On ne négocie pas avec la faim (1)

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Il passe toujours par la porte de service. Celle qui s’ouvre sur les pavées de traviole de la cour, les plaques de neige grise. Les poubelles s’alignent contre un mur. Ils sont là, sur les couvercles cabossés ; leurs queues qui oscillent et les pupilles dilatées. Vyacheslav dépose ce qu’il a sans geste brusque malgré les coups de tête, les mousses, les griffes qui traversent la toile de son pantalon. Les ronrons ponctués de mâchouilles.

Il recule à peine que les fonds d’assiettes ont déjà disparu avec le gros de la bande. Ne reste qu’une femelle et son petit malingre, les oreilles fendues et les vertèbres saillantes malgré le ventre gonflé de ver. La mère se laisse approcher et gratter sous la gueule. Le petit hésite, crache, se précipite puis s’esquive avant de se jeter sur sa main. Le jeune est vif malgré ses yeux encroûtés. Vyacheslav s’amuse de cette fausse bagarre puis ramasse les assiettes qu’il dépose dans un coin. Il les nettoiera près le ravito pour la soirée « spéciale », sinon Liouba va le pincer avec ses ongles de bandersha [бандерша. Mère maquerelle, proxénète (femme) ; femme laide et repoussante].

Il passe sous l’arche, ressort par une ruelle qui rejoint l’artère Bolshaya Ordynka et ses fenêtres allumées mais aveugles. Sa marche se veut rapide, le regard collé à ses propres basques. Il connaît chaque affaissement du trottoir du quartier historique, le demi-tour de tête à effectuer au coin du salon de thé pour éviter la caméra, le pas sur le côté près des devushki manucurées qui rabattent les premiers clients. Elles le toisent, leurs jambes frêles et nues qui dépassent de leurs manteaux ouverts, perchées sur leurs talons comme des pics à glace, doivent être plus jeunes que lui, chargées avec un empathogène qui les rend insistantes et collantes, la peau luisante de sueur malgré la bise – plus voraces encore. La chaleur frelatée de leur souffle contre ses joues lui donne la nausée. Passé cette nasse, une ruelle secondaire se resserre encore, presque un couloir. D’autres félins le filent pour se chamailler les croquettes qu’il égrène de sa poche.

L’air se leste de remugles du fleuve. Le brouillard se traine à la tombée du jour. Deux rues encore, puis les quais, les vitrines des berges. Là, les manteaux en fourrure véritable s’extraient des belles voitures et il se fait violence pour ne pas s’attarder sur la silhouette Vantablack devant l’hôtel Baltschug Kempinski, peut-être, non c’est sûr d’après les déflecteurs arrière, le dernier modèle de chez Aurus avec quatre électromoteurs de 2000 chevaux chacun, transmission intégrale, 0 à 100 km/h en 1,45 seconde et…

La meute de vory qui se déploie autour. Parmi eux, l’ossature trop carrée pour un Han en goguette referme la portière derrière une jolie robe. Le pli de l’œil typique sur un visage ovale à la barbe courte et soigné masque mal un reliquat d’écailles. Ses yeux saures scannent les environs et se s’arrêtent sur lui. Battements de paupière asynchrones, les membranes nictitantes scintillent. Vyacheslav déguerpit.

Il passe toujours par la porte de service. Celle qui s’ouvre sur une espèce de cuisine-buanderie à l’odeur d’assouplissant Mille et Une Nuits Paisibles alors que c’est bien la dernière chose qu’on souhaite dans cette Maison. Liouba jette une paire de draps encollés de sperme dans le lave-linge, hurle des ordres aux filles. Faut-il tout faire soi-même dans ce putain de bordel ? Petits pas et précipitation à une heure de la grande réception. Madame reclaque la machine et face sa fixité, le dévisage aussitôt.

— T’as vite fait dis-donc… Eh, ça va pas, Slava ? T’as croisé un mort ?

— Dra-dra-dragon… hôtel Ba-baltschug-ug…

Cette trouille ridicule lui serre la gorge et le plante là, les bras ballants comme un con.

Liouba roule ses poings sur ses hanches. La vie l’a empâtée, donnant à sa chair une mollesse douillette où il fait bon refuge. À la fois écrasé et enveloppé par cette étreinte, Vyacheslav inspire ce parfum d’homme entre les chaînes en or, les médailles de saints et la croix, refoule ses cauchemars d’enfant. Ce ne sont que des peurs fabriquées de flaques et de souvenirs flous ; l’éclaboussure d’une guerre tarie, une femme sans visage qu’un NGE des Organes traine par les cheveux avant de se fondre dans les brumes de la Moskova.

