CHAPITRE 4
Je m'appelle Ismaïla Malick Fall. J'ai vingt-quatre ans et je poursuis un master en pharmacologie.
Contrairement à ce que beaucoup imaginent en entendant mon nom, je n'ai jamais été attiré par les affaires familiales. Pourtant, j'aurais pu suivre un chemin tout tracé.
Mon père, Ibrahim Fall, est un homme influent dans le domaine de l'import-export. Son activité s'étend bien au-delà des frontières du pays, et son nom est respecté dans de nombreux milieux. Ma mère, Halimatou Barry, n'est pas en reste. Entre son agence immobilière et ses boutiques spécialisées dans le mobilier et la décoration, elle a bâti un véritable empire à son image : élégant, structuré, ambitieux.
Dans cette famille, chacun semble savoir exactement où il va.
Mon frère aîné, Mouhamed, incarne parfaitement cette continuité. Marié à Amsatou, son amour d'enfance, il est aujourd'hui père d'une petite fille qui fait la fierté de toute la famille. Il travaille aux côtés de mon père et s'impose peu à peu comme son successeur naturel. Tout chez lui respire la stabilité, la logique, la maîtrise.
Moi... j'ai choisi un autre chemin.
Depuis toujours, je suis fasciné par les plantes médicinales. Par leur capacité à guérir, à soulager, à sauver. Comprendre comment une simple plante peut devenir un remède m'a toujours semblé presque magique. C'est cette fascination qui m'a conduit vers la pharmacologie, et aujourd'hui, je fais mes premiers pas dans ce domaine à travers un stage au laboratoire de biologie médicale de l'Institut Pasteur de Dakar.
Ce n'est pas le chemin le plus simple. Ni le plus attendu.
Mais c'est le mien.
J'ai grandi dans une famille où rien ne manquait. Le confort, les opportunités, les moyens... tout était là. Pourtant, une phrase entendue depuis l'enfance ne m'a jamais quitté : "sa khaliss papa du sa khaliss" — l'argent de ton père n'est pas le tien.
Alors très tôt, j'ai ressenti le besoin de me construire par moi-même. De prouver que je pouvais exister en dehors de l'ombre familiale. C'est sans doute pour cela que je me suis tenu à distance de l'entreprise.
Ma petite sœur, Salimata, est encore au lycée. À dix-sept ans, elle a cette insouciance que je regarde parfois avec nostalgie. Elle est vive, observatrice, et bien plus lucide qu'elle ne le laisse paraître.
Quant à moi, je sais exactement ce que je veux.
Travailler dans de grands laboratoires. Participer à la création de médicaments, de sérums, de vaccins. Apporter, à mon échelle, quelque chose d'utile.
Sauver des vies, peut-être.
Et surtout... construire la mienne.
...
Après une dure journée à l'université, je me dirige vers le parking où est garé ma voiture. Je décide de passer saluer ma mère avant de rentrer chez moi, car oui, j'ai mon propre appartement.
Je démarre en direction de Dakar plateau, j'arrive et le portail s'ouvre, je me gare dans le parking de la maison. Dès que je ferme la portière de la voiture c'est le choc et des mains qui m'entourent le cou.
—Hey mon frangin à moi. Tu es là. Me dit Saly toute excitée.
Instantanément je resserre son étreinte.
—Coucou sœurette d'amour ! Comment tu vas ?
—Je vais bien, tu m'as manquée deh, tu nous as laissé hein, tu ne viens presque plus à la maison. Fit-elle en se détachant de moi avec une moue toute mignonne.
— Dit pas ça sœurette, tu sais bien que les cours ne me laissent pas de répit. Dès que je rentre à la maison, je m'écroule de fatigue sans même penser à manger, regarde comment j'ai maigri.
—Non ne t'inquiète pas, je te comprends wallah tu travailles trop dur, c'est vrai que t'es maigrichon les plats de maman doivent beaucoup te manquer.
—Ça c'est vrai, bon rentrons ça caille ici.
Nous rentrons dans la maison, je trouve Ahmed, Amsa et maman dans le salon.
