LA PATRONNE - Chapitre 5

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Ce n’était pas la première rentrée pour Jeanne et elle savait qu’elle avait le temps de faire une présentation cohérente de son programme. Pourtant, cette année ne ressemblait à aucune autre. Pour la première fois, elle intégrait le milieu associatif, avec un public adulte. C’était un choix qu’elle avait fait. Elle avait éprouvé le besoin de se sentir utile, vraiment utile et la transmission de son savoir lui était apparue comme une évidence. La directrice l’avait prévenue, leur profil ne présentait aucune difficulté, mais certains avaient traversé des périodes chaotiques et avaient trouvé dans le dessin un moyen d’expression.

Comme à chaque rentrée, elle débuterait avec quelques cours sur les bases du dessin ; cela lui permettrait d’évaluer le niveau de chacun, puis, elle proposerait le thème « voir autrement ». Il s’agissait de porter un autre regard sur un objet du quotidien, sur un visage, des mains et d’en percevoir l’invisible.

Le thème fut validé par la directrice. Il avait l’avantage d’être universel.

En ce premier jour, Jeanne décida de traverser le parc, qui fleurait encore les odeurs chaudes de l’été. En longeant les grilles, elle aperçut la patronne du petit bistrot où elle avait déjeuné quelques semaines plus tôt. Déjà dehors, elle finissait d’installer les deux dernières chaises. Jeanne leva la main pour la saluer.

— Bonjour ! Comment ça va aujourd’hui ?

La femme releva la tête, un peu surprise, et lui répondit d’un sourire franc, essuyant ses mains sur son tablier.

— On fait aller. C’est la rentrée pour mon petit, alors c’est un peu la course.

En ralentissant le pas, Jeanne lui montra son sac en bandoulière et le carnet à dessins sous son bras.

— Pour moi aussi ! lui répondit-elle. Je lui souhaite une bonne reprise.

— Merci, ça lui fera plaisir.

Elle reprit sa marche. Rien ne semblait pouvoir ternir cette journée — du moins, elle l’espérait. Sa robe à fleurs vaporeuse donnait le ton de son humeur. Joyeuse. Après une bonne demi-heure de marche, elle prit le métro. L’association n’était qu’à deux stations. Elle pouvait y aller à pied mais elle voulait se laisser le temps d’installer sa salle, de s’imprégner de son odeur, de sa lumière. Quand l’heure arriva, elle prit une grande inspiration et ouvrit la salle. Derrière la porte un groupe de huit personnes attendait. À première vue l’écart d’âge semblait important, ce qui donnait un ensemble assez hétérogène mais intéressant. La plus jeune devait avoir une trentaine d’années, la plus âgée, autour de soixante-dix. Elle remarqua ses mains. Sur le dos, la peau distendue et tachée laissait apparaître des veines bleutées, dont certaines formaient de petites boursouflures. Ses doigts, quant à eux, dessinaient des courbes sinueuses. On devinait l’histoire de toute une vie. Le dernier à entrer fut un homme. Ils n’étaient que trois. Jeanne ne le remarqua pas tout de suite, ce qui laissa à Elias le temps de s’installer tranquillement. Puis Jeanne proposa que chacun se présente succinctement. Elle commença puis tout le monde prit la parole brièvement, quand elle entendit cette voix qu’elle crut reconnaître. Un petit tressaillement la traversa, qu’elle maitrisa aussitôt. Elle posa son regard sur son visage. Il tenta un sourire, le sentit crispé, puis renonça. Comme tous les autres, il ouvrit sa mallette, déposa quelques crayons sur le bord de sa table et attendit les instructions.

Les premières semaines seraient un peu laborieuses, elle le savait. Sans un minimum de théorie, difficile de pratiquer. Comprendre la vision, la construction d’un dessin, pourquoi choisir tel crayon plutôt qu’un autre, comment jouer sur les proportions, apprivoiser la perspective… autant de notions incontournables.

Jeanne maîtrisait son sujet, elle le savait. Elle n’imposait rien, elle suggérait simplement. Mais le résultat était toujours là, comme si, intuitivement, elle comprenait la démarche de chacun. Chaque coup de crayon, chaque trait de fusain frotté sur le grain du papier n’était pas un choix anodin. Ils révélaient une intention, des nuances que Jeanne avait apprises à reconnaitre.

Déjà, une dynamique de groupe s’était installée et très vite, des personnalités s’étaient détachées du groupe. Marie et Hélène, notamment, avaient sympathisé presque immédiatement. Quarante-trois ans les séparaient, mais leur connivence semblait évidente. L’une apportait la maturité, l’expérience ; l’autre apportait une spontanéité, sa façon intuitive de comprendre le monde qui les entourait. Marie montrait souvent à Hélène comment utiliser son téléphone, quelles applications pouvaient lui simplifier la vie, tandis qu’Hélène, elle, devinait ce que Marie gardait pour elle — ces sujets qu’elles finissaient toujours par partager.

Les hommes, quant à eux, déviaient rapidement vers les discussions sportives. Les vannes fusaient régulièrement, mais toujours dans un esprit bon enfant. L’ambiance avait vite trouvé son rythme et la bienveillance restait le maître mot. Chaque atelier que Jeanne proposait suscitait un véritable enthousiasme. Le groupe avait trouvé son équilibre, une entraide presque naturelle s’était installée.

Enfin, sauf pour Elias, pour qui l’intégration semblait plus délicate. Il observait davantage qu’il ne participait aux discussions, discret dans le brouhaha, un sourire aux lèvres mais sans jamais vraiment se mêler aux échanges. Il y avait chez lui quelque chose d’étrange. Quelque chose qui la mettait mal à l’aise.

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CHAPITRE 5 : LA RENCONTREChapitre2 messages | 1 mois

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