CHAPITRE 1
LAYLA AÏDARA DIAGNE
Je viens d'arriver chez moi, le cœur battant à tout rompre, après être allée chercher mes résultats au lycée. Chaque pas résonne comme un tambour dans ma poitrine, souvenir des nuits où je luttais contre le sommeil, la tête enfouie dans mes cahiers, bercée par l'écho des sacrifices silencieux. Les murs de cette maison ont été témoins de mes veilles tardives, des soupirs étouffés de fatigue et des prières murmurées par maman.
Quand je pénètre dans la maison familiale, je trouve ma sœur en train de faire les cent pas. Dès qu'elle m'aperçoit, ses yeux s'agrandissent, une lueur d'espoir traverse son visage, et elle se précipite vers moi.
—Alors, petite sœur ?!
Puis, incapable de contenir son excitation, elle hurle :
— Mamaaaan ! Layla est là !
Maman surgit de sa chambre en trombe, ses pas pressés trahissant l'angoisse accumulée. Elle court me serrer dans ses bras. Et là, je craque. Les larmes jaillissent, inondant mes joues brûlantes. Entre deux sanglots, la voix brisée mais fière, j'annonce...
—J'ai eu mon baccalauréat... d'office... avec mention bien.
À cet instant, le poids des nuits blanches, des reproches et des attentes, du regard pesant du quartier entre curieux, envieux et bienveillants s'évapore. Il ne reste que l'éclat de la victoire.
Je me rappelle de ces nuits sous la lampe tremblante, mes yeux luttaient,
Chaque page dévorée était une bataille gagnée.
Les chuchotements des parents, lourds de prière,
Les regards du quartier, tantôt durs, tantôt fiers.
Les envieux comptaient mes faux pas en silence,
Les curieux attendaient l'échec comme une évidence.
Mais dans la fatigue, une flamme tenace brûlait.
L'espoir qu'un matin, je puisse crier ma fierté.
Et quand le soleil s'est enfin levé ce jour-là,
Mon nom brillait, écrit à l'encre de mes combats.
—Ma fille chérie Alhamdoulilah, je suis fière de toi. Pleure ma mère à son tour.
—Félicitations sœurette, je suis tres contente pour toi. Je vais prévenir Baba et Karim. Celui-ci te ramènera sûrement un cadeau en rentrant du travail. Annonce Samira plus enthousiaste que jamais.
Je me détache de maman qui sourit de toute ses dents à présent, je fais de même en la voyant si heureuse cela me comble de bonheur, ma mère c'est ma vie.
............
Je m'appelle Layla Aïdara Diagne. J'ai dix-huit ans, et jusqu'à aujourd'hui, toute ma vie s'est construite ici, à Saint-Louis, dans cette maison où chaque mur porte les traces de notre histoire.
Je suis la petite dernière de la famille. Celle qu'on protège un peu trop, celle qu'on taquine aussi, mais surtout celle sur qui reposent beaucoup d'espoirs.
Ma mère, Samia Azoulay, est marocaine. Elle a tout quitté pour vivre son histoire d'amour avec mon père. Sa famille, son pays, son confort... tout. Par amour. Aujourd'hui encore, quand je la regarde, je vois dans ses gestes une force silencieuse, celle des femmes qui ont tout sacrifié sans jamais se plaindre. Avec ma sœur, elle tient une boutique de vêtements où elles confectionnent elles-mêmes leurs créations.
Samira, mon aînée, est tout mon contraire. Là où je suis discrète, elle attire les regards sans même essayer. Elle a cette assurance naturelle, ce charisme qui impose le respect. Grande, belle, toujours bien apprêtée, elle sait exactement ce qu'elle veut. Malgré son caractère affirmé, elle reste profondément attachée à nous, et surtout à moi. C'est elle qui me pousse, qui m'encourage, parfois même plus que je ne le fais moi-même.
Mon frère Karim, lui, c'est une autre histoire. Presque deux mètres, une carrure impressionnante, un sourire capable de désarmer n'importe qui... Karim est le genre d'homme qu'on remarque immédiatement. Passionné par l'audiovisuel comme mon père, il travaille à Dakar dans un studio de production. Mais au-delà de ça, c'est quelqu'un de profondément généreux. Il travaille sans relâche pour nous, pour la famille, quitte à s'oublier lui-même. Et moi... je suis sa petite sœur, celle qu'il protège coûte que coûte.