— Chut. Là. C’est fini.

Le baiser sur son front de cette mère qui n’est pas la sienne. Vyacheslav a dix-sept ans, de nouveau.

— Svechka, c’est pas le plus méchant… Tu sais, ils arrivent comme ça maintenant. Kolya les embauche. Toujours mieux que de les laisser s’embrigader avec la police.

L’affection dans le nom du boss du district Zamoskvorechye, entre autres, le surprendra toujours.

Liouba se détache de lui et lui désigne la porte avec sévérité.

Dehors, la chatte s’est évaporée mais le petit, le ventre énorme roulant sur ses pattes minuscules, s’acharne sur la pile d’assiettes en équilibre. Le flairant plus qu’il ne le voit avec ses globes purulents, il trille. Misère. Vyacheslav ouvre son blouson, attrape cette saloperie par la peau du cou, jauge les éventuels parasites dans le pelage sans pelade puis l’y fourre avant de se rezipper. Liouba va m’écorcher mais… D’abord rapporter à boire. Et tout le monde se couchera plus tôt.

Le chaton trouve sa place et se pelote en ronron. Vyacheslav s’arme de courage pour doubler les devushki et rejoint les quais. L’NGE clope assit sur le capot de l’Aurus, stationnée devant l’hôtel. Vyacheslav passe sous son regard de reptile, retirant sa main contre sa poitrine pour ne pas paraitre suspect.

— Toi, t’es le gosse de la Maison ? (Vyacheslav opine sans oser ouvrir la bouche.) Hum. M’avait bien semblé.

Vyacheslav est un sukin syn [сукин сын], littéralement. Il ne sait pas de laquelle et il s’en fout. Tout le monde s’en fout, à vrai dire. Il est ce gamin à la dizaine de mères à la fois, de toutes les couleurs, autant de tantes, presque des sœurs – tout dépend du dernier arrivage. L’impondérable non désiré mais choyé, d’une contraception mal calibrée à une ère paradoxalement stérile où l’on paye des fortunes pour faire des bébés, et plus cher encore pour en choisir toutes les options.

Là-dessus, il n’a pas tiré les meilleurs cartes. Sa demi-portion lui vaut la grimace de la magasinière quand il passe le portique de validation avec deux sacs pleins à ras de vodka premium – avec des gouttes antibiotiques, du vermifuge et un tube de pâté – malgré le bracelet à authentification que lui a donné Liouba. Non, il n’a pas (bientôt-bientôt) l’âge. Davaï, davaï, me fait pas chier, tu sais très bien pour qui je viens… Alors, un miaulement émerge de son col. Mignonnerie qui désamorce l’obstacle et vaut à Vyacheslav de s’en retourner plus léger malgré les dix litres pendant à chacun de ses bras ou le « à tout à l’heure ! » accompagné d’un bruit de succion de la part du Dragon.

Vyacheslav ne peut lui en vouloir, la Maison proposant à discrétion les services de barkhotka [Бархотка : jeune homosexuel passif (litt. « morceau de velours)]. Il n’en éprouve pas moins de honte en déballant et rangeant les bouteilles derrière le grand comptoir, abrité de cette effervescence qui caractérise les grandes pompes, une boule chaude contre celle de son ventre.

— C’est quoi ça ?

Vaska, dix ans de moins que lui pour d’autant plus d’indiscrétion, a dégoté le vermifuge au fond du sac. Vyacheslav fait les gros yeux, délivre une oreille de sa veste avant de la renfourner. Sa sœur s’émerveille, contrôle le salon et les beuglantes de la matrone pour qui des décennies d’œstrogènes n’ont pas tari le coffre, puis négocie aussi sec.

— Je veux jouer à Zero Saints.

— C’est pas de ton âge.

— Ma–

Vyacheslav capitule avant que le cri ne prenne sa pleine amplitude.

— OK, OK, mais passe après minuit. J’ai des livraisons.

Elle fourre les articles animaliers sous sa robe, promet de les déposer sous son lit et s’en va. Lui s’éclipse quand arrive les premiers clients. Mieux vaut ne pas trainer si on n’est pas au menu lorsque se pointent les museaux des Loups de la Bratva.

