Tymor

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 Les jours qui suivirent confirmèrent mes intuitions.

 Après avoir ramené la jeune femme saine et sauve, les aventuriers se posèrent trois jours à Telemah, savourant pleinement leur première victoire. Lorsqu’ils avaient rejoint la taverne ce soir-là, les yeux du meunier s’étaient écarquillés. Son gobelet, échappé, avait roulé sur le sol de bois inégal, alors qu’un silence s’était formé dans la salle. Une seconde, peut-être deux. Puis l’homme qui pensait son adolescente au fond des bois s’était levé si vite que son tabouret était tombé en arrière avec fracas, et il l’avait enserrée comme un noyé qui retrouve l’air. Ses bras l'avaient enveloppée, craignant qu'elle ne disparaisse de nouveau, et l'énergie mystérieuse en avait fait de même.

 La nouvelle avait circulé et rapidement, la taverne s’était animée d'une ambiance festive, le village au complet prêt à festoyer des heures durant. Les rires avaient coulé à flot, la bière aussi, versée avec générosité. Le meunier n’avait pas grand chose à offrir à ses sauveurs inattendus, mais sa reconnaissance sincère et cette parenthèse de bonheur pur sembla leur suffire.

 Ils furent logés gratuitement et nourris copieusement pour le reste du séjour, bénéficiant des meilleures chambres de l'auberge. On leur dégota même, en fouillant dans les greniers poussiéreux, quelques artefacts notoires : une fiole d’acide verdâtre, dont le verre semblait sur le point de fissuré, une potion de soin au liquide rouge éclatant, et une vieille armure de cuir qui pourrait servir à Marc une fois retapée et ajustée à sa stature trapue.

 Le nain, sans s’en rendre compte, s’était délié. Plus que quiconque, il comprenait ce que représentait la perte d'un être cher. Sans le montrer, il avait compati avec le meunier, qui avait capté dans son regard plus de réconfort que dans n'importe quelle parole. La colère du barbare s'était temporairement enfouie sous un brouillard agréable de mousse dorée et de satisfaction simple. Un début de complicité naissait avec les deux combattants qui l’avaient accompagné dans la grotte obscure. La culotté qu’ils avaient collectivement administrée à la bande de gobelins puants les avait rapprochés, créant entre eux cette toile invisible que forge le danger partagé.

 Moi, j’étais là, suspendu à leurs gestes, impatient et fasciné par cette énergie instable qui les liait comme une trame invisible et complexe. Elle s’étendait parfois, s'étirant comme un élastique, s’effilochant, puis se recomposait selon leurs émotions fluctuantes. À chaque éclat de rire, elle semblait s’éclaircir, prenant des teintes plus claires. À chaque regard inquiet, elle s’assombrissait, virant vers des tonalités plus sombres. Une alchimie vivante, un équilibre précaire que nul autre qu'un serviteur de la Mort ne pouvait percevoir.

 Mais comme je l’avais déjà dit, tout équilibre finissait par basculer. C'était une loi universelle.

 Le quatrième matin, alors que l'aube teintait le ciel de rose pâle, le groupe reprit résolument la route. L’envie de poursuivre brûlant dans leurs veines. Ce petit hamelet était désormais en paix, pour quelques temps au moins, et ne leur offrait guère de perspective de nouvelles aventures. Les héros devaient chercher leur fortune et leur gloire ailleurs.

 C’est ainsi qu’ils désignèrent Étic comme leur prochaine adresse. À deux jours de marche en direction du nord-ouest, c’était une cité cent fois plus peuplée que Telemah. Une ville fortifiée par laquelle transitait la grande majorité des voyageurs de la région. Ils étaient convaincus d’y trouver une quête digne de ce nom, ou à minima, un travail temporaire qui remplirait leurs bourses presque vides.

