Souvenir dix-septième ~ Confrontation

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Le Conseil, Kawoutsè en tête, traversa dignement la salle et les rangs de révolutionnaires en direction de la sortie Ouest du Temple. Mes camarades leur jetèrent des regards agressifs et les huèrent. Iels étaient en ébullition en anticipation au « spectacle » qui allait avoir lieu. Notre trio sortit à leur suite. Mœ et Tamiaki traînaient Joukwo, à moitié inconscient. On me tapota dans le dos et m’encouragea à mon passage.

Puis, la foule qui attendait dans l’escalier et plus loin s’engouffra derrière nous pour fermer le cortège. Je me sentis comme piégé. Pas de marche arrière possible…

À mesure que la clameur grandissait et que nous nous approchions des escaliers du Temple, la panique s’empara de moi. Qu’est ce qui m’avait pris de provoquer Kawoutsè comme ça ? Clamer tout haut que j’allais venger Joukwo et l’humilier… C’était de la folie. Je n’en étais pas capable !

Au bord du lac gelé, l’air était empli de brume, masquant une grande partie du paysage. Le vent hivernal soufflait dans mes cheveux et me glaçait la nuque. Kawoutsè se plaça près de l’eau et les sathœs se répartirent par groupes tout autour du lac. Je restai un moment avec les miens tandis que mon adversaire se préparait. Iel ôta quelques couches de vêtements que Kajiki vint récupérer, s’étira et fit craquer ses articulations.

Je sentis le poids de mes engagements m’écraser. J’étais comme paralysé. Mes deux pieds, plantés dans le sol, semblèrent y prendre racine.

Parmi cette masse grondante, des jeunes me hurlèrent leur soutien :

– Vous allez l’avoir !

– Allez, maître Thoujou ! Vous pouvez le faire !

Les conseillers ne s’évertuèrent pas en encouragements, certains de leur victoire. Kajiki, particulièrement, arborait un sourire radieux.

La pression continua à monter.

Mœ posa amicalement ses mains sur mes épaules. Iel tenta de me transmettre un peu de sa confiance, mais je pouvais clairement voir ses lèvres trembler d’appréhension.

– Ne te laisse pas impressionner par sa carrure, me chuchota-t-iel à l’oreille. En exploitant ses points faibles au mieux tu peux faire sérieusement pencher la balance. Prends le temps de bien analyser sa technique, OK ?

J’avalai ma salive et fermai un instant les yeux. Il fallait que je me reprisse ! Je devais au moins faire de mon mieux pour que le combat durât.

Je me remémorai ma discussion avec Joukwo dans la forêt. Je devais faire ce qui était le mieux pour les jeunes.

À mes pieds, mon ami récupérait lentement. Ses blessures avaient quasiment fini de cicatriser. Sa capacité de régénération était impressionnante. Je m’accroupis près d'ellui. Je faisais suffisamment confiance à Mœ pour ignorer ce qu’iel allait entendre ou voir. De toute façon, je n’avais pas l’intention de lui cacher mon amitié avec Joukwo plus longtemps.

Iel me regarda, l’air absent.

– Ça va ? Tu n’as pas mal ? m’enquis-je.

Iel battit des paupières un instant avant de me répondre, encore un peu assommé :

– Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Mon visage perdit son expression. Je devais commencer à me plonger dans l’état d’esprit du combat.

– Je vais me battre contre Kawoutsè. Nous allons mettre un terme à ce conflit.

Ses yeux s’écarquillèrent d’angoisse.

– Quoi ?! Vous battre ? Mais c’est de la folie !

– Aie confiance en moi, répondis-je en lui prenant la main pour tenter d’être convaincant. Je sais que je peux le faire.

– Non… Non vous ne pouvez pas faire ça ! C’est-… !

Kawoutsè observait la scène de loin. Joukwo tourna sa tête vers ellui et l’implora du regard.

– Les traîtres n’ont pas leur mot à dire. Tu vas assister à un duel en bonne et due forme, alors profite du spectacle, tonna Kawoutsè en lui intimant de rester à sa place.

– Moi, un traître ? pleurnicha Joukwo.