Ce n’est pas une maison de prestige ni un clapier suintant non plus. Un entre-deux avec des tapis fatigués mais religieusement aspirés et une odeur persistante de lessive industrielle malgré ce quelque chose qui colle la glotte – le passage ou les passes, peut-être. Les filles disent que c’est très correct. Ça lui suffit bien. Vyacheslav occupe une piaule sous les combles, au-dessus de la buanderie. Ce qui limite les onomatopées de baise jusqu’à pas d’heure. Le plafond tape le front, le fenestron s’ouvre, juste un peu, un filet d’air appréciable en été, sur les toits et les arrière-cours, idéal pour mater les bagnoles des clients. L’hiver, il suit du regard les taches sombres et creuses dans la poudreuse, vers les bouches d’aérations ou sous les châssis tièdes, là où les corps félins se ramassent.

Puzik [Пузик, dérivé de Пузо : pouzo « ventre »], explore les recoins de sa chambre. Vyacheslav observe son bidon se balancer de droite et de gauche comme celui d’un hippopotame miniature en quête d’un terrier – un tas de vêtements sales dans lequel il s’enroule en se pourléchant les babines enduites de pâté. La conjonctivite et les vers attendront le lendemain et un minimum de capitalisation de confiance.

Lui aimerait que son corps se déplie. Liouba lui dit qu’il grandira et s’étoffera avec le temps. Elle le lui dit comme si elle savait le potentiel que renferme sa génétique de bâtard. Il acquiesce sans jamais poser la question. Il acquiesce systématiquement. Quand il ne rend pas service – faire les courses, réparer les serrures et le reste du mobilier maltraités par les sports de hanche ou déboucher un évier – il s’enferme avec son casque et lance les simulations de vol.

Parfois les livraisons par drones se compliquent. Météo instable, pièges de pécheurs ou prédateurs mal inspirés. Vyacheslav se branche et lisse les angles morts des IA, rattrape les décrochages vicieux, s’extirpent des filets ou des griffes. Parfois Liouba lui confie des codes d’accès et des coordonnées et il joue au facteur d’un point à l’autre de la ville, au ras du ciel, entre les coupoles aux milles couleurs et les enclaves vernaculaires, les garages transformés en squats et ateliers divers. La liste attend sur un morceau de papier pilé sur sa console. De l’argent de poche, mais d’ici peu il pourra envisager de se payer le permis auto. Il ne doute pas que Liouba passera le mot à qui va bien pour lui trouver un job en dehors sa chambre. Et après, il pourra investir dans sa propre caisse. Un truc classe. Une BMW, non, mieux une Grey Fasty ! Faire le taxi ou tout comme, ça le botte bien. Sillonner la ville en ne demandant que des adresses, écouter du Verlaine XXiI et s’exiler, le weekend, pas besoin d’aller bien loin, dans une petite datcha avec un jardin pour Liouba et Vaska – et plein de chats sur son propre canapé qui ne sentira pas le foutre pour mater un match de hockey pépère.

Avant de se mettre au travail, il lève la tête et imagine des trajectoires invisibles, des ailes engluées de rêves pour visiter le grand monde. Les histoires d’Ivan Tsarévitch en quête de l’oiselle de feu, des aventures merveilleuses avec la jolie princesse qu’il faut sauver du méchant sorcier. Le voyage, interminable, et dont Liouba rajoutait des péripéties avant de le coucher.

La mission du soir n’est pas bien différente de d’habitude, sinon qu’elle a lieu dans le centre-ville et qu’il lui va falloir se gaffer des milices rapaces qui quadrillent le secteur. Une vérification des perks lui confirme le sérieux de sa bécane. Il se connecte directement entre les mains d’un type près de Moskovskiy Metrostroy et décolle pour Kitaï-gorod. Tranquille, petit vent, excellente visibilité et brouilleurs au top. Tsvetnoy Boulvar, Rozhdestvenka Ulitsa puis Tretyakovksy Proyezd, l’hôtel Metropol, Nikolskaïa Ulitsa. Bonne petite promenade, bons petits roubles. RAS. Gostiny Dvor et ses galeries marchandes ouvertes en nocturnes, le Media Center et les cimes des arbres du parc Zariadié.

Culbute et neige à l’écran. L’altimètre dégringole. Une attaque en piquet d’un… C’est quoi ça ? Le radar n’a rien capté. Zéro retour haptiques. KO technique net et sans bavure. L’image grésille, le paquet est éventré dans l’herbe, dégueule des bracelets. Des terminaux bancaires. Merde, merde, merde. Première foirade de sa brève carrière. Liouba va le défoncer. Vyacheslav s’arrache le casque, en sueur et nauséeux des vrilles encaissées. Les doigts tremblants, il vérifier les coordonnés du colis. Quelque part dans le parc. Même pas à dix minutes d’ici. Moins, en courant bien. L’adresse de livraison se situe à moins de 500 mètres de ce point-là. Rattrapable.

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