Chapitre 2
Les jours suivants, je flotte entre deux eaux, Georges me manque. C’était mon confident, le seul avec qui je pouvais presque me dévoiler. Je n’ai plus personne avec qui partager mes pensées et mes idées, qu’il savait interpréter.
Le début de l’année suivante se déroule dans une sorte de grisaille monotone. Je m’occupe des tâches habituelles, et j’ai même offert de travailler au potager. On m’embauche souvent parce que je travaille vite et bien sans poser de questions.
Un jour de printemps, alors que nous nous affairons à biner autour des plants de tomates, frère Eugène m’interpelle :
— Jean, va à la bibliothèque et demande à père Firmin de te confier le traité sur les maladies courantes au potager. N’oublie pas de mentionner que c’est le gros livre vert et bleu.
— Oui, mon père, dis-je aussitôt.
Alors que je m’éloigne, j’entends derrière moi :
— Souviens-toi, le traité des maladies courantes au potager, un gros livre…
Cette observation me fait rire, alors que je me précipite vers l’édifice. Mon secret est bien gardé, et ma nonchalance continue de berner tout le monde.
À peine, ai-je franchi le seuil de la bibliothèque que mon cœur cesse de battre. Les murs sont recouverts d’ouvrages de toutes tailles et de toutes teintes. Sur les rayonnages, on trouve des étiquettes indiquant les thèmes abordés : Théologie, Textes liturgiques, Enseignement religieux, Morale chrétienne…
Mais surtout éloigné des étagères religieuses, on trouve toute une section de romans semblant être rangés par ordre alphabétique. Balzac, Bazin, Daudet, Dumas et plus loin encore, Antoine de Saint-Exupéry…
L’odeur est pénétrante, un mélange de cire et de papier ancien. Au centre de la pièce trône une grande table en bois qui exhale une forte odeur de miel. Elle invite le lecteur à se perdre dans cette multitude d’ouvrages. Je suis émerveillé, j’ai trouvé mon paradis. Alors que je reste sans voix à l’entrée de la salle, le père, Firmin s’impatiente :
— Eh bien, mon garçon, vas-tu enfin me dire ce que tu veux ?
Je suis tellement perplexe que, pour la première fois, ma mémoire me fait défaut pendant une courte seconde. Je balbutie des syllabes incompréhensibles, une série d’onomatopées :
Euh… euh… hum…
Je sens que le père Firmin s’agace et me regarde comme si j’étais demeuré.
— Mon père, finis-je par prononcer. Le frère Eugène souhaite que je lui rapporte le traité des maladies courantes au potager.
— Ah, il parle finalement, bougonne-t-il en me regardant à la dérober. Bien, ne bouge pas. Je vais le chercher.
Alors, qu’il s’éloigne dans le fond de la bibliothèque, j’ajoute précipitamment :
— Il m’a dit de préciser le gros livre vert et bleu.
Je continue d’explorer la salle et, à cet instant, je comprends que l’accès à ce lieu va devenir ma priorité.
Depuis ce jour, j’observe et note les habitudes des religieux qui vont lire ou emprunter des livres. Je note l’emplacement où il suspend la clé et les heures pendant lesquelles la bibliothèque est fermée. Les nuits où le danger est faible, je m’y introduis furtivement. Je sais où se trouvent les livres qui m’intéressent et comment ne pas perturber leur ordre. J’ai gravé dans ma mémoire l’emplacement et l’agencement précis de ces précieux documents. Ainsi que la poussière qui s’accumule sur les livres rarement ouverts et le désordre qui caractérise ceux qui sont souvent consultés. Je m’installe pour lire sur place pendant deux heures, voire plus, oubliant le temps et le lieu. Je m’éclaire à la lumière d’un cierge que j’ai dérobé dans la chapelle, mais ce ne sont pas ses promesses de paradis ni ses volutes qui m’emportent vers le ciel, mais bien les histoires captivantes qui peuplent mes nuits. Il m’arrive d’emporter une œuvre avec moi, une de celle qui n’est jamais lue. Mais cela est rare, le risque demeure trop grand. J’ai découvert une ruse pour dissimuler mes absences, au cas ou… Je roule mon édredon et mes vêtements, puis je les glisse sous la couverture, afin de donner l’illusion d’un corps endormi. Je suis devenu le fantôme de la bibliothèque, un sanctuaire où je prospère en dévorant des livres classiques, ainsi que des manuels de grammaire, de mathématiques, d’orthographe et de mécanique. Tout est bon pour épancher ma soif de connaissance et d’évasion.
