Tournesol
Le petit village de Landrel est situé à la limite d’une ville importante de Bretagne, et n’apparait sur aucune carte touristique. Cependant, pour moi, il est devenu bien plus qu’un simple havre de paix : c’est mon sanctuaire, un cocon d’apaisement et de liberté. Après les années de violence, de dissimulation et de peur, Landrel est le premier endroit où je me sens libre.
Depuis le jour où Louise et Ronan m’ont ouvert leur porte, le bonheur coule sur moi comme une eau thermale, chaude et apaisante. Ils ne sont pas seulement mes sauveurs, ce sont des êtres altruistes et intègres qui donnent sans rien attendre en retour. Leur domaine agricole est une vaste étendue de terre où se mêlent champs, vergers et pâturages. C’est leur fierté, mais aussi leur travail acharné et quotidien. Dès l’aube, les visages marqués par des nuits de sommeil trop courtes. Ils s’activent sur leurs terres, désherbant les vergers, ratissant le potager, ensemençant les champs de céréales et s’occupant des bêtes. Ils les aiment, leurs bêtes, au point que j’ai de l’embarras à les considérer comme telles. Elles font partie de la famille, surtout la Noiraude, que Louise a renommée Suzanne. Elle rit en disant que ce nom lui va bien, vu son caractère, qui ressemble à celui de sa sœur : têtu, et coléreuse. Ils travaillent sans se plaindre et sont fiers de leurs produits, sains et frais. Louise, infatigable, a eu l’idée d’ouvrir une boutique pluraliste. Elle y vend leurs productions et ceux des fermiers de la région. Dès qu’on franchit le seuil de la porte, l’odeur du pain chaud se mélange à celle des fromages frais et de la charcuterie. La bonne humeur et la joie de vivre de Louise, ajoutées à la qualité des denrées vendues, ravissent les habitants du village. Ils sont nombreux à se presser dès l’ouverture de la boutique, autant pour les produits que pour l’accueil chaleureux et l’attention que Louise leur porte. Elle a toujours un mot réconfortant ou un sourire apaisant pour chacun d’entre eux.
Moi, pendant ce temps-là, je vais à l’école du village. Il y a trois classes, je suis avec les grands. Je n’ai aucun mal à suivre, car ma mémoire remarquable me permet de mémoriser sans effort tout ce que je vois ou entends. Tout s’ordonne en dossier consultable à tout instant dans ma tête : les dates historiques, les mathématiques, les poèmes. Cela étonne l’enseignant, mais, fidèle à mes convictions, je ne dévoile pas l’étendue de mes connaissances. Ce que j’apprécie, c’est d’avoir du temps libre pour explorer et découvrir le monde qui m’entoure.
C’est lors d’une promenade plus longue que les autres que j’ai découvert l’atelier d’Armand, le garagiste du village. L’odeur de graisse, les pièces des véhicules démontées et exposées, comme les os d’un squelette sur l’établi, le bruit des moteurs, la fumée des échappements et les gestes précis d’Armand me fascinaient. C’était comme une séance de cinéma à ciel ouvert, et j’y retournais tous les jours pour découvrir un nouvel épisode. Puis, une fois, il m’a simplement apostrophé :
— Tu comptes entrer et m’aider ou tu restes planté là à attendre ?
Depuis, je passe une grosse partie de mon temps libre avec lui. Il m’a tout appris sur les moteurs, leurs fonctionnements, le démontage et l’assemblage. À ses côtés, j’ai découvert un monde d’éléments usinés, de forces puissantes et invisibles, presque vivantes. En peu de temps, je suis devenu un véritable spécialiste. Armand n’hésite pas à me confier les missions délicates nécessitant habileté et concentration, ce qui lui fait parfois défaut. Ce matin, il m’indique un vieux moteur couvert de poussière dans un coin de l’atelier :
— Voici, me dit-il, ton défi du jour. Ce moteur, je tente de le faire ronronner depuis des années, mais il me résiste toujours. Si tu y parviens, je t’emmènerai à Redon. Louise m’a dit que tu voulais t’y rendre ?
