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Irkoutsk – bordel – après plus de quatre heures d’apnée blême et une batterie au bout du bout. La cargaison a trempé sa couverture, balancée dehors pendant que Vyacheslav fait des huit en pissant dans la neige. Svetchka a la mâchoire crispée et les pupilles en mydriase d’un trop plein de stims. Le retard le bougeotte.

— T’as finiiiii ?

La dernière voyelle fait de l’écho dans son tympan. Vyacheslav secoue une dernière fois, contemple ses arabesques, remonte son zip. La gamine geint. Ses jambes et ses pieds sautillent sur le goudron verglacé.

— Remets-ça dedans. Et passe un coup sur les capteurs.

À un distributeur, il prend un pain à la viande, impossible d’appeler ce biscuit sec un burger, et deux bouteilles de sodas qu’il transvide dans une gourde avec ce qu’il faut de cachetons pour leur tranquillité d’esprit, puis ramasse la poupée NGE avec douceur. Son corps froid se recroqueville contre lui. Elle tête à sa gourde comme à un bibi. Par-dessus son épaule, ses yeux grands ouverts, d’une clarté douloureuse, suivent quelque chose dans son dos – la forêt, les ombres, Baba Yaga. Et voilà que la came lui détricote encore la tronche. Il hésite à s’envoyer lui aussi une rasade de calmant à bulles, se rabat sur du lait. Mauvais mélange, la viande lui remonte.

Vyacheslav chaloupe autour de la bZ3N, s’applique à s’ancrer à la terre, refourgue le colis à l’intérieur et verrouille avant de passer un coup de propre sur les cams.

La borne de recharge clignote, plantée façon totem faiblard. Svetchka branche et débranche le connecteur qui déconne.

— Allez, putain, allez…

Beaucoup de putains pour peu de bénefs. Bip, la moitié de Beijing priée d’aller se faire entuber en biais, bip encore, l’autre moitié aussi, et après tous ces efforts censurés façon émission d’amerloque, Neko Kawaii bipe enfin de contentement.

Odeurs de corps, chaleur humide, plastique et cuir, vodka et tabac froid. Le HUD se rallume en nappes pâles dans l’aube. Les lueurs sales de l’urbanité, un faisceau qui blanchit tout. Les portes, la route bordant les tourbières et les dents de la gosse claquent. Vyacheslav se carre dans le fauteuil passager et louche sur les prévisions horaires. Ça fera pas le meilleur chrono de la saison, mais le temps se dégage le long du lac Baïkal. Retard compensable.

Il dort la majeure partie de la R258 – Oulan-Oudé, Tchida, que des bleds de merde empoussiérés –, avale à lui seul la R297 avec flegme – Mogotcha, Skovorodino, Belogorsk, dont un défilé d’alcoolos qui roulent en crabe –, encore 680 foutues bornes avant Khabarovsk et un brin de civilisation. Il fantasme sur un truc bien gras et juteux qui lui dégouline entre les doigts, qu’il lècherait avidement pour nettoyer cette sensation de sable dans sa bouche et pas ces merdes sèches d’automates.

Vyacheslav essaye d’y aller à l’économie sur la pédale, baisse encore le chauffage. Neko Kawaii fait la gueule dans un coin du parebrise. La batterie a pris un shoot avec le blizzard. Sa moue serait presque mignonne, si le chat sur sa main ne commençait pas à ronronner avec le moteur.

Tenir. Suivre le ruban noir. Une respiration après l’autre. Les arbres défilent et vrillent.

— Tu capotes.

— Nan, j’suis là.

Pas vraiment. Dans un crépuscule de sépia, la forêt ondule et se marbre d’orange et de noir. Une bavure entre les troncs tentaculaires suit la voiture.

— Svetchka.

— Quoi encore ?

— Là.

— Suis la trace.

— Là-bas…

Tour d’un quart de tête. Clignements asynchrones de paupières. Contrôle caméras.

— Niet.