Ce matin, je suis convoqué par le père Firmin, en traversant les couloirs qui mènent à la bibliothèque l’angoisse me serre la poitrine. Je suis anxieux… et si mes escapades avaient été démasquées. Je ne crains pas la punition en elle-même — seule l’interdiction de lire me terrorise. Je me retrouve trop vite devant la porte, le père Firmin me fait signe d’approcher :
— Les travaux au potager vont être réduits au minimum à cause de l’arrivée de l’hiver, j’ai donc vu avec le frère Eugène pour te confier d’autres missions, m’annonce-t-il.
Je l’observe avec un immense soulagement, mes fugues nocturnes sont demeurées secrètes.
— Il me désigne les étagères de livres où je m’aventure chaque soir :
— Tu me sembles être un garçon consciencieux et tu ne rechignes pas à la tâche. J’ai décidé qu’il était grand temps de dépoussiérer, nettoyer et vérifier le classement des œuvres sur ces rayonnages. Tu vas donc t’en charger. Tu trouveras la cire et les chiffons dans le petit bureau au fond de la pièce. As-tu des questions, mon garçon ?
Je suis abasourdi, mon plus grand désir vient de s’accomplir, j’ai un accès légal au royaume de mes rêves.
— Tu commenceras ce soir, ajoute-t-il en détaillant attentivement ma réaction.
— Avec plaisir, mon père, je ne puis m’empêcher de répondre avec un sourire à peine réprimé.
— Je vois que tu prends cette mission avec enthousiaste… très bien, à ce soir alors.
Le soir venu, je reviens avec la cire et les chiffons à portée de main. Je déplace les livres avec précaution sur la grande table centrale. Alors, que je soulève délicatement, le Don Quichotte de Cervantès, un papier plié, glisse et tombe sur le sol. Intrigué, je le ramasse, en le reconnaissant, mon cœur s’emballe : c’est le mot que m’a laissé Georges en partant. Comment est-il arrivé là ?
Je me tourne vers le Père, qui me scrute avec un regard étrangement complice :
— Je ne t’ai pas dit, mais il n’y a aucune urgence. Tu as tout l’hiver pour accomplir cette charge. Tu disposeras de deux heures tous les soirs après les cours pour t’en acquitter.
Par ces mots simples, il venait de me faire comprendre qu’il avait percé mon secret. Non seulement je n’étais pas puni, mais, au contraire, il avait trouvé une solution pour me laisser lire à ma guise sans danger. J’avais surement laissé tomber mon papier lors de l’une de mes escapades nocturnes et la clairvoyance du père avait fait le reste.
Le père Firmin n’était pas très disert. Il parlait peu et toujours à voix basse comme si la parole lui coûtait. Il était bon, mais ne l’affichait pas. Sa bonté se glissait par des actes discrets : une corvée allégée, une punition réduite ou un regard de surveillant détourné au bon moment. L’institution pesait lourdement sur ses épaules. Les abus, les sévices et les humiliations le révoltaient. Les crimes tapis dans l’ombre, il les devinait. Il n’avait ni la force ni le pouvoir de s’y opposer. Alors, pour les combattre, il offrait un peu de répits en détournant les châtiments ou en offrant des refuges invisibles. La bibliothèque était l’un d’eux et, en m’offrant ce havre de paix, c’était sa manière de résister à cette souffrance muette.
Durant cette période presque heureuse, on ne m’a jamais présenté à l’adoption. Malgré tout, je me tiens prêt. Je prépare un mot à remettre à un couple… si jamais l’occasion se présente. L’idée m’a été suggérée par Georges avant son départ.
— C’est pour que quelqu’un sache qui tu es, vraiment, même si tu ne le dis pas, avait-il chuchoté.