À ces mots, un sentiment ambivalent m’envahit : le désir de relever le défi, dilué par l’attrait trouble de la récompense. Louise ne connait que partiellement les raisons de cette demande. Pour elle, c’est le lieu où vit Georges et je brûle d’envie de le revoir. Mais dans mémoire, c’est aussi celui de ma naissance, ai-je tort ou raison ? Et pourquoi y retourner, qu’ai-je à y gagner ?
Cependant, je lui réponds en souriant :
— J’accepte le défi. Si j’y arrive, on verra pour la récompense.
Je m’agenouille devant la bête. Mes mains effleurent les pistons qui font jouer les bielles, comme les mains d’un pianiste caressent le clavier.
— Ne te précipite pas, chuchoté-je. Analyse la situation, réfléchis…
Armand rétorque en riant :
— Tu sais, celui-ci ne va pas se laisser faire. Il a l’habitude de jouer des tours. Tu penses l’avoir dompté, assagi, mais hop ! il grogne, tousse et s’arrête. Finit-il en éclatant de rire.
En attrapant les outils, une image ancienne me traverse l’esprit, une journée grise. J’étais allongé sous une couverture trop légère, immobile, encore incapable de me déplacer. La pièce sentait le linge humide et le désinfectant. Je patientais les yeux ouverts sur un plafond lézardé. Je me rappelle distinctement la voix aigüe d’une sœur récemment arrivée à l’institut :
— Est-ce que le dernier bébé amené de Redon fait partie du groupe dont j’ai la garde ?
Une autre voix, venant du fond de la salle, lui répond :
— Tu parles de Jean, oui, tu en as la responsabilité. Il n’est pas compliqué. Il ne se plaint jamais, mais il dort très peu. Il semble qu’il soit constamment à l’écoute de ce qui se passe autour de lui.
Alors, deux têtes se penchèrent vers moi :
— Tu vois, il est calme, mais il est bien éveillé.
Le jour où Georges m’avait annoncé son départ pour Redon, j’avais pensé que le hasard était parfois bien ironique, voire cruel.
Cela fait maintenant trois heures que je m’acharne, j’ai démonté les pistons, réajusté les bielles, pour mieux les équilibrer. Je règle les culbuteurs, puis je resserre et remplace quelques durites. Enfin, je fais les niveaux et remplis le carburateur d’essence. Je prends un instant pour balayer l’ensemble du regard, je m’assure de n’avoir rien oublié, puis, en m’essuyant les mains, j’annonce :
— À toi l’honneur du premier tour de clé.
Armand s’approche et m’avertit :
— Recule ! Ne prends pas le risque d’un retour de flamme. Celui-là, est capricieux, crois-moi.
Il met le contact, le moteur gargouille, il gémit, il hésite… et, d’un coup, il rugit. Il oscille entre des sons métalliques et des soupirs espacés. Soudain, après une longue hésitation, il abandonne ses facéties et se met à vrombir agréablement.
Il s’exclame et m’administre une tape amicale :
— Incroyable… vraiment, l’élève a dépassé le maître. Félicitations, tu es vite devenu un expert.
Armand est grand, large d’épaules, et il a la cinquantaine heureuse. Il boite fortement en raison d’une balle reçue en 1942, on dit qu’il était engagé dans la résistance, mais cela reste secret. Il ne s’étale jamais là-dessus. La guerre lui a tout pris, y compris sa femme, ses frères et ses parents, alors il ne parle jamais de son passé de résistant, et encore moins des morts. Sa seule préoccupation est de réparer les moteurs, probablement pour combler le vide qu’il ressent depuis cette période. Car les pannes mécaniques, contrairement aux blessures de l’âme, il sait les soigner. Et pourtant, Armand est jovial, il est naturellement bienveillant. Sa bonne humeur n’est pas une insouciance : c’est sa façon de rester debout malgré ses pertes.
Il traverse son siècle avec un sourire sincère accroché à son visage, et toujours le mot juste pour se moquer des situations scabreuses. Avec moi, il est à la fois exigeant et paternel, partageant son savoir sans réserve. Il s’enthousiasme de mes réussites et minimise mes erreurs.
Suite à la réparation du moteur, il a décidé de restaurer sa voiture :
— C’est elle qui nous transportera jusqu’à Redon, me dit-il ce soir-là. Cependant, avant cela, nous devrons rénover une partie de la sellerie et des freins, et la polir pour qu’elle brille comme un sou neuf. Une fois cette tâche accomplie, tu pourras enfin apprendre à conduire, conclut-il en riant.