Quant à mon père, Abdou Rahmane Diagne, il est le pilier de cette famille. C'est au Maroc, lors de ses études en audiovisuel et en calligraphie, qu'il a rencontré ma mère. Leur histoire n'a pas été simple. La famille de ma mère s'opposait à leur union, rêvant d'un autre avenir pour elle. Mais malgré les obstacles, malgré les tensions, ils ont tenu bon. Ils ont choisi l'amour, contre tout.
Finalement, ils ont quitté le Maroc pour s'installer au Sénégal, ici, à Saint-Louis. Et ensemble, ils ont construit cette vie. Notre vie.
Une vie simple, parfois difficile, mais remplie d'amour.
Et quelque part, en les regardant, j'ai toujours trouvé leur histoire... belle.
C'est mignon n'est-ce pas ?
.........
Bref, je monte dans ma chambre et me laisse tomber sur le lit quelques secondes avant d'aller prendre une douche. Je fais mes ablutions afin de prier et rendre grâce à Allah.
Je suis tellement soulagée...
Je m'installe confortablement et le trop plein émotionnel me gagne facilement. Le soir aux abords de dix neuf heures, c'est la voix de Samira qui m'arrache à mon sommeil.
— Ils sont rentré, ils sont rentrés. Crie Samira d'excitation pour annoncer la venue de papa et de Karim.
Je me lève, je mets mon voile et descends, je les voient juste passer le seuil du salon.
— Salam Aleykoum: disent-ils en rentrant.
—Aleykoum Salam : répondirent-on tous en chœur.
Samira se charge d'aller chercher des rafraîchissements et sert à tout le monde.
— Alors ?? Elle est où la reine du jour ? La voix rauque de Karim me parvient comme de la baume dans mon cour qui se réchauffe instantanément.
A l'entente de ses mots, je sors toute ma dentition en courant me réfugier dans ses bras.
—Félicitations à toi, ma petite oukhty préférée, je suis très fier de toi.
—Merci...merci akhy chéri. Je te rappelle aussi que je suis ta seule petite sœur. Rigolais-je pour le taquiner.
—Hummm, cette petite qui me charrie alors que moi je t'avais amené un cadeau. Mais je vois que mademoiselle n'est pas gentille. Souffle t-il.
—Noooooooo mon grand frère chéri, akhy alhubiy, mon préféré, je n'ai rien dit moi. Essayais- je de me rattraper.
J'entends les rires étouffés de mes parents qui se marrent face à la scène.
—Voilà j'aime mieux ça, voici ton cadeau habiba. Fit-il en me tendant un paquet avec un logo que je reconnais facilement.
J'écarquille tellement les yeux qu'on dirait qu'ils vont sortir de mes globes oculaires. J'ouvre et farfouille à l'intérieur pour en extraire une boite de l'Iphone treize pro max.
Mais mais il est fou ? Ça dû sûrement lui coûter une blinde.
Comme s'il n'avait pas déjà assez de charge, il travaille tellement dûr pour pouvoir subvenir à nos besoins à tous. Il fait plusieurs boulots en même temps dans trois entreprises différentes. Il n'a même pas le temps pour lui même.
— Merci akhy c'est vraiment incroyable comme cadeau mais...
— Je t'en prie sœurette tu le mérites. Me coupe t'il dans mon élan en me faisant un clin d'oeil comme pour me rassurer.
Il est vraiment terrible celui là, mais adorable...
—D'accord ! Souris-je toute contente. Shukran ! J'ajoute d'une petite voix fière.
— Eh bah dit donc, ça ne remarque même pas ma présence. Dit papa sur un ton taquin.
Aussitôt, je saute sur lui pour le prendre dans mes bras. J'aime trooop ça les câlins.
—Mon papounet d'amour. Dit-je sur un ton cajolant.
Il prend mon visage entre ses deux mains en me souriant tendrement.
— Ma fille adorée, tu m'as vraiment rendu fière continue comme ça tu es sur la bonne voie. Fait-il en déposant un bisou sur mon front.
C'est mon héros !
Je souris en guise de réponse, puis je le resserre plus fort.