 Au matin de leur départ, le village tout entier se rassembla pour leur dire adieu. Le meunier et sa fille leur offrirent quelques provisions enveloppées dans du tissu : du pain, du fromage, des pommes séchées. C'était tout ce qu'ils pouvaient se permettre, mais ils leur donnèrent avec une reconnaissance qui faisaient briller leurs yeux encore humides. Le trio quitta Telemah sous les acclamations, leurs silhouettes disparaissant progressivement sur le sentier forestier. L'énergie duale ondulait autour d'eux avec une fluidité renouvelée, comme si leur acte de bravoure l'avait nourrie, renforcée. Elle semblait tout aussi impatiente qu'eux d'arriver à Étic.

 En réalité, ils n’eurent même pas à se rendre jusqu'à destination pour que les péripéties reprennent. Ils avaient marché la première journée sans incident notable, suivant le sentier qui serpentait entre les collines boisées, puis avaient monté, au crépuscule, un campement de fortune. Au pied d'un chêne centenaire, ils avaient partagé leurs provisions, appréciant la chaleur d'un feu modeste, et s'étaient relayé pour monter la garde durant la nuit. Le lendemain matin, ils avaient repris la route aux aurores, alors que la brume matinale s'accrochait encore aux branches basses. Et une heure plus tard, ils étaient tombé dans une embuscade soigneusement préparée. Quatre monstres massifs avaient surgi des fourrés, grognant comme des bêtes traquées.

 Chacun mesurait plus de deux mètres, la peau d'un vert sombre et délavé, recouverte d'un mélange de peintures de guerre tribales, de tatouages rituels et de cicatrices. Leurs visages étaient dominés par des mâchoires proéminentes d'où dépassaient des canines inférieures acérées et jaunies. Leurs petits yeux porcins, enfoncés sous des arcades sourcilières massives, brillaient d'une lueur primitive et les fixaient avec une intention clairement hostile. Leur musculature était brute, sans finesse, et au bout de leurs bras épais comme des troncs d'arbres, des armes rudimentaires étincelaient sous les premières lueurs froides du jour. Des orcs !

 Là où le chemin se rétrécissait, forcé par la présence de rochers imposants, deux d'entre eux s’étaient stratégiquement positionnés, leur bloquant toute progression. Les deux autres s'étaient précipité derrière eux, rendant toute envie de retraite impossible. Un piège basique, mais fonctionnel.

 Coincés dans ce guet-apens, que j’avais vu venir à des kilomètres, et que des aventuriers avertis auraient pu déceler sans grande difficulté, je compris que mes virtuoses n’étaient que des enfants qui jouaient dangereusement aux héros. Des âmes fragiles et inexpérimentées, persuadées, à tort, que leur courage et leur victoire contre des gobelins suffirait à défier ces masses d’os et de muscles endurcis.

 Marc fut le premier à réagir. Il hurla. Un cri guttural, mélange explosif de défi pur et de rage incontrôlable. Malgré la douceur des derniers jours, il n'hésita pas à un instant à relâcher la rancœur bestiale qu'il gardait en lui. Ainsi galvanisé, il se jeta aveuglément dans la mêlée, accompagné de son acolyte humain qui brandissait son bâton sans prendre le temps d'évaluer leurs chances.

 Le choc fut brutal. En un instant, leurs corps roulèrent dans la poussière, rompus. Les orcs étaient d'une toute autre trempe que les gobelins faibles et désorganisés. Chaque coup portait le poids de décennies de violence et une expérience du combat que les aventuriers ne possédaient tout simplement pas.

 Je restai figé, observant la scène avec interrogation. Ces deux immatures s'étaient jetés dans une bataille perdue d'avance. Était-ce du courage ? De la stupidité ? Y avait-il un lien quelconque avec les particules qui les encerclaient ? La rage de Marc était si pure qu'elle en devenait suicidaire. Cherchait-il inconsciemment à rejoindre son épouse ? Ou cette fureur était-elle l'unique émotion qu'il lui restait, la seule qu'il s'autorisait en dehors de parenthèses anecdotiques ?

 La dernière aventurière recula, les lèvres tremblantes. C'était la seule qui n'avait pas foncé tête baissée. Elle se nommait Tymorel Reghnor, mais tout le monde l’appelait Tymor, par commodité. J’avais pris le temps de l’observer, pendant leur halte au village, car l'étrange plaque d’écailles sur son avant-bras gauche, mais aussi la façon particulière dont elle puisait sa sorcellerie, avaient piqué ma curiosité.