Après les salamecs interminables, je me réfugie dans les bras de ma mère pour faire le bébé.
— "Ya niakk fayda" Ismaïla ce que tu peux être nunuche toi. Me dit Mouhamed sur un ton taquin.
—Laisse tranquille mon fiston adoré ioe. Lui répond ma mère.
_ Ah ouais c'est comme ça ? "Ah nopina", je me tais, on voit bien c'est qui le préféré ici.
—Sottises ! C'est moi la préférée, je suis le trésor de la famille, la fille unique Macha Allah à moi. Renchérit Saly.
On éclate tous de rire.
Papa descend nous rejoindre au salon et après les salamecs, Amsa et maman nous informe que le dîner est servi.
On s'installe tous à table et commençons à dîner dans la bonne humeur.
Mon père et Ahmed dérivent sur le sujet de l'entreprise et racontent leurs journées mouvementées, tandis que ma mère nous parle de ses affaires dans ses boutiques et a quelle point Amsa est pour elle une grande aide.
Et Saly et moi c'est sur les études que nous débattons car elle est en série S2 et doit passer son baccalauréat l'année prochaine.
Après le dîner on rejoint tous le salon où nous partageons ensemble un dessert toujours dans une bonne ambiance. C'est alors que je décide enfin d'y aller.
_ Moi: Bon je vais devoir y aller maintenant, il se fait tard. Dis-je sur un ton presque agacé avec une mine boudeuse.
—"wa sofi naré dioy gua fanane gueunoul" . Si t'en arrive à vouloir pleurer, il vaudrait mieux que tu passes la nuit ici non. Me dit-Salimata en sortant toute ses dents.
Sûrement s'attendant à une réponse favorable.
—Non, je dois y aller si je passe la nuit ici, je vais être en retard demain pour l'université.
Je sais qu'ils vont me retenir en discussion et ambiance toute la nuit. Je vais dormir tard et je ne vais pas me lever tôt.
Ils sont tous des noctambules dans cette famille.
Je ne prendrai pas ce risque !
—Quel dommage ! Me réponds t'elle ayant l'air triste.
Ils me raccompagnent tous jusqu'à ma voiture, et les au revoirs s'éternisent, chacun voulant ajouter une dernière parole, une dernière accolade. Je souris, un peu gênée par tant d'attention, et finis par m'installer derrière le volant.
Je démarre doucement, la ville défilant sous mes yeux. Direction : le quartier de Mermoz, là où se trouve enfin mon appartement. Les rues sont animées, le bruit des klaxons et des moteurs forme une mélodie urbaine étrange à mes oreilles fatiguées. Après une quarantaine de minutes de route, j'atteins enfin mon immeuble et me gare dans le parking souterrain. Le cliquetis de l'ascenseur me fait relever la tête : je monte jusqu'au dernier étage, impatient d'arriver chez moi.
Lorsque je pousse la porte de l'appartement, un soulagement immédiat m'envahit. L'endroit est silencieux, accueillant, parfait pour me ressourcer après cette journée longue et mouvementée. Je file directement vers les toilettes et prends une longue douche. L'eau chaude me détend instantanément, lave la fatigue accumulée et me laisse un sentiment de renouveau.
Je sors, enfile mon qamis confortable, étale le tapis de prière et m'assieds pour rattraper mes prières. Les gestes sont calmes, rituels, presque méditatifs. Une fois terminé, je vérifie rapidement quelques mails sur mon ordinateur avant de me laisser tomber sur le lit.
Je ferme les yeux, épuisée, mais impossible de chasser certaines images de mon esprit. Ses yeux marron... ce sourire qui semblait illuminer tout autour de lui... tout me revient comme un écho constant. Je rouvre les yeux, légèrement surpris par l'intensité de mes pensées.
— Wouah... mais qu'est-ce qui m'arrive ?
Je secoue la tête, mi-amusé, mi-inquiet.
— Ah super... voilà que maintenant je parle tout seul.
