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La voix de Liouba n’est pas celle d’une histoire générée selon des arbres décisionnels aux branchages comme des doigts crochus, mais une errance dans sa mémoire, l’enfance qui parle à l’enfance, la sente vers l’orée de la forêt sombre qu’il suit pour s’en extraire, les caresses baguées d’or dans ses cheveux, la voix de Liouba donc, merveilleuse.

Le bras en écharpe, Vyacheslav fixe le lustre néoclassique du grand-salon, entre les cristaux et le bronze, leurs reflets d’une neige irréelle, il redessine les quatorze kilomètres d’entrechats parcourus en la dizaine de minutes qu’a duré sa cavale. Les filles sont remontées, les restes de cette soirée écourtée trainent encore sur les tables et, par échos dans l’escalier, s’écoulent des filets d’eau et des petits rires. Sentiment de creux. Liouba est partie.

Il se laisse bercer par la chaleur de la résine qui se polymérise autour de son coude fracturé et celle du cocktail nano-analgésique injecté par la médecin. Douceur évaporée, ça aussi.

Les yeux sauriens de Svechka ne le lâchent pas. Allongé sur la banquette d’à-côté, poitrail écailleux offert à l’aiguille du kolchik[1]qui termine son travail, il agite mollement une bouteille au rythme des questions de Vaska venue achever les blinis et les fraises. Surtout les fraises en fait, qu’elle avale deux par deux, pourléchant ses doigts pleins de chocolat encore tiède et liquide ; ce qui change du sucre qui n’est pas toujours du sucre.

— Tu as de bons réflexes, marmonne l’NGE. Pour un humain.

Et il lui passe la vodka. Non sans un rire quand Vyacheslav tend sa main droite immobilisée.

— Si fragile… mais Kolya était impressionné. On a fait cramer l’ambulance. Pas de problème.

Vyacheslav ne préfère pas chiffrer cette faveur. Combien il en coutera de sodomies contre la machine à laver et de pipes offertes par la Maison. Alors, pour ne pas faire honte à cette camaraderie offerte par un initié, il boit comme il a déjà vu faire ces hommes couverts d’encre au retour d’une mission, ces beuveries flegmatiques qui peuvent durer des jours, à flotter et effleurer la moindre peau disponible passant par-là – à cette idée de contact, un hoquet –, il boit à petites gorgées et l’alcool infuse d’abord sa langue, puis sa gorge et sa poitrine sur laquelle pèse encore la honte.

Et le piano de ce garçon sur son sternum. Sous la douche, après l’atelier.

Vyacheslav est saisi par ces yeux brillants dans la pénombre du centre de redressement. Le grincement métallique de leurs lits superposés, cette piaule où l’on s’entasse à quarante. Sa place au plus haut, la tête dans les étoiles d’humidité, il l’a négociée à coups de poing dans la gueule et de genou dans les couilles. Son sentiment crâne, les phalanges enflammées après une baston pour un mauvais regard, toujours, comme celui qui lui a valu ses dix mois. Tout ça parce que Vyacheslav croyait encore que la nuit lui appartenait, comme la bouche de ce garçon un peu efféminé mais qui lui plaisait, une négociation ventre contre ventre avec ses propres mensonges, là, entre deux cloisons aveugles d’une chiotte de boite. Le même genre de trou puant où l’on traine ce pauvre con qui lui a proposé une fellation contre une protection – contre qui ? Vyacheslav n’a jamais appartenu à aucune famille. Si seulement.

Les lunules imprimées dans ses paumes le piquent encore au souvenir de cette tête glougloutant entre les merdes mal évacuées, les fringues qu’on lui tire. Vyacheslav et sa repartie face au chef de chambre lui, gracieusement c’étaient ses mots, offrant la primeur à l’enculerie : Goluboy[2], c’est vraiment pas ma couleur préférée. Sous-entendant par là qu’il savait se tenir, lui, selon ce code antique qu’il croyait avoir compris à travers les portes de la Maison pour ne finalement rien comprendre du tout sinon qu’il n’aurait pas dû frémir à ces doigts pleins de cambouis sur sa poitrine.

Toute cette nuit et celles d’après, ces journées entrecoupées d’assemblage, automates abrutis, la sueur et la graisse sur ces mains qu’il aurait voulu serrer fort, plus fort que des boulons, il a compté les auréoles au plafond pour étouffer les grincements du lit sous le sien. Jusqu’à ce qu’un matin, un gars a failli glisser dans une flaque d’urine. Il n’a pas pu s’empêcher de défaire le nœud coulant, si serré, autour du cou du pendu avant d’appeler les matons. Un détour par le bureau du directeur, les question la bouche torve. Non, rien à signaler. Et tant pis si ça a coûté une rallonge de six mois. Merci, mais non merci. Même pas pour tout le bleu du ciel. Et puis on est retourné à l’atelier.