– Iel parle des secrets du Conseil, iel sait que je sais tout grâce à toi. Mais ne t’inquiète pas, je ne le laisserai plus jamais te faire du mal. Je vais le battre pour toi, pour les jeunes. Tu vas voir.

– le battre pour moi… ?

Alors que je m’éloignais, motivé à faire payer Kawoutsè et à gagner, Joukwo murmura :

– S’il te plaît, je ne veux pas te voir disparaître…

Kawoutsè m’expliqua les règles une dernière fois par formalité.

– Ça te va ? conclut-iel avec empressement. Tu peux toujours abandonner maintenant si tu as trop peur !

– Non. Allons-y.

« La défaite n’est pas envisageable »

Kawoutsè ne se fit pas prier pour se mettre en position d’attaque et me charger. Iel s’élança avec une vitesse fulgurante pour sa corpulence, son visage empreint d’un rictus de concentration sauvage.

S’engagèrent de violents échanges au corps à corps. Iel avait clairement une supériorité physique sur moi, à chaque parade je sentais ma chaire être meurtrie et le choc résonner dans mon squelette. J’étudiai sa technique en me balançant d’une jambe sur l’autre, en faisant en sorte de dissiper l’énergie de ses coups dans le sol. Mais après seulement quelques minutes, mon sang coulait déjà.

Iel me prit de court en m’assénant un fendant de la jambe. Je bloquai avec mes deux bras, erreur qui lui permit de m’attraper le cou d’une main. Je sentis ses doigts s’enfoncer dans ma gorge et bloquer ma respiration. C’était douloureux, mais je n’en eusse pas disparu.

Iel savoura ce bref instant puis me lança avec force à plusieurs pieds de là. Je me réceptionnai avec difficulté sur le lac glacé, effectuant plusieurs roulades incontrôlées avant d’atterrir sur les tibias. La surface gelée me faisait glisser et chaque chute heurtait un peu plus mes genoux.

« Je n’ai aucune chance… » désespérai-je.

Kawoutsè s’approcha d’une marche assurée. Iel était encore indemne, ellui. Iel posa sans crainte un pied à la surface de l’eau et poursuivit.

J’avais une idée risquée en tête. Mais c’était la seule, alors je devais tenter le coup. Je le laissai approcher pour préserver l’effet de surprise et quand iel fut suffisamment proche, ma main s’illumina de rouge et la glace se mit à se fissurer sous ses pas. Un éclair de panique passa dans ses yeux et iel chuta dans l’eau glaciale. Je le vis essayer désespérément de s’agripper au rebord à mains nues avant de sombrer.

Tandis qu’iel cherchait un moyen d’en sortir, je m’équipai de ma dernière invention : une lame de glace sous les pieds qui permettait de glisser élégamment sur sa surface. L’hiver était mon univers, j’avais au moins cet avantage-là.

L’eau du lac se mit à bouillonner et un geyser en jaillit. Kawoutsè s’en expulsa, atterrit violemment et, après s’être cambré plusieurs fois en avant et en arrière tout en battant des bras, tomba lamentablement sur les fesses. Iel était frigorifié et son expression, furieuse. Iel me lança un regard haineux, prêt à en découdre.

– Toi qui as passé tant de générations à asseoir ton autorité, qu’est-ce que cela te fait d’être sur le point de tout perdre ? lui lançai-je railleusement, espérant l’ébranler.

– Je ne perdrai rien du tout. Cette foule va pouvoir assister à ta lamentable défaite.

Son visage arborait un sourire méprisant. le conseiller se releva lentement et approcha du trou. Iel posa son pied sur l’épaisse tranche de glace de l’ouverture et l’utilisa pour se propulser dans ma direction. Tête en avant, iel me porta un coup à l’abdomen qui me propulsa dix pieds plus loin. J’avais bloqué avec mes bras. Je grognai de douleur.

Iel exploita son incapacité à marcher pour augmenter ses dégâts en convertissant l’énergie de ses chutes en puissance de frappe. Notre lutte ressemblait à un ballet grotesque.