Je rédige donc un texte court sur un bout de papier, puis je le rature et le reprends. J’essaie de mettre mon âme dans ces quelques lignes, mais la mission est difficile, d’autant plus qu’elle n’a de sens que si j’ai l’opportunité de rencontrer un couple. Malgré ce but chimérique, je tente sans relâche de trouver les mots qui sauront convaincre.
Puis viens, cette semaine de février où tout est bouleversé dans l’établissement. Une épidémie de gastro-entérite touche plus de la moitié des enfants de tous âges. Dans l’orphelinat, les cuvettes et les bassines passent de lit en lit, ceux qui ne sont pas malades vident et récurent les récipients.
Le samedi arrive, et ce n’est pas un samedi comme les autres. De nombreux parents ont fait part de leurs venues presque deux fois plus que d’ordinaire. La moitié des enfants sont cloués au lit ou en si piteux état qu’ils ne sont pas présentables. Sœur Solange est débordée, énervée, elle tente de sauver sa présentation la plus importante de l’année. Puis elle s’adresse à moi :
— Toi, tu tiens debout
— Oui, ma sœur
— D’accord, tu te joins aux autres, tu te ranges dans la file et tu te fais discret. Souris et essaie de t’arranger.
Je prends ma place dans l’alignement le cœur battant. Une fois dans la salle des présentations, Sœur Solange distribue ses consignes. Quand elle arrive près de moi, elle chuchote :
— Tiens-toi droit et ne dit pas que tu boites si on t’interroge répond simplement par oui ou non. Ton prénom est bien Jean, n’est-ce pas ?
— Oui, ma sœur, je m’empresse de répondre.
— Quel âge as-tu ?
— Sept ans ma sœur
— Ah, je pensais que tu étais plus âgé. Quoi qu’il en soit, sois discret.
Puis elle tourne les talons et continue son inspection. En face de nous, dans une autre salle, des petites filles se préparent comme nous pour être présentées. Ici, on peut choisir le genre et l’apparence physique du produit…
Les couples entrent, ils nous observent. Certains sont aussi nerveux que nous, d’autres se bousculent pour être les premiers, comme s’ils allaient manquer la meilleure offre. Je les détaille également. Pas un seul ne retient mon attention. C’est alors qu’un couple entre timidement dans la salle. Lui a la quarantaine, il est mince et de taille moyenne, avec un visage franc et sympathique. Il s’habille simplement, mais avec goût. Elle est un peu plus jeune, un peu ronde, son visage exprime une douceur angélique. Elle porte une robe jaune qui couvre ses jambes jusqu’à mi-mollet. Je suis sous le charme ce couple respire la douceur, la gentillesse et l’amour. Est-ce que c’est enfin l’instant tant attendu, celui que j’espérais ? Mes doigts s’accrochent fermement au bout de papier. Aurai-je le courage d’aller jusqu’au bout de mon projet ? Le papier froissé s’accroche à ma poche, mais déjà, le couple arrive à mon niveau. Sœur Solange est en train de discuter avec d’autres parents adoptifs. Personne ne nous observe. Je respire et fais le vide comme les héros de mes lectures. Je tends le papier à la jeune femme, qui semble surprise et recule légèrement avant de le saisir. Elle me regarde de ses yeux bleus ou gris, difficile de se prononcer, avant de me sourire. Elle s’éloigne et elle déplie ce papier, que j’ai si souvent réécrit et dont dépend mon avenir. Elle le lit attentivement, me regarde intensément, retourne sur le papier. Elle cherche son mari de l’œil, il est un peu plus loin, et n’a pas l’air très à l’aise dans ce rassemblement. Elle lui fait un grand signe en essuyant une larme. Il se rapproche hâtivement, inquiet, elle me montre du doigt, lui chuchote quelques mots et lui tend le papier. Il acquiesce en souriant. Ils se prennent par la main et se placent devant moi.
— Bonjour, comment t’appelles-tu ?
— Jean, dis-je ému.
— Eh bien, Jean, voici mon mari Ronan, et moi, je me nomme Louise. Et, si tu es d’accord, nous aimerions beaucoup que tu viennes vivre avec nous.
— Avec plaisir, dis-je, la gorge nouée.
En une phrase, ce jour de février, ma vie venait de basculer.
" Je n'ai pas peur d'aimer, Laissez moi un chance de vous aimer"

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