans le dortoir. Il a prétexté un oubli pour revenir.
Nous nous étreignons une dernière fois, et il part avec ses maigres affaires serrées contre lui. Je le regarde traverser la cour, tenant la main d’une femme élégante qui sourit et caresse tendrement sa tête. Il ne jettera pas un coup d’œil en arrière sur cette bâtisse glaciale qu’il abandonne ni sur ses occupants qui le suivent en enviant sa marche silencieuse. Quand la grille se referme, emportant avec elle ce germe de famille, je ressens un vide profond.

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