Je soupire, m'asseyant un peu sur le lit, puis attrape mon téléphone. Finalement, l'idée me traverse l'esprit : pourquoi ne pas lui envoyer un message sur WhatsApp ? Après tout, ce ne serait pas déplacé de lui demander si elle est bien rentrée.
Quoi que... ça fait déjà un moment qu'elle est rentré. Ça pourrait paraître étrange...
Je reste un instant suspendue à cette pensée, indécise, puis décide que je n'ai rien à perdre. Même si elle ne répond pas, j'aurai au moins essayé.
Je cherche son numéro dans mon répertoire, bascule sur WhatsApp et ouvre une nouvelle conversation. Je commence à écrire, mais efface aussitôt. J'essaie une autre formulation, puis encore une autre. Mon cœur bat un peu plus vite.
— Et si j'attendais demain matin ? me dis-je. Mais il commence à se faire tard, et je sens que je ne pourrai pas m'endormir sans avoir essayé.
Je prends une profonde inspiration, inspire et expire lentement, puis décide :
— Bon... allez, je me lance.
Le téléphone en main, le curseur clignotant, je tape enfin mon message, hésitante mais décidée à franchir ce petit pas.
<< COUCOU TOI J'ESPÈRE QUE TU VAS BIEN J'AI PAS EU LE TEMPS DE TE DEMANDER SI T'ÉTAIS BIEN RENTRÉE >>
Après une quinzaine de minutes à regarder ce petit bout de paragraphe que je viens d'écrire sur le clavier je décide enfin de l'envoyer.
Après deux minutes elle me répond.
<< OUI SALUT ISMAÏLA JE VAIS BIEN ALHAMDOULILAH JE N'AI PAS EU DE PROBLÈME SUR LA ROUTE SANTE ALLAH T'EN FAIS PAS ET MERCI DE T'INQUIÉTER >>
Elle a répondu, elle a répondu et assez rapidement je dois dire. Bon il est tard quand même elle a dû faire preuve de politesse seulement donc je ferai mieux de ne pas m'attarder sur la conversation.
<< ALHAMDOULILAH ALORS JE T'EN PRIE ALLEZ BONNE NUIT JE NE TE DÉRANGE PAS PLUS LONGTEMPS >>
<< MERCI PAREILLEMENT BISOU >>
Hmm bisou ! Elle me fait un bisou intéressant.
Je me couche instantanément et le sommeil me gagne.
LAYLA AÏDARA DIAGNE
C'est lundi.
Je me réveille en sursaut au son strident de mon réveil. L'air frais du matin pénètre par la fenêtre entrouverte, me tirant un frisson. Je pousse un soupir et me dirige d'un pas encore somnolent vers la salle de bain. L'eau de la douche me frappe doucement, chassant le reste de sommeil de mes paupières lourdes. Je fais mes ablutions avec soin, profitant du calme de la maison avant le début de la journée.
Je sors enfin de la salle de bain et rejoins le salon. Karim est déjà là, assis sur le tapis, ses mains jointes en attente de commencer la prière. Il m'accueille d'un sourire tranquille qui me réconforte instantanément.
Je m'installe derrière lui et je me concentre sur ses gestes et ses paroles. La prière de Fajr se déroule calmement, chaque verset résonnant doucement dans la pièce. Une fois terminée, nous faisons les douas ensemble, mains levées, demandant guidance et bénédiction pour la journée. Karim retourne ensuite dans sa chambre pour se préparer, tandis que je me dirige vers la cuisine.
Ce matin, je décide de changer un peu du café. Je prépare des œufs brouillés avec du gruyère fondant, fais bouillir du kinkeliba, et presse quelques oranges pour un jus frais, vitaminé. La table est dressée, colorée et accueillante.
— KARIM, le petit déjeuner est prêt ! annonçai-je avec enthousiasme.
— J'arrive, sœurette ! répond-il depuis sa chambre avec un ton joueur.
Deux minutes plus tard, il apparaît, les yeux encore un peu ensommeillés mais illuminés par l'odeur alléchante qui flotte dans l'air.
— Wouh, ça sent super bon ! commente-t-il en s'asseyant en face de moi.
