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Vyacheslav s’engouffre dans l’habitacle. Odeur d’ozone et de désinfectant. Ses mains éprouvent la rugosité du volant – le sang séché sur le cuir froid –, enclenchent le mode manuel, écrasent l’accélérateur. L’ambulance patine puis s’arrache. Lourde, trop longue. L’arrière chasse et claque. Rien à voir avec les turbos monstres qu’il fait glisser dans ses stims. Vibration retour dans les paumes. L’accroche laborieuse des pneus. Le HUD crache un itinéraire en erreur. Combien de temps avant le verrouillage anti-hijack ? En avant, les gyrophares éclaboussent d’un bleu électrique la neige de Bol'shoy Cherkaskiy pereulok. Vyacheslav vire à droite sur Malyy Cherkasskiy, mord une bordure de trottoir et l’intérieur de sa joue, droite encore sur les cinq voies de la Novaya Ploshchad.

D’un coup, le bitume s’étire en un large élastique noir et blafard. Vyacheslav soulève une nuée d’éclats sur une plaine de verre sombre. Klaxonnent de rares taxIAs cueillant le client après un minuit enfiévré. Ses roues avalent des bandes réfléchissantes comme des dragées. Ça pétille sur sa langue, le sang, et peut-être aussi, cette liesse de la vitesse qui vibre dans ses mâchoires, scelle son dos au siège. Ses à-coups se répercutent dans ses bras, sa nuque. Sans casque VR, sa tête est nue ; sa vision périphérique s’étrique sans pouvoir ajuster le flux. La sueur coule dans son cou, à l’air libre – cet air qu’il fend, filandreux et mouillé –, et se glace. Il frissonne. C’est la première fois que la cinétique lui ballote les tripes. Ça le torpille, sa chair prodigieusement projetée vers la nuit cristal qui s’écrase et paillette sur le pare-brise.

Derrière, le quadricoptère peine contre la bise, suit ses godilles sur la Staraya sans faire mine de gagner en altitude. Vyacheslav n’a pas le temps d’espérer le semer. Des sirènes éludent les hurlements de la console. Deux phares cyclopes aveuglent ses rétros. La mobile le prend en chasse avec cette saloperie de drone qui remonte, ne lâche rien. Virage sec vers la Varvarka. Accélérateur enfoncé. Il double l’Eglise Saint Georges, s’affole du compteur, cherche le frein. Appuie trop tard. Ça grince et tout le poids – son corps, l’enveloppe de métal et tous leurs organes – se révulse de l’arrière vers l’avant. Estomac en butée contre les poumons. Il négocie mal sa courbe. L’ambulance culbute un motard dans sa dérape.

Son épaule heurte la vitre latérale qui réfléchit des lampadaires stellaires. Vyacheslav rattrape sa trajectoire, manœuvre dans une écume de neige, écrabouille la palette sous un doigt tremblant, aussitôt repart. A envie de chialer. Goute sa morve. L’œil des cyclopes s’est fermé mais le DragonflEye colle toujours. Pas – encore ? – de blocage logiciel ; presque du sucre glace dans sa bouche quand il dépasse les coupoles en pain d’épice de Saint-Basile. De là, il tire droit et traverse le pont Bolshoy Moskvorestky, la Bolchoïa Ordynka, plus d’un kilomètre et demi rectiligne et furieux, grille les feux et, par toutes les croix de la grande Russie, ne rencontre personne sinon des feux en pointillés et dentelles de givre jusqu’à un carrefour. Des larmes étoilent ses yeux. Il hésite, anticipe le barrage et la balise satellite, prend le pari. Serpukhovskaya Ploshchad’ et Valovaya Ulitsa. Il s’engage sur le Cercle des Jardins. La triple voie s’ouvre en un espace sauvage battu de blanc où il pousse les accus à fond malgré les stocks faiblards, et les rares véhicules se rabattent à son passage.

Liouba va l’écorcher. Ça serait le meilleur des scénarios.

Mais dans cette vie-ci, car Vyacheslav n’en a qu’une et il se heurte à sa propre bêtise en ce point inflexible de sa courbe, la Moskova s’écoule, sombre et tranquille, sous le pont Bolsjoi Krasnocholmskij-bron tandis que des automates et des chasseurs déplient des herses près d’un fourgon. Leurs avertisseurs clignotent. Ça y est, terminus tout le monde descend. Il anticipe la botte au creux de son genou qui le ploie, lui qui s’étale. Le coude se plantant entre ses omoplates ; les bracelets broyant ses poignets. Les aspérités qu’on imprime sur son visage plaqué, de cette route de celui qui a mal tourné.