—Bien ! Désormais profite bien de tes vacances, tu le mérites. À la prochaine rentrée, tu viendras vivre avec moi à Dakar pour tes études supérieures. Rajoute mon frère avec un gros sourire
—Compte sur moi, je vais bien m'amuser. Fis-je en me détachant de mon père.
............
Je l'ai fait comme cela a été dit...
Huit longs mois s'étaient écoulés depuis l'obtention de mon baccalauréat. Huit mois durant lesquels ma vie semblait s'être mise en pause. Mes journées se ressemblaient presque toutes : je mangeais, je dormais, je passais des heures devant la télévision, parfois sans vraiment prêter attention à ce qui s'y disait. De temps en temps, j'aidais ma mère et ma sœur à la maison. Je balayais la cour, lavais la vaisselle ou participais à la préparation des repas. Rien de très passionnant, mais ces petits gestes faisaient partie de notre quotidien.
Cette routine tranquille avait quelque chose de rassurant, mais aussi d'un peu étouffant. Après des années passées à travailler dur pour décrocher mon bac, je me retrouvais soudain avec beaucoup trop de temps libre et pas assez de projets pour le remplir.
Heureusement, il y avait mes deux amies d'enfance, Bintou et Fatima. Avec elles, les journées prenaient tout de suite une autre couleur. Il nous arrivait de sortir ensemble en ville, juste pour changer d'air. Parfois nous marchions longtemps dans les rues animées, observant les passants, commentant les tenues des uns et des autres ou riant pour des choses insignifiantes.
D'autres fois, nous allions à la plage. L'air marin, le bruit des vagues et l'immensité de l'océan avaient toujours quelque chose d'apaisant. Nous restions assises sur le sable pendant des heures à discuter de tout et de rien : de nos rêves, de nos peurs, de notre avenir qui nous semblait à la fois si proche et encore si flou.
Et puis, il y avait les restaurants.
S'il y avait bien une chose qui me rendait toujours heureuse, c'était manger. La nourriture et moi, c'était une véritable histoire d'amour. Découvrir de nouveaux plats, sentir les odeurs qui s'échappaient des cuisines, attendre avec impatience que l'on dépose l'assiette devant moi... c'était un plaisir simple mais immense. Chaque sortie au restaurant ou dans un fast-food devenait une petite aventure culinaire que je savourais pleinement.
Saint-Louis est une ville magnifique.
Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, je ne l'avais jamais vraiment explorée avant cette période. Ce n'est qu'après l'obtention de mon bac que j'ai commencé à la découvrir réellement, aux côtés de mes amies.
Les ruelles, les terrasses animées, les restaurants aux odeurs alléchantes... tout cela me semblait soudain nouveau, comme si je regardais ma propre ville avec des yeux différents.
Mais cette parenthèse paisible n'allait pas durer éternellement.
Un week-end, mon frère est venu nous rendre visite à la maison. Sa présence apportait toujours une certaine agitation, car il vivait déjà à Dakar et ses visites étaient plutôt rares. Ce jour-là, après les salutations et le repas familial, il m'a annoncé une nouvelle qui allait bouleverser mes habitudes.
Je devais partir vivre avec lui.
Dès le lundi suivant...
La raison était simple : j'avais été orientée à l'université de la capitale.
Dakar ! La grande ville. Celle dont tout le monde parlait, celle qui ne dormait jamais, celle où tout semblait aller plus vite.
L'annonce m'a laissée partagée entre excitation et appréhension.
Quitter ma famille, quitter Saint-Louis, quitter les repères qui avaient toujours été les miens... ce n'était pas une décision anodine.
Les cours ne commençaient que dans environ deux mois, mais je devais m'y rendre plus tôt pour effectuer toutes les démarches administratives liées à mon inscription à l'université. Et surtout, pour avoir le temps de m'habituer un peu à cette immense ville qu'était Dakar.
Car tout le monde le disait : Dakar n'avait rien à voir avec Saint-Louis.
Là-bas, la vie était plus rapide, plus bruyante, plus intense.
Et très bientôt, ce serait aussi ma nouvelle vie.
...
Valises bouclées, je me demande à quoi va ressembler ma vie une fois que je quitterais cette petite ville où j'ai vécu toute ma vie.
Je me couche sur cette pensée car demain, je découvrirait enfin la ville de Dakar.

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