— "Ioe lekk rekk". Toi là, mange seulement ! répliquai-je avec un sourire en coin.
— Alors là... c'est l'hôpital qui se fout de la charité ! renchérit-il, provocateur.
Je ne peux retenir un éclat de rire. Il a évidemment raison, et je secoue la tête, amusée.
Nous terminons notre petit déjeuner dans la bonne humeur. Je débarrasse la table et fais la vaisselle avant de rejoindre ma chambre pour me préparer pour l'université.
Aujourd'hui, je choisis un jean boyfriend bleu ciel et une chemisette en soie blanche à manches longues, légère et confortable. Mes baskets rose et blanc ajoutent une touche de fraîcheur à ma tenue. Je noue un voile rose délicat sur ma tête et prends mon sac, vérifiant soigneusement que tous mes papiers sont bien là. Tout est en ordre.
— Akhy, je vais y aller. À tout à l'heure ! dis-je en lui déposant un bisou sur la joue.
— Okay, fais attention à toi et bonne journée ! répond-il avec un petit sourire protecteur.
— Shukran, à toi aussi. Bye !
Je descends les escaliers, je sens le soleil matinal frôler ma peau, et arrête un taxi. Une fois le prix convenu, je monte et le véhicule s'engage dans la circulation déjà dense. Même si la journée est encore jeune, les rues de Dakar bourdonnent de vie. Le taximan prend des détours parfois incompréhensibles, mais je finis par rester patiente, observant les bâtiments défiler.
Mon téléphone vibre. Une notification. C'est un SMS d'Ismaïla.
«Bonjour, bien réveillée j'espère ! Tu dois être déjà en route et tu fais bien, car les boxes vont bientôt ouvrir et il y a déjà du monde. Alors dépêche-toi !»
Je souris. Depuis jeudi soir, nous échangeons presque tous les soirs, discutant jusqu'à ce que le sommeil nous gagne. Il est toujours attentionné, serviable, et ses conseils pour mes débuts en faculté me rassurent et me motivent.
Je tape rapidement ma réponse :
«J'arrive bientôt, je ne suis plus très loin de l'université. Je serai là avant l'ouverture, merci de m'avoir prévenue ! À plus.»
Quelques secondes plus tard, la réponse tombe :
«Okay, à toute à l'heure.»
Je repose mon téléphone et regarde par la vitre du taxi. L'université se rapproche peu à peu. Mon cœur bat un peu plus vite à l'idée de commencer cette nouvelle journée, et je sens une pointe d'excitation mêlée à l'appréhension...
Après une dizaine de minutes de route, le taxi s'immobilise enfin devant l'entrée imposante de l'université. Je descends, règle le paiement au chauffeur, et m'aventure à pied dans l'enceinte. L'air matinal est vif, et déjà, mes yeux s'émerveillent devant l'immensité des bâtiments et des jardins. Tout est gigantesque ici, plus grand que ce que j'avais imaginé, et chaque détail semble vouloir me rappeler que je ne suis qu'une toute petite nouvelle dans ce monde.
Je longe les allées, croisant des groupes d'étudiants qui discutent, certains qui courent pour ne pas rater l'ouverture des boxes, d'autres assis à l'ombre des arbres, feuilletant cahiers et manuels. L'odeur du kinkeliba que j'avais bu ce matin flotte encore dans mes narines, mais je sens déjà une petite excitation nerveuse monter en moi.
Après quelques minutes de marche, j'arrive devant les boxes. Une file s'est déjà formée, comme je m'y attendais.
Les étudiants aiment les rangs ici, et il y a une discipline étonnante dans ce chaos apparent.
Heureusement, la file n'est pas trop longue. Je glisse discrètement au bout et attends, observant les visages concentrés autour de moi, les étudiants vérifiant leurs papiers, leurs stylos et leurs cartes d'identité.
À huit heures treize, exactement, les boxes s'ouvrent enfin. Un flux d'étudiants commence à passer à l'intérieur, leurs voix résonnant contre les murs, mêlées aux éclats de rires et aux instructions des responsables. Je sens mon cœur battre plus vite. Chaque pas que je fais vers mon tour est un pas vers l'inconnu, et je me surprends à sourire nerveusement.