Ça bondit sur la gauche. Un corps de fauve se détend, griffes en avant, replonge dans la poudreuse.

— Putain, regarde !

— Toi, regarde la route. Tu débobines sec, là, mec.

Ses phalanges blanchissent sur le volant. Il plisse fort les yeux, se les frotte. Avale un demi-litre de lait. Encore soif. L’ombré rayée a disparu.

— C’était un…

— Pas un tigre, dit Svetchka après un moment. Disparu depuis… heu, deux siècles. Et même, y chassait pas les caisses. C’est encore cette saloperie qui hallucine.

Il frappe le tableau de bord. Le colis qui pionçait sursaute.

— Hein, quoi ? Depuis quand ?

Attends, attends. Je t’ai parlé d’un tigre, moi ?

— Neko arrondit les angles, disons.

Vyacheslav regarde vraiment mal l’icône de Neko Kawaii. Kolya lui a jamais parlé d’un truc pareil. Ni le garage qui fournit les bagnoles avec les customs, dont la bestiole embarquée. Les planques, les brouilleurs, les petits hacks aux péages ou en croisant des patrouilles, OK l’IAssistant fait un peu sa vie, délire de dev’, mais putain de merde, presque deux ans qu’ils tournent ensemble et c’est maintenant que ça le percute. Ou Sue Svetchka lui bave des cracs. Eh. Stop, Slava. Tu débulles, la C et les amphets te rendent parano.

— Neko Kawaii rajoute des trucs ?

— Enlève, surtout.

— Mais… pourquoi ?

— Écoute, j’en sais rien, ‘veux pas le savoir. Toi non plus.

Et les kilomètres par centaines se délitent sur cette crête fantôme sans que le fauve, ou quoi que ça puisse être, ne bondisse en travers de la bande de nuit qui grésille.

Encore son tour, longer l’Amour, cahoter sur les déformations de la fonte du pergélisol, crever des tourbillons nocturnes, mais Svetchka ne dort pas, ronge ses griffes à l’approche de Khabarovsk. Vyacheslav le sent fébrile. Sous ses pognes, le volant résiste. Les coordonnés se mettent à se brouiller, l’HUD cligne façon bisou de chat – et la musique se coupe.

PERTE SIGNAL
ERREUR TRAJECTOIRE

Puissance qui décline. Pédale molle. Dernier soubresaut avant que le moteur tombe en sourdine.

La bZ3N s’immobilise en plein milieu de la chaussée. Et de nulle part.

— Putain, non, non, non…

Le vent bourdonne contre la carrosserie, soulève des filaments bleutés. La trame de mélèzes noirs et penchés les enserre. Ciel blanc. Lumière en halo. L’avatar de Neko Kawaii a des croix à la place des yeux. Qui clignotent.

ERREUR CRITIQUE
>REDEMARRAGE …

Puis s’éteignent.

Vyacheslav tapote l’écran. À côté, Svetchka se gratte la gencive, puis après avoir contemplé sa manucure aux dents, se tourne calmement vers lui.

— Désolé, Slava.

Ça lui torpille le crâne. Pendouille dans l’habitacle comme un corps étranglé.

Vyacheslav grimace. Ses maxillaires craquent. Et dehors, aussi. Un truc bouge. Une forme quadripède roule des épaules, la queue à peine dressée, le masque rayé au travers de la poisse de la neige. La langue passe sur les babines d’où exhale une vapeur organique. Les crocs.

Le frisson à sa nuque.

Le tigre rode près du capot, s’étire puis se cabre. Les pattes se déplient, s’allongent. Sur le ventre, des plaques d’armure composites, une arme en bandoulière. La silhouette finit par se dresser, humaine.

Qui braque un automatique.

Vyacheslav bidouille la console, cherche à enclencher la conduite manuelle, échoue contre Neko Kawaii qui miaule des excuses japonaises trop aigues.