Je le fixe incrédule.
— Moi ?
— Et qui d’autre vois-tu ici à part toi ? N’est-ce pas toi qui lui as redonné son souffle, non ? Et à défaut d’être en âge de pouvoir conduire, tu es suffisamment grand pour atteindre les pédales.
J’allais sur mes dix ans et, à force de patience et de bienveillance, Armand avait réussi à m’enseigner la conduite. Le départ pour Redon se rapprochait, je le désirais autant que je l’appréhendais.
Les dimanches à Landrel, et plus encore chez nous, étaient sacrés. Je les attendais avec impatience et gourmandise. Le repas dominical était une tradition chez Louise et Ronan, et rien ne pouvait l’interrompre.
Dès le matin, la maison résonnait des bruits familiers. Louise s’affairait dans la cuisine, son tablier noué autour de la taille. Ces jours-là elle resplendissait. Souvent, je me posais simplement pour l’admirer et la complimenter sur son teint, sa beauté et son incroyable talent en cuisine. Elle rougissait, me traitait de flagorneur, et me chassait de son royaume de casseroles et autres ustensiles sans m’avoir au préalable déposé un baiser sur le front.
Ronan préparait la grande table, qu’il sortait en extérieur si le temps le permettait. Pour les occasions spéciales, il n’hésitait pas à ajouter les rallonges conçues par le père d’Isabelle. Isabelle était une élève, dans le groupe des grands, et ma meilleure amie. Elle et son père venaient régulièrement à notre repas dominical. L’odeur du poulet rôti, un de ceux qu’ils élevaient, se mélangeait à celle du cidre que Ronan fabriquait et qui fermentait dans le cellier.
Ce jour-là, les voisins et amis étaient conviés. On apportait, du pain, du fromage, des tartes et diverses boissons pétillantes. Les rires fusaient et la musique s’invitait bien avant le début du repas.
Les conversations s’envolaient comme des nuages légers flottant au-dessus des soucis. On parlait des bêtes, des récoltes, de la pluie trop forte ou du soleil trop timide. Les pommes de terre grillées, arrosées du jus du poulet de Louise, me transperçaient les papilles et l’âme. Elles représentent un marqueur indélébile de ces années heureuses, ma madeleine de Proust.
Ronan évoquait parfois ces souvenirs de jeunesse, Louise tempérait les exagérations d’un sourire, et moi, j’écoutais, les yeux brillants de fierté.
Ronan avait été couronné champion de France de boxe en 1938. À l’époque, on lui prédisait un avenir sportif éclatant : il deviendrait champion d’Europe, puis champion du Monde. Son destin était tout tracé.
Il possédait, le punch, la technique et une détermination sans failles pour y parvenir. Résistant, chaque victoire dans l’arène le rendait plus fort et le rapprochait un peu plus de ses rêves. Malheureusement, la guerre mit fin à ses espoirs et ce n’est pas sur des rings qu’il dut se battre. Il évitait de parler de cette période sombre, il disait que trop de vie avait été fauchée, trop de promesses perdues.
Un matin de printemps, il m’a regardé et m’a dit
— Tu veux apprendre la boxe ?
— Oh oui, dis-je avec enthousiasme.
Je n’avais jamais osé le lui demander, craignant de réveiller des souvenirs douloureux.
— Bien, nous commencerons demain à six heures.
Depuis mon arrivée à Landrel, je n’aimais plus me lever tôt, mais, pour passer deux heures avec Ronan, je n’aurais pas hésité à sauter de mon lit au milieu de la nuit.
Les entraînements étaient difficiles, répétitifs, parfois fastidieux, mais la satisfaction de s’améliorer primait sur tout le reste. Après six mois intenses, mon corps se transformait, des muscles se dessinaient et ma ceinture abdominale absorbait les chocs sans fléchir. Un matin, après un échange de coups rapides et précis, Ronan s’arrêta subitement. Il me fixa intensément avant de déclarer :
— Il ne fait aucun doute que tu possèdes une habileté supérieure à la mienne.