Soudain, une main se pose doucement sur mon épaule. Je sursaute légèrement et me retourne. Mon souffle se bloque un instant.
Il est là. Comme si le destin avait prévu ce moment. Ismaïla. Son sourire éclatant, cette dentition parfaite, sa présence charismatique... tout semble illuminer la file autour de nous.
— Eh Layla ! s'exclame-t-il avec cette familiarité qui me fait rougir. Tu es dans quel monde ? Je t'ai appelée depuis longtemps, hein !
— Quoi ?! Sérieux ? Dis-je, un peu surprise. Je ne t'ai pas entendu, désolée deh ! Je lui rends un sourire timide.
Il secoue la tête, amusé.
— "Rekk mou rétane khana ioe do merr." Ses mots sont rapides, fluides, et aussitôt il me gratifie de son sourire parfait. Tu souris tout le temps ! Tu ne te mets jamais en colère ?
Je rigole, secouant la tête.
— Demande jamais à voir quand je suis en colère, ce n'est pas très joli.
Il penche légèrement la tête, comme amusé par ma répartie.
— Non merci... je crois que je te préfère toute souriante.
Un léger frisson me parcourt. Son regard, sa façon de parler, son assurance... tout en lui dégage ce charisme naturel qui attire l'attention des autres sans qu'il n'ait à lever la voix.
— Tant mieux alors. Dis-je en reprenant contenance. Alors, tu fais quoi ici ? Tu n'as pas cours ?
— Non, pas de cours. Il croise les bras, détendu. Je suis là en bénévolat avec quelques camarades de mon syndicat pour aider les nouveaux bacheliers en cas de besoin.
Je fais mine de froncer les sourcils, un petit air boudeur sur le visage.
— Ah je vois... donc je suis en train d'entraver tes obligations, puisque tu restes là à discuter avec moi !
Il éclate d'un petit rire chaleureux.
— Non pas du tout ! Dit-il en secouant la tête. Je suis au travail, vu que toi aussi tu es nouvelle.
Je ne peux m'empêcher de sourire à son ton taquin. Il a raison... et malgré moi, je me sens un peu plus rassurée par sa présence. Il sait déjà comment naviguer dans ce campus, comment être respecté et apprécié, et moi... je suis juste la nouvelle qui essaie de suivre le rythme.
Je sens une petite excitation monter en moi. Avec lui à mes côtés, tout semble un peu moins intimidant. Et je me dis que cette année promet d'être... intéressante.
— Hey, salut Layla ! lance une voix familière au loin.
Je me retourne, un peu surprise, essayant de comprendre qui cela peut bien être. Je ne reconnais presque personne dans cette foule d'étudiants.
— Ah c'est toi, Khadija ! Salut ! m'exclamai-je en souriant. Je me penche légèrement pour mieux la voir. Tu viens d'où comme ça ?
C'est la fille que j'avais rencontrée lors de la visite médicale dans la file d'attente.
— Je sors des boxes, j'ai enfin fini avec cette paperasse. Répond-elle avec un sourire fatigué mais enthousiaste.
— Ah super... et on fait quoi maintenant à l'intérieur ?
Elle pointe du doigt une direction précise.
— Tu rentres par cette porte-là, tu laisses tes papiers, puis tu sors par la porte de derrière pour aller dans l'autre box où on te prend en photo et te remet ta carte étudiante. Elle jette un coup d'œil vers Ismaïla avant de continuer, un petit sourire amusé aux lèvres.
— Hum... d'accord, je vois. Dis-je, hochant la tête. Puis je présente mon ami : Lui c'est Ismaïla, on est dans la même fac mais lui est en pharmacologie, en master. Ismaïla, voici Khadija, une copine que j'ai rencontrée pendant la visite médicale. On est toutes les deux en médecine.
— Enchantée ! Disent-ils en chœur, et un sourire complice passe entre eux.