Il boit en fixant les réverbérations de la lumière du lustre pour ne plus voir des auréoles brouillées. Il boit et il écoute la percussion du dard du kolchik qui colorie la gueule du Sinyi Volk[3] de la bratva[4] de Kolya, les interruptions de sa sœur sur la signification de tel ou tel motif. Et la voix rauque du vieil Oleg entonne, avec douceur et patience, des histoires de goulags et d’impitoyable Sibérie.

Il boit pour oublier son mal de cœur et son manque de ciel.

Tard comme il se fait tôt, il sombre sur un matelas qui pue la pisse de chaton.


Ça dure trois jours. À se rouler en boule. Le lit rance de sueur et d’autres saloperies, son bras blessé recroquevillé, sa bouche asséchée par la vodka volée au comptoir d’en bas. Trois jours de flou et de chiale. À vomir et à se faire miauler dans le casque qui dégueule du porno. Il arrête les frais, quand sa gauche en friction autour du goulot, il admet que jamais sa bite ne sera aussi droite ni aussi dure. Le stock de pâté à zéro, faut bien retourner bosser.

Un pied au cul et une douche plus tard, il sort dans un zénith froid et transparent par la porte de service.

— Et ramène des clopes à Svetchka, après tout ce qu’il a fait pour toi ! Et une litière aussi, par toutes les putes du Kremlin !

Vyacheslav cille. Remet les choses à l’endroit. Dont la liste papier que lui a fourgué Liouba avant de l’éjecter. Il titube, le ventre vide, vers le supermarché. Qu’il n’atteint pas. Sur la Bolshaya Ordynka, des types l’alpaguent et le trainent au fond d’un snack. La gueule au-dessus de la friteuse, Vyacheslav fait trois gouttes dans son ultime caleçon propre.

— Le bordel avec l’ambulance, c’était toi ?

Ça a fini par se savoir. Tout se sait. Des mains tatouées – pas la politsiya, mais ça ne le tranquillise pas pour autant – lui colle un aux’ sous le menton. Vyacheslav mate le flash info dont il est le héros. Deux motos de flics en valdingue dans le décor. Un fourgon percuté lors du déploiement du barrage sur un pont, qui a fini à la baille. Quatre voitures méchamment froissées, mais pas autant que leur fierté. Petit ruban en référence au Moscovite, comme dans le film du taxi-driver fou. Friandises sur les réseaux.

Il se passerait volontiers de cette gloire-là (le mec meurt à la fin). Il hoche la tête. Lentement. De l’huile lui saute à la figure.

— Et l’ambulance, t’en as fait quoi ?

Sa barbe de puceau sent le grillé. Il résume : abandonnée dans le tunnel Lefortovo, là où l’essaim de drones n’a pas osé le suivre. Pour faire diversion. L’est pas sorti de la ville. Trop peur des fermetures autoroutières, de l’armada volante et du reste. Il a préféré jouer à domicile avant le grand déballage de moyens. La fin plausible mais mytho ; un tir sur le stock batterie pour y foutre le feu ; du moins, c’est ce qu’a cuvé son cerveau durant son zapoï[5] alors qu’il n’a jamais tenu un flingue de sa vie. La nuit a englouti un piéton inoffensif, ivre d’adrénaline. C’est aussi beau que romantique. Et tellement plus classe.

— Un flic à moto est mort.

Le type n’a pas de visage, juste des crocs encrés sur la gorge.

— J’ai loupé l’autre, désolé… J’le referais plus.

On rigole un peu gras. Lui aussi rit, mais nerveusement. Vyacheslav s’étonne de son propre humour. On le redresse par le colback. Meute de loups, plus effrayante encore que les condés. Bagues d’encre noire passée sur les mains. Roses des vents sur les clavicules. Vory v zakone[6]. On lui caresse la tête comme à une petite bestiole. Pas loin, Svetcha ricane de la mauvaise blague.

— C’est un marrant, hein ? Kolya a une chasse pour toi. Bien mieux payée que tes petites courses de merde…

Vyacheslav se retrouve sur le parking sans toucher le sol. Face aux courbes affriolantes de l’Aurus, il a une demi-molle.

— Tu l’essayes ? lance Svetchka qui clope assis sur le capot.

— Je… j’ai pas le permis.

L’NGE cligne d’un œil puis de l’autre.

— Qu’il est con ! Je t’ai demandé si t’as le permis ? Davaï, davaï ! Le boss attend.

Après avoir manœuvrer devant l’hôtel Baltschug Kempinski pour déposer Kolya, Vyacheslav se roule dans la neige comme un chien fou.


[1] Кольщик : littéralement « celui qui pique », désigne un tatoueur dans le jargon du goulag dont est hérité celui des vory.

[2] Голубой : littéralement « bleu clair », signifie aussi « homosexuel ».

[3]синий волк : Loup bleu. Note : en russe le bleu et le bleu clair sont deux couleurs différentes au même titre que le rouge et le rose en français.

[4]Братва : littéralement « confrérie »

[5]Запой : pratique impliquant une consommation de boissons alcoolisées pendant une longue durée.

[6] Воры в законе : Voleurs dans la Loi.

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