Je le regardais, amusé, pensant qu’il plaisantait. Cependant, il était sérieux. Ce jour-là, je pris conscience d’une force nouvelle en moi, d’une promesse floue et d’un avenir timide qui se dessinait.
À l’école, j’ai des camarades et, parmi eux, il y a Isabelle et Michel. Nous sommes inséparables.
Isabelle a des cheveux longs et bruns qu’elle attache en queue-de-cheval ou en tresses. Elle a un visage agréablement symétrique orné d’un grain de beauté sur la joue. Avec ses grands yeux noirs et son sourire, elle rafle tous les premiers prix. Chaque distinction semble être taillée sur mesure pour elle et chaque enveloppe que l’enseignant déploie ne contient que son nom. Les autres élèves soupirent ou pestent de jalousie devant son succès. Elle hausse les épaules, modeste, elle invoque la chance, beaucoup de travail et minore ses résultats. D’ailleurs, elle m’a confié :
— Je sais que tu as les capacités de remporter les récompenses, mais ce n’est pas ce que tu désires, n’est-ce pas ?
Elle adore les animaux et nous passons des heures en forêt tapis dans les broussailles, immobiles comme des pierres :
— Regarde, chuchote-t-elle, là… tu vois le bout de queue rousse.
— Où ?
— Derrière les fougères, c’est un renard. Il nous a sentis. Voilà, il s’enfuit…
Elle n’hésite jamais à se glisser dans la moindre grotte : pour y découvrir des chauves-souris, un blaireau ou encore des salamandres. Elle rêve de devenir vétérinaire et elle s’exerce sur les vaches de notre ferme. Elle palpe les flancs, nettoie les sabots et désinfecte la moindre plaie. Elle et son père m’enseignent l’espagnol ; je passe de longues heures avec eux. Pablo a immigré, comme d’autres l’ont fait après l’arrivée au pouvoir du général Franco. Il peste, quand il évoque cette période sombre de sa vie. Il a tout laissé derrière lui pour fuir précipitamment la Brigade politico-sociale. En France, il a fait de sa passion pour le bois son métier. Ici, il crée des tables, des chaises, des armoires et des commodes. Ses meubles sont beaux et robustes et ils font la fierté de sa famille. Il n’est pas rare qu’entre deux leçons d’ibère, il m’initie à la menuiserie. Il dit que j’ai autant de talent pour l’espagnol que pour l’art de la menuiserie. Un après-midi où nous dialoguons en espagnol, en sculptant des frises sur un coffre, il me regarde :
— Tienes oro à las manos y en la cabeza…
— Tu as de l’or dans les mains et dans la tête, traduisais-je en riant.
— Je suis convaincu que tu as un grand avenir devant toi.
— Merci, Pablo, mais je pense que ma frise est encore bien loin de la perfection que la tienne…
— Madre de dios, por suerte, tú solo tienes unos meses de práctica, mientras que yo llevo toda una vida. « Mon Dieu, heureusement, tu n’as que quelques mois de pratique, alors, que moi, j’y ai consacré ma vie ». Mais, tu me dépasseras rapidement si tu persévères. Puis il sort un objet d’un chiffon de toile et me le tend avec délicatesse :
— Ce présent est mon humble reconnaissance pour te remercier de ton aide précieuse dans la rénovation et la création de tous ces mobiliers cette année. Il s’agit d’un Narvaja, symbole de mon cher pays. J’espère qu’il te protègera et te portera chance.
Je découvre un couteau d’une beauté brute. Le manche, finement sculpté, semble s’ajuster parfaitement à ma paume. Je l’ouvre délicatement. La lame en acier révèle un damas à motif unique qui scintille et ondule en profondes vagues.
— Ce n’est pas de l’authentique damas, rectifie Pablo. C’est un alliage spécial que seul le forgeron de Gléannec a le don de façonner. Il est, m’affirme-t-il, encore plus résistant que le véritable. On dit que ces lames résistent mieux que les aciers les plus renommés et qu’elles ne trahissent jamais la main qui les guide.
Je relève les yeux au bruit sec que fait la lame du Navaja en se refermant avec précision sur son manche. Je suis profondément touché par le présent de Pablo.
— Je balbutie un chaleureux merci qui s’étouffe dans ma gorge nouée.
