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Vyacheslav serre ses lacets et se scratche plus serré encore. Le col du blouson ouvert, bonnet à la main, ne pas avoir l’air pressé, il se faufile à pas félin. Son aux’ a gardé en mémoire la dernière position du colis avant que l’aéronef ne rende l’âme. En se coulant dans les escaliers, il prie pour que le chasseur de drones ait délaissé le butin. Un aigle, avec de la chance, n’en a rien à foutre d’une prise inerte. Il traverse le couloir de l’étage des chambres sans courir pour n’affoler personne, surtout pas Svecha l’NGE, des seins plein ses mains boursouflées par l’injection d’encre, oblitère les essoufflements rauques des portes entrebâillées, les frottements des peaux fraichement tatouées sur la chair lisse et encore tendre des arrivées de la veille. Nicolaï aime investir ses nouveaux membres auprès d’un cheptel tamponné virginal. S’il ne veut pas interrompre une réunion officieuse entre le boss et Madame sur une machine à laver, Vyacheslav sait devoir éviter la porte de service, aussi mise-t-il sur un passage furtif par le salon principal. Ainsi le garçon de service s’échappe entre les plateaux de zakouski et les cadavres de bouteilles, les rires gras et les jappements des oskaly [оска́лы (ici au pluriel) : grimace, sourire, fait aussi référence à un animal qui montre les dents - tatouage de prison]. Poumons en apnée et cœur en caracole.
Il inspire – la clarté obscure de la neige qui tombe mollement, caillot de ciel dans une soupe trouble, son gruau de respiration dans le silence vibratile de la nuit et ses pas, les traces de ses pas et l’espace entre eux qui s’allonge à mesure qu’il accélère, s’enfonce et rebondit. L’air est froid. Il faut couper à travers comme le tissu de la ville, tendu et roide de glace, ces ruelles, ces voitures stationnées, ces devushki et leurs clients dodelinant, couper court à son souffle, à cette peur de glisser, se rater un pas. De mal tomber. Alors, ralentir. Ne pas baisser la tête, pas trop, détendre les épaules, serrer les poings qu’il a fourré dans ses poches, et surtout ne pas se dévier de la patrouille, quatre hommes, un vrai chien et un DragonflEye dans leur sillage. Vyacheslav traverse. Le pont Bolchoï Moskvoretski, l’écoulement de la Moskova, une opacité en reflète une autre, cette strate de ciel d’où rien ne filtre. Ça ne pouvait pas être un aigle, pas de ce temps-là, et le fil de ses pensées se débobine et s’étire dans chacune de ses foulées.
La balise n’émet plus mais sa bonne étoile est magnanime. Il retrouve le colis sous un voile cotonneux, amorti dans sa chute près du restaurant rétrofuturiste Voskhod. Vyacheslav ramasse les aux’ bancaires qu’il remet dans leur pochette étanche en vérifiant deux fois qu’il n’oublie rien, rentre cette dernière entre son pantalon et son pull, face ventrale, dans l’indifférence générale des clients et des cosmonautes de service. Une sueur salée perle à ses lèvres. Le colis est attendu dans un autre restaurant, sur la Bol'shoy Cherkasskiy Pereulok. Vyacheslav ne doute pas qu’un gars le reconnaitra comme livreur, ses joues rosies d’une course de moins de 800 mètres. Pas besoin de justifications autre qu’une recette entre de bonnes mains. C’est bon. Le salaire, peut-être un extra vu le détour. La confiance de Liouba sera conservée, et par rebond celle de Nikolaï. Il sait que c’est lui le commanditaire, il n’ose imaginer la somme d’argent qui est stocké dans ces petits bracelets en plastique.
La sortie du parc, une course nette qui ne dérange qu’un couple encollé au secret de basses branches. Ses semelles glissent de la poudreuse aux pavés verglacés, au bitume brillant sous les réverbères. Vyacheslav s’arrête au coin d’une rue pour s’emplir d’un air au goût de rasoir, se maudire de trainer autant sur la console. Le paquet est là, bien à cette place où ronronnait Puzik.
Un chien aboie.
La pelote dans son ventre se noue. Vyacheslav sait d’instinct qu’il ne doit pas tourner la tête vers la maraude, capter ce regard sous la visière ou pire, la lentille vidéo. Il patine, entend, entre les coups de son cœur, les bottines qui se détachent dans la neige. Quatre, peut-être cinq.
— Hé !
Ça ricoche sur une façade, frôle sa nuque. Il ajuste sa trajectoire. Une seconde de plus, une éternité de calculs : par où aller, les semer, se réfugier au point de chute ou – derrière, la mise en cadence, le claquement sec d’une matraque dégrafée d’une cuisse et le dogue qui glapit. Le DragonflEye déploie son chant d’insecte. Grave et impatient.
— Contrôle !
Vyacheslav court, négocie sans prudence avec le verglas, se rattrape à ce qu’il peut de murs, de rebords, de carrosseries ou de poubelles. Ses genoux accusent les chutes, sa peur musèle la douleur. Ses poumons se contractent. Ordre d’obtempérer. Mais il sait que cette-fois ci, il sera bon pour y retrouver. Un an en redressement, ça lui déjà suffit.
La nuit étincelle d’une intensité alvéolaire. Vyacheslav est transpercé par cette lumière, cette idée de lumière et de neige qui mugit et lui qui halète, zigzague selon cet itinéraire de folie pure et brutale, qui se trace dans sa tête, ce plan de Moscou épinglé, étiré, les reliefs des bâtiments en 3D et ses recoins, les bordures sous ses ongles quand il se redresse et saute par-dessus un parapet, le chien à ses trousses et jamais il n’a flotté ainsi, jamais son pied n’a été aussi léger et son corps pourtant aussi gourd. Des pales de drone surgissent entre ses omoplates, une trainé de feux – une ligne, non une bande rouge – qu’il aperçoit.
Il y a la neige et l’ambulance. Un type renversé sur la chaussée, casque éclaté contre un trottoir. Le deux-roues couché, vrillé et inutilisable pour un second rodéo. Le binôme d’urgentistes s’affaire autour, le barda médical déployé. Demande assistance à la radio et ordre d’obtempérer se superposent.
Vyacheslav sait que là‑bas, il n’y aura pas de cadeau s’il perd une recette. Que s’il résiste – et il résistera, c’est vissé dans sa moelle, comme cette fois-là dans le bureau du directeur du centre, son doigt sur ce foutu formulaire, ses lèvres entrouvertes, de la bave à la commissure, et cette envie qu’il n’a pas voulu satisfaire – s’il se bagarre contre un flic, il ne passera pas la nuit en garde à vue.
Les gyrophares dans le grésil, blanc, blanc comme sont les cheveux de Baba Yaga dans les histoires de Liouba. Et les ailes en piqué, dans son dos. Des langues de feu.
Il y a la neige et l’ambulance, à un carrefour de sa vie. Les portières grandes ouvertes, l’arrière illuminé et les stocks batteries fumants.

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