J’arrivais de mieux en mieux à anticiper ses mouvements. Ce défaut devait être lié à son excès de confiance en ellui. Iel était devenu prévisible. Mais est-ce que cela eût suffi à le vaincre ? Un défaut comme celui-ci eût été rapidement rectifié… Alors moi aussi je devais essayer de retourner sa force contre ellui. C’était le seul moyen.

Esquivant sa frappe du droit par l’extérieur, je bloquai son bras et l’attirai à moi en appuyant sur l’intérieur de son coude. En usant du Ji de l’air, je lui infligeai rapidement un coup de genoux dans le ventre puis une gauche au visage. Iel fut légèrement sonné. Exploitant cette ouverture, je passai dans son dos et le fit choir violemment en l’empoignant par la mâchoire.

Sans lâcher son bras, je profitai de ma position dominante pour le frapper de nouveau au visage. Mais iel parvint à esquiver en penchant la tête, mon poing se fracassa sur la glace. Pour se dégager, iel empoigna mon poignet et me balança à côté d'ellui, puis tenta de me faire subir la même chose.

J’esquivai d’une roulade.

Nous fûmes dans la même situation que précédemment. Kawoutsè s’essuya le visage d’un revers et sourit, savourant l’adrénaline.

Après un nouvel échange de coups, je réitérai ma technique. Iel tenta de m’asséner un coup de pied, je reculai d’un bond et profitai de sa perte d’équilibre pour violemment écraser l’articulation de son genou. Iel geignit de douleur. Si j’avais été plus violent je lui aurais probablement brisé la jambe. Alors qu’iel manquait de force et de point d’appui pour se relever et que la glace l’empêchait de se déplacer, j’usai de ma jambe pour le frapper devant puis derrière la tête.

Iel s’effondra en avant. Je lui fis alors une clé de jambe et de bras simultanément, appuyant le plus fort possible mon genou dans le creux de son dos. Il me fallait bien mes deux bras pour le contenir.

Le contact direct de la glace commença à lui brûler la peau du visage. Kawoutsè geignit et se débattit avec véhémence. Je n’eusse cependant pas pu le retenir longtemps.

– Tu sais ce qui est lamentable ? C’est de mettre tes petits privilèges personnels et le bonheur de tout un peuple dans la même balance ! le provoquai-je.

– Il n’y a pas que mon statut qui soit en jeu, pauvre imbécile, me contredit-iel. Les sathœs sont trop bêtes pour se gouverner par elleux-mêmes. La toute puissance du Conseil est la seule possibilité pour maintenir la paix !

– Foutaises ! Il n’y a aucune paix dans ce monde, vous vous êtes battus pour maintenir le statu quo. Vous n’en avez jamais rien eu à faire de notre bonheur ! Vous aviez trop peur de perdre votre place pour tenter d’autres formes de gouvernance !

Kawoutsè grogna de colère et banda ses muscles le plus possible. Alors que j’étais sur le point de lâcher prise, son corps s’illumina de bleu, devint de plus en plus chaud et fit soudainement se creuser la glace. Nous sombrâmes dans le lac.

Mes tympans se mirent à siffler. L’eau froide me brûla les yeux et engourdit rapidement mes muscles. Il fallait que je sortisse de là ! J’utilisai la faible lueur passant par l’ouverture pour m’orienter, mais une main m’attrapa soudainement le poignet et me tira vers le fond.

Kawoutsè me ceintura contre ellui et m’écrasa les côtes. Ma bouche s’ouvrit par réflexe et une bulle d’air s’en échappa. Alors que je me débattais désespérément, iel utilisa sa main libre pour me contraindre à baisser la mâchoire. Paniqué, je ne pus résister et l’eau pénétra ma gorge.

J’eus la sensation que la totalité de mon corps était en train de brûler et que mes entrailles gelaient au fur et à mesure que le liquide froid remplissait mes poumons. Je sentis mon esprit se vider et ma vue se brouiller. Je risquais de m’évanouir… !

Dans la confusion, j’agis instinctivement. Nous étions entourés d’eau, j’usai donc du Ji pour changer l’état de la matière et former une lame de glace la plus grande et pointue possible. Lentement, en appuyant de toutes mes forces, je l’enfonçai dans l’abdomen de Kawoutsè.