Ivan Tsarévitch ne rentrera à la maison sur son fabuleux loup gris, ce soir.

Vyacheslav sent le sel et le fiel ruiseller à l’intérieur de sa bouche, sa gorge que cette poigne enserre – les doigts gros et gras du directeur qui caressent une croûte à ses lèvres scellées. Ses poings se crispent. Tu as bien réfléchi, mon garçon ? Tu ne voudrais pas être un peu plus… conciliant ?

L’ambulance percute le fourgon. Fracas de blanc et de bleu. Des sirènes chantent et des hommes se jettent par-dessus bord.

Vyacheslav fond et avec lui, la prudence. Il jaillit sur Ulitsa Zemlyanoy, quitte le Cercle des Jardins par le remblai de Nikoloyamskaya, vers l’embarcadère, une foulée de spectres derrière lui, et passe devant la statue du Maître et Marguerite, cette voiture volante qui emmène la belle au bal de Satan. Voilà son tour venu de danser parmi les damnés, que tous les démons de Moscou le poursuivent pour le dévorer, la quadricoptère en chef de meute à présent. Les pales de l’essaim soulèvent un nuage terrible dans leur sillage. Via la Nikoloyamskaya Naberezhnaya, il longe la berge de la Iouaza encombrée de voitures immobiles sous des monticules de neige, rompt cette trame nocturne, percute il ne sait quoi – de la tôle et non des os, par pitié –, se glisse sous le viaduc Andronikov, là où les drones émettent des stridules, puis il suit Zolotozozhskaya, trois kilomètres d’une foudre presque liquide. Il redoute les gyrophares à contresens, bien humains eux, qui ne l’affrontent jamais, et ça le grise jusqu’à la passerelle de la MKAD[1]. Là, il bifurque direction Lefortovoskoya, son tunnel qu’il embrasse comme une gueule infernale.

Les drones l’abandonnent à l’entrée. La nuit brûle alors sous des projecteurs orangés. Vyacheslav voit les dernières braises de la batterie se consumer, ralentit à peine pour ménager sa monture. Il avise la carte projetée. Plus de dix bornes à travers les mailles d’un filet qu’il sent se resserrer inexorablement. La balise de l’ambulance ne lui permettra pas de sortir de la ville – et pour aller où ? Il repère une niche de sécurité et s’y jette. L’arrêt soudain lui fait prendre conscience de la masse contre son ventre : les auxiliaires bancaires. Quelques feux-follet passent, une nuée de voitures borgnes. Maintenant qu’il a joué, il doit le faire jusqu’au bout.

Les yeux de Moscou braqués partout lui font rabattre sa capuche avant de s’extirper du véhicule. Les jambes coupées par la poursuite, il flageole jusqu’à l’issue de secours, rivent ses yeux au sol et ses mains à son butin, sa pomme dorée, et peut-être aussi, sa nausée.

Il émerge au hasard, le vert signalétique cédant aux jaunes diaphanes des luminaires, des trouées dans le voile albugineux d’une zone qu’il ne reconnait pas. Il y erre et titube, de cette ivresse d’adrénaline qui anesthésie le froid et le fait trembler, incapable d’accrocher le moindre repère à cette ville, lisse et molletonnée comme des amas de neige, des rondeurs d’une enfance que ses semelles écrasent dans un bruit de petits os brisés, cette ville comme une forêt immaculée qu’il a pourtant arpenté durant ses vols et que les griffes de ses branches lacèrent. Et, hébété par ce blanc, Vyacheslav n’entend pas l’Aurus vantablack qui ralentit près de lui.

La vitre conducteur s’abaisse et deux yeux de Dragon le transpercent, puis clignent. Le droit, puis le gauche.

— Monte, ordonne Scheva.

Vyacheslav freeze. L’NGE a la chemise déboutonnée ; un tatouage inachevé d’une tête de loup sur son cou rougi. Il grimace en fixant son ventre. Répète :

— Monte !

La portière arrière s’ouvre et un autre homme en sort pour le pousser à l’intérieur. La voiture repart sans lui.

— On s’occupe du reste. Remercie le traceur.

Redémarrage. Une main baguée frotte son arcane. Alors seulement, Vyacheslav sent la poisse du sang et la douleur qui se déplie de son coude à son épaule.

[1] МКАД pour Московская Кольцевая Автомобильная Дорога (Moskovskaïa Koltsevaïa Avtomobilnaïa Doroga) : voie périphérique automobile de Moscou.

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