Derrière, d’autres émergent. Flous tremblants. Capes de camouflage en fuzzi battant sur des motos. Des NGEs : deux Inébranlables maousses, fusils d’assauts et capuches rabattues, puis un troisième, format économique, casque de virtu littéralement vissé au crâne.

Celui-là pianote dans le vide. Les portières se déverrouillent.

Vyacheslav réprime un instinct de fuite. Aucune chance contre le félin à la course, moins encore contre une balle entre les omoplates. Il garde sa main droite bien en évidence sur le volant, la gauche à tâtons d’une arme, à peine convaincu de sa bravoure, ou de sa stupidité, mire l’écusson de pieuvre ailée sur les poitrines, les équipements patchworks : gilets russes, armes chinoises, pantalons de l’eurofédé avec les poches typiques. Paramilli de compet. S’ils voulaient nous tuer, ce serait déjà fait. Sa main retombe près du Dragon.

— Tu me fais quoi là…

Svetchka ne répond pas. Un Inébranlable contourne la bZ3N pour ouvrir la portière passager et choper la gosse par les cheveux. Elle hurle, se débat à presque deux mètres du sol. Cesse après une mandale phénoménale. De la neige entre dans l’habitacle. On baragouine un sabir de chinois et d’anglais – copycat, impérium, démiurge – et Vyacheslav déduit que c’est moins un rapt d’une bande rivale qu’un délire de secte comme il s’en développe chez quelques triades. Clients finaux de leurs trafics sibériens en mal de trésorerie ? Pas sûr. Svetchka articule en silence un « non ». Presque une caresse d’écailles au bout de ses doigts.

L’NGE maigrichon fait des bruits d’insecte, semblablement mécontent de la prise. La gosse fait alors un vol plané qu’amortit mal un tas de boue gelée, se redresse, glisse, se vautre encore, fuit à quatre pattes. S’effondre. Aplatie nette par une rafale assourdie.

— Et l’autre ?

(Le Tigre, d’un beau russe de la capitale et pas celui d’une cuisine indigène)

— L’humerde a qu’à se débrouiller dans cette nature authentique qu’il chérit tant.

(Traduction automatique du casque du hacker maigrichon)

C’est chaud sur ses joues, chaud et humide, et ça lui coule au menton, dans le cou, trempe son ventre jusqu’aux cuisses. Là, où la main écailleuse de Svetchka a serré la sienne. Vyacheslav s’étouffe. La marmelade cérébelleuse envahit ses narines et sa bouche, une sensation de graisse empèguent ses yeux.

Ne pas vomir. Mais sa gorge se remplit et il dégueule une autre chaleur vicieuse et vivante celle-ci. Une vapeur dans l’air qui n’efface pas celle du sang.

L’avatar de Neko Kawaii pleurniche. Vyacheslav voudrait le frapper, briser l’écran mais son corps n’est que gelée.

— Gomenasaï, gomenasaï…

Miaulements électroniques en boucle et chat frissonnants. La neige et la nuit recommence à tomber.

— Gomenasaï, gomenasaï…

— Ta gueule.

— Gomen…

— Démarre…

— Gom…

— Démarre !

ERREUR

>PURGE SYSTEME

Écran bleu et neige.

Bleu et neige.

Neige.


Un stroboscope découpe des ombres dures. Son visage est pris dans la lueur des phares. Un véhicule de patrouille s’arrête en travers. Vyacheslav lève la tête. La neige est bleue de minuit dans les trouées du parebrise.

Ordres.

Il considère une moitié de gueule, ce cou à moitié sectionné de Dragon-Loup. Les croûtes autour du tatouage monstrueux. L’hématome d’un drap contre une trachée, loin, loin en arrière pour regarder droit devant. Il desserre lentement ses doigts. Il est froid. Et même le froid tremble. Son visage dans la neige, les menottes dans son dos. Il leur faut se mettre à quatre pour le coucher. Il voudrait mordre, mais ce qui mord n’est pas le loup en lui.

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