Mille ans de rimes — et pas une goutte de sang

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La poésie de ces dernières années — et soyons honnêtes, de ces dernières décennies — est gravement malade de son intelligence. Elle est devenue trop intelligente, trop soignée, trop correcte. Et c'est là son problème principal.

La rime finale classique est entrée dans la mode européenne au Haut Moyen Âge — XIe-XIIe siècles, avec les troubadours, les trouvères et l'essor de la poésie hymnique latine, elle-même nourrie d'influences orientales. Aux XIIIe-XIVe siècles, elle était déjà devenue une norme presque obligatoire, et à la Renaissance et au baroque — simplement « comment on fait des vers ». Depuis lors, sept ou huit cents ans ont passé. Presque un millénaire. Et pendant tout ce temps, une grande partie des poètes continue de tourner les mêmes deux ou trois types de rimes, les mêmes mètres, les mêmes intonations — comme si rien ne s'était passé. Un rituel fermé : prendre un schéma établi, choisir des rimes « non banales » mais toujours reconnaissables, insérer une pensée intelligente, la chiffrer dans une métaphore — et la présenter comme une révélation.

Ce n'est plus la poésie de la sensation du monde. C'est la poésie de la démonstration de l'intellect. La poésie-résumé. La poésie-concept. La poésie qui a plus peur de paraître stupide que de risquer de paraître vivante.

La vraie poésie a toujours été plus proche du cri, de l'incantation, du rythme corporel, de ce que l'homme ressent avec sa peau plutôt que de ce qu'il a élaboré dans sa tête. Rimbaud n'a pas abandonné la poésie par pose — il a compris que continuer à écrire « joliment » ne serait plus la vérité. Apollinaire fracturait la syntaxe non par caprice, mais parce que le monde fracturé exigeait une langue fracturée. Dans ses meilleurs moments, Césaire cessait de « rimer intelligemment » — il commençait à respirer le poème.

Et maintenant ? Maintenant il y a trop de poèmes dans lesquels l'auteur sait d'avance qu'il est plus intelligent que le lecteur. Trop d'autosatisfaction. Trop de « j'ai construit une structure élégante — appréciez ». C'est une masturbation de l'intellect : beau, technique, soigné, sûr — et absolument sans destinataire. Personne ne tremble. Personne ne se salit. Personne ne pleure ni ne rit vraiment.

Il existe aussi une autre variété de ces morts-vivants — ceux qui font semblant de se révolter. Ils écrivent vulgairement, ils choquent, ils provoquent — comme si c'était une révolution, comme s'ils étaient les premiers à oser. Mais c'est la même masturbation, seulement avec les mains sales. Avant, ils léchaient leurs rimes et leurs concepts, maintenant ils lèchent leur « contenu choc », leur « sincérité ». La même chose : la pose, le calcul de l'effet, la peur d'être ordinaire. Sauf qu'au lieu des lunettes intelligentes — maintenant un t-shirt sale et une cigarette aux lèvres.

L'imitation de la révolte n'est pas la révolte. La vraie révolte ne se calcule pas — elle éclate. Le vrai scandale en poésie ne vient pas d'un mot grossier placé stratégiquement — il vient de la nudité totale, de l'absence de protection, du moment où le poète n'a plus rien à perdre et le dit. Ça, on le sent immédiatement. Et ça, on ne peut pas le simuler.

La poésie ne devrait pas être l'art des gens instruits. Elle ne l'a jamais été. Elle était l'art des chamans, des amoureux, des ivrognes, des mourants, des enfants, des fous. L'art de ceux qui n'avaient pas encore oublié comment ressentir.

Quand la poésie cesse d'être dangereuse, quand elle cesse d'être honteuse, quand elle cesse d'être corporelle — elle meurt. Il ne reste qu'un texte bien formaté avec des prétentions à la profondeur. Une belle emballage d'un bonbon mangé depuis longtemps.

On voudrait croire que quelque part on écrit encore des poèmes qui font monter quelque chose dans la gorge. Pas intelligents. Pas corrects. Juste — vrais. Comme si l'homme voyait la pluie pour la première fois ou perdait quelqu'un pour la première fois. Tant qu'ils sont rares — la poésie continuera de souffrir de son intelligence acquise. Et la guérison ne commencera que lorsque quelqu'un osera à nouveau être stupide, maladroit, criant, vivant.

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