Pablo sourit presque aussi gêné :
— Range-le dans ta poche et apporte-le ces prochains jours, un couteau, ça parle mieux quand on l’utilise.
En souriant, je le remerciais une fois de plus et quittais leur domicile en chantant :
— Adiós, hasta mañana… mis amigos.
Mon deuxième meilleur ami, Michel, est petit, mais son corps compact respire la robustesse. Ses bras musclés et ses épaules carrées marquées par les entraînements trahissent une force patiemment construite. Il est le benjamin d’une famille, né par accident bien après les autres. Son frère aîné s’est enrôlé dans la marine il y a deux ans, et ses deux sœurs jumelles sont mariées et ont quitté Landrel. Il est passionné de musique et joue de l’accordéon avec une virtuosité remarquable. Ses parents tiennent la boucherie-charcuterie Lecornec, du village, mais lui n’a qu’un rêve qui l’obsède jour et nuit : devenir pompier de Paris. Il connait la difficulté de la sélection, pour beaucoup de candidats, il y a peu d’élus. Alors, chaque jour, il s’entraîne. Il court dans les bois, saute les troncs d’arbres et grimpe les fossés. Rien ne le freine, il enchaîne les pompes, les tractions et les montées de cordes. Il a transformé un coin de notre grange en salle de sport. Je l’accompagne dans ses séances d’entraînement. Moi, j’avais cessé de claudiquer dès le passage des grilles de l’orphelinat, ce subterfuge n’étant plus nécessaire dans ma nouvelle vie.
Il prolonge les exercices à l’extrême et les muscles tendus sous l’effort, haletant, il répète :
— Un pompier, çà ne lâche jamais, allez, Jean encore une traction.
Je souris et m’exécute, heureux de partager ces instants. Souvent, je le rassure, car sa petite taille l’angoisse. À bientôt, douze ans, Michel mesure 1,30 m, il désespère de grandir suffisamment.
— Tu sais, me dit-il, pour passer le concours, la taille minimale est de 1,65 m et il n’y a pas de faveur spéciale.
— Tu as encore le temps de grandir, il faut avoir dix-huit ans pour se présenter à l’examen.
— Et si je ne grandis pas assez, regarde mes parents : mon père mesure 1,63 m et maman à peine 1,56 m.
— Ça ne prouve rien, il y a de nombreux contre-exemples à ce que tu avances, argumentais-je.
– Ah, oui. Et qui, s’il te plait ?
— Et, bien, ton frère, lui dis-je en riant.
— Celui-là, il a pris tout le meilleur : il est beau, grand et parcours le Monde. Quant à moi… Tout le contraire, conclut-il dans un grognement.
Lorsqu’il se trouve dans cet état, il est vain de débattre, la seule solution apaisante lui demander un air de musique. Alors, il sort son accordéon, ouvre les soufflets avec gourmandise et sourit. Soudain, les notes jaillissent, elles montent lentement en déposant sur le village une pellicule de douceur et de beauté. L’ensemble du bourg commence à vibrer au son de l’accordéon. Les notes s’engouffrent dans les rues, s’infiltrent dans les habitations, les granges, les magasins. Les gens, heureux, interrompent leur travail. Le boulanger, les mains blanches de farine, quitte sa boutique et s’appuie sur sa vitrine, le sourire aux lèvres. Les anciens sortent leurs chaises et tendent les oreilles, s’orientant au mieux pour privilégier celle qui fonctionne encore…. Même les animaux se font discrets et attentifs à la musique, qui apaise toutes les douleurs sur son passage. Je suis fasciné par la dextérité de ses doigts qui volent sur les touches, agiles, précis et délicats. Isabelle exécute quelques pas de danse, tourbillonne, et applaudit en rythme. Et quand la dernière note résonne, que le silence revient, un silence encore empreint de musique, Michel est heureux. Les villageois applaudissent doucement pour ne pas rompre le charme de l’instant. Tous saluent la performance du virtuose. Ils en sont persuadés : cet enfant a un don exceptionnel, il fera la fierté du village.
Entre l’école, la mécanique, les jeux avec les amis, les apprentissages et la boxe, mes journées sont bien riches. Le temps s’écoule sereinement, plein de sens et d’espoir.

Annotations
Versions