Ses muscles se raidirent de douleur et j’entendis l’air s’échapper de sa bouche. Sa prise faiblit et j’en profitai pour m’échapper, nageant le plus vite possible jusqu’à la surface.

Je m’agrippai de toutes mes forces sur le sol, retournant et cassant quelques-uns de mes ongles, jusqu’à parvenir à me hisser entièrement. Je rampai difficilement pour m’éloigner du trou et m’effondrai. Je fus agité de grands spasmes tandis que l’eau sortait lentement et douloureusement de mon corps.

J’entendis Kawoutsè sortir à son tour. Ses vêtements clairs étaient teintés de sang violet qu’iel répandait sur son passage. Son visage était livide. Iel se leva et tenta de m’approcher, mais iel tituba lamentablement et finit par s’affaler lourdement sur le côté.

Iel cessa de bouger pendant quelques minutes, si bien que je crus presque avoir gagné. Je tentai de retrouver une respiration régulière, mais mes poumons étaient en feu. Chaque inhalation était une torture.

Soudain, une lueur rouge émana de son torse et un cri de douleur retenu provint de sa direction.

« Oh non… »

Kawoutsè se remit sur ses pieds. De l’eau coula de son abdomen et la lueur s’éteignit.

Iel se tenait avachi, une main sur sa plaie fraîchement cautérisée au feu. Enfin, iel leva la tête vers moi, le regard noir. Son visage marqué, ses vêtements trempés et plissés, et ses longs cheveux noirs dénoués étaient couverts de sang. Iel n’avait plus rien de la majesté ni de la dignité qui le caractérisaient d’ordinaire. C’était un animal sauvage blessé et furieux.

– Toi… ! fulmina-t-iel entre deux respirations haletantes. Je suis… Kawoutsè… troisième sathœ apparu dans ce monde… éminent membre du Conseil. Comment, toi, un faible exécutant… a pu oser bafouer mon autorité… et défier ma puissance ? Tu vas payer… ton insolence…

Mes muscles étaient faibles et j’accusais encore le contrecoup de son attaque en traître. Je tentai de reculer sur les mains, mais je glissai. Je voulais fuir. Je savais que ce qui venait risquait bien d’être le coup fatal, mais je ne parvenais pas à me relever. J’étais tétanisé. Mes yeux s’emplirent de terreur. Plus que de la défaite, j’eus peur de la douleur.

Kawoutsè frotta deux doigts l’un contre l’autre et, dans un grand crépitement et une vive lumière, des arcs électriques se formèrent dans l’air entre elleux. Mon cœur se souleva de peur. Je n’avais jamais vu un sathœ maîtriser la foudre. C’était normalement une force de la nature, d’ordinaire irreproductible…

Certains éclairs vinrent lécher sa peau et y laissèrent des traces de brûlure telles les nervures d’un tronc d’arbre. Iel serra les dents et, avec son autre main, changea la constitution de son avant-bras pour empêcher l’électricité de se propager dans le reste de son corps, puis s’approcha de moi d’un air sinistre.

le conseiller se mit à califourchon sur moi. Iel maintint mes bras en place avec ses tibias, coupant ma circulation énergétique. Iel attrapa ma tête avec sa main gauche et leva la droite dans un geste de spectacle.

– Tu n’aurais jamais dû apparaître, susurra-t-iel.

Son corps opprimait ma poitrine et la foudre m’éblouissait. J’étais sans défense, totalement vulnérable et à sa merci. Les filets de Thœ et de Kwo étaient chaotiques et me brouillaient la vue, mais je ne savais lequel de nous deux était la cause de ces mouvements. En contre-jour, son visage meurtri où était imprimé un sourire de fou avait un air diabolique. Je ne pouvais rien voir d’autre ni en décrocher mes yeux. Cette vision d’horreur acheva ma résistance mentale et je me mis à sangloter. Si j’avais pu parler, je l’eusse supplié d’arrêter.

– Tu es une erreur que je vais rectifier… !

J’entendis quelqu’un courir vers nous et crier :

– Non !

Alors qu’iel n’était plus qu’à quelques pas, Kawoutsè abaissa son bras.

Je sentis la disparition tomber sur moi et fermai instinctivement les yeux.

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