— C'est à ton tour maintenant ! Me lance Ismaïla avec son sourire taquin.
— Okay, j'arrive !
Je m'avance, un peu nerveuse mais déterminée. Je rentre dans le box et suis scrupuleusement toutes les instructions. Je tends mes papiers, fais attention à ce que je signe ici et là, et enfin, après quelques minutes, je ressors avec ma toute nouvelle carte étudiante.
Je cherche immédiatement du regard mes amis. Au loin, je les vois éclater de rire, visiblement en pleine conversation animée.
— Hé... vous parlez de quoi là, ça a l'air drôle ! m'exclamai-je en m'approchant, un brin curieuse.
Ils s'interrompent aussitôt et me regardent avec des sourires coupables.
— Curieuse va... le train est déjà passé. me répond Khadija, d'un ton taquin, en croisant les bras.
Je soupire, mi-amusée, mi-agacée.
— "Wa bakhna douma wakh"... Hum, très bien. Comme ça, c'est bon, je ne dis rien. dis-je en roulant des yeux, mais je ne peux m'empêcher de sourire intérieurement.
Ismaïla intervient alors, un petit sourire sur les lèvres :
— Elle me disait que la photo de sa carte étudiante était affreuse et qu'elle ne la montrerait jamais à personne. J'essayais de la convaincre de me la montrer en échange que je lui montre la mienne, mais elle se moquait de ma photo.
Je secoue la tête, en riant doucement.
— Bah dites donc... moi je suis d'accord avec Khadija. Ces trucs que vous appelez "carte" sont affreuses.
Ils éclatent de rire à nouveau et je sens la tension du début s'évaporer. Ce petit moment léger, entre rires et moqueries, me met tout de suite à l'aise. Je réalise que même dans cette immense faculté, avec toutes ces nouvelles personnes, il y a déjà des sourires qui rendent cette expérience plus humaine... et amusante.
— Tiens, tiens... ça ne serait pas l'aveugle du marché ? lança une voix glaciale derrière moi.
Je me retourne et, instantanément, je reconnais la fille qui parle. Elle avance vers nous, accompagnée de deux autres filles qui semblent la suivre docilement. L'air autour de nous change immédiatement, comme si une tempête était sur le point d'éclater. Mon cœur rate un battement.
— Salut mon amour ! dit-elle d'une voix mielleuse, en déposant ostensiblement une bise sur la joue d'Ismaïla.
Mon amour ?
Je plisse les yeux face à la scène qui se joue devant moi.
Ismaïla, immobile quelques secondes, lève les yeux au ciel et fait une mine de dégoût.
— Ouais... salut, Adja. répond-il, sa voix teintée d'agacement et de froideur.
Je sens Khadija se tendre à côté de moi. Ses yeux s'écarquillent, choqués par l'arrogance de la fille.
— Qui traite-t-elle d'"aveugle" celle-là ? demande Khadija, la mâchoire crispée.
— Bah... cette fille-là, à côté de toi, qui a sûrement fait exprès de bousculer mon mec pour lui faire les yeux doux. Répond Adja, sur un ton venimeux, presque moqueur, ses yeux brillants de défi et de malice.
Mon cerveau refuse de suivre. Je cligne des yeux, incrédule, incapable de comprendre ce que je viens d'entendre.
—Pardon ? murmurai-je intérieurement.
Quoi ? Quoi ? Non mais quoi ?
Elle vient de dire quoi là ?
Mon cerveau bug là...
Le monde semble s'arrêter autour de moi. La fille vient de dire... que j'ai bousculé Ismaïla exprès ? Et qu'en plus... il serait son petit ami ? Mon cœur s'emballe, mes mains deviennent moites, et un mélange de colère, de honte et de peur me serre la poitrine.
Je sens mon estomac se nouer. Tout mon corps est sur le qui-vive. La tension est palpable : les deux filles derrière Adja me dévisagent avec curiosité, tandis que Khadija serre les poings, prête à intervenir. Ismaïla, quant à lui, reste calme en apparence, mais je peux sentir la colère froide qui se lit dans ses yeux.

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