L'Autopsie du Vide

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Pétrifié devant le registre, j’ai réalisé que le double ne faisait qu'élaguer ma vie. Sous le passage rythmique de sa gomme, je voyais défiler les scènes de mon existence comme des croquis à la mine de plomb. Les instants insignifiants — les matins sans couleurs, les trajets solitaires, les visages croisés sans un mot — s'évaporaient d'un simple effleurement et à chaque fois, un nouvel épi noir perçait la terre avec un bruit de lame qu'on dégaine.

Dans un sursaut de survie, je tentai de projeter contre la page mes souvenirs les plus glorieux, ceux que je croyais indélébiles. Je convoquai l'image de ma promotion, ce jour où j'avais cru dominer le monde derrière mon bureau de verre. Mais à ma frustration, la gomme passa dessus sans résistance, balayant mes ambitions comme une poussière inutile. Une nouvelle forêt d'ébène jaillit autour de mes chevilles.

Paniqué, je plongeai plus profondément en moi, cherchant une ancre, une vérité plus dense que ces réussites de façade. Je devais trouver un acte, une émotion, un instant d'une telle intensité que même ce bourreau ne pourrait l'effacer. Je fermai les yeux, ignorant le durcissement de mes propres jambes qui s'enracinaient déjà, et je cherchai dans les recoins les plus sombres de ma mémoire.

Je restai les paupières closes, mais le noir n'était plus un refuge : c'était un miroir.

Un doute hideux, plus tranchant que les épis d'ébène, commença à ramper le long de ma colonne vertébrale. Et si le double n'était pas un bourreau, mais un simple comptable de la vérité ?

Je fouillai les sédiments de mon passé avec une frénésie de naufragé, mais chaque souvenir que j'extrayais de la boue de ma mémoire me semblait soudain poreux, friable, délavé. Je me vis dans mes grandes réunions, mes amours de façade, mes colères de salon... Tout cela sonnait creux, comme le bruit d'une pièce de monnaie fausse jetée sur le pavé. La certitude de mon importance, ce socle sur lequel j'avais bâti quarante ans d'existence, se fissurait sous la pression du silence.

Le doute devint une nausée abyssale. Je réalisai avec une horreur glacée que j'avais passé ma vie à écrire sur du sable en croyant graver dans le marbre. La gomme n'attaquait pas ma vie, elle révélait seulement que la page était déjà quasi blanche. J'étais un figurant convaincu d'être le premier rôle, un assemblage de masques superposés sur un visage absent.

Un craquement plus fort que les autres déchira l'air. Ma poitrine se pétrifia, emprisonnant mon souffle dans une cage de bois noir. Je n'étais plus un homme qui luttait, j'étais une imposture en cours de démantèlement. Le vent hurla ma propre pensée, plus forte que jamais :

— Qu'as-tu fait qui ne soit pas un reflet ? Qu'as-tu été qui ne soit pas un rôle ?

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