 Elle était plus jeune que Marc, mais dans ses gestes se lisait une maturité nerveuse et calculatrice. Son visage était voilé derrière une capuche sombre, et malgré des traits fins et délicats, elle portait les stigmates d’une ascendance draconique : un reflet rouge sur les pommettes et des pupilles légèrement fendues. Une longue cape ample et élimée dissimulait sa peau anormale et masquait habilement ses mouvements. Mais le plus impressionnant était son regard. Intense. Vif. Ses prunelles brillaient d’un désir d’apprendre, de comprendre. D’exploiter chaque parcelle de connaissance. Une lueur dangereuse, que j’avais rarement vue aussi prononcée chez quelqu'un d'aussi jeune. Elle me rappelait certains disciples de la Mort dans leurs premières années, assoiffés de savoir interdit.

 Sa magie s’alimentait des mêmes particules instables qui nourrissaient la rage destructrice de Marc, mais à l’opposé du nain impulsif, celle qui se proclamait ensorceleuse parvenait à en contrôler une infime partie. En redoublant d’efforts, elle réussissait à en canaliser une mince étincelle. Pour ce faire, elle utilisait une baguette de bois comme catalyseur physique. Noircie par d'innombrables essais, des flammes orangées pouvaient en jaillir lorsqu'elles prononçait les bonnes syllabes.

 Ainsi, lorsqu'un des orcs, la lèvre fendue laissant paraître une canine toujours visible, émit un nouveau grognement et fit un pas dans sa direction, la demi-elfe murmura quelques mots en draconique. Et je pus observer la scène une nouvelle fois. Un courant anormale parcourut l’air : l’énergie instable se manifesta. Je vis les filaments invisibles se contracter, converger en spirale vers elle, et s’unir à la pointe de sa baguette en une boule incandescente et crépitante.

 Cependant, elle retint son geste. L’écart de niveau évident avec ses opposants ne lui échappait pas. Malgré son intense concentration, son feu n’était pas suffisamment ardent, pas suffisamment dense. Ses flammèches n’auraient laissé qu’une mince marque brune et superficielle sur la peau verte et rocailleuse de ses adversaires. Elle le savait.

 Face à l’inévitable, et effrayée par l’arrivée imminente de ma Maîtresse, une vision soudaine flasha dans son esprit. Son village natal. Son père, un grand elfe majestueux au sourire franc et aux oreilles évidemment pointues. Sa mère, une humaine qui maniait l’arc avait agilité et précision. La berge paisible, presque dépourvue de vagues, où elle avait si souvent jeté des cailloux plats et rêvé de prendre le large. Et ce jour particulier où elle avait associé la piqûre d’un moustique avec la découverte stupéfiante de capacités magiques.

 Rien ne la prédisposait à la magie. Absolument rien. Son don fortuit était apparu à l’adolescence, brutalement, sans signe avant-coureur. Une fièvre en pleine journée, un cauchemar dans la nuit qui avait suivi, et, au réveil, des étincelles dansantes dans la paume de sa main droite. Des étincelles qui ne brûlait pas sa chair, au contraire. En un claquement de doigts, sa vie avait basculé.

 Elle avait fui. Pas par honte de ce qu'elle était, mais par instinct. Pour protéger ceux qu'elle aimait. Dans son village, les ensorceleurs n’étaient pas bénis : on disait qu’ils portaient la marque du démon, qu’ils attiraient la malchance sur leur lignée. Son père, artisan respecté, aurait perdu ses contrats. Sa mère n'aurait pu visiter des proches sans qu’on s’écarte d’elle. Rester, c’était les condamner à l’isolement, voire à la ruine.

 Elle avait dit adieu à ses parents, qui avaient compris sans vouloir comprendre. Elle refusait de vivre dans la dissimulation, de réprimer sa propre nature. De devoir cacher ce feu qu’elle sentait battre dans son sang. Si ses facultés étaient une malédiction, elle devait la comprendre ; si c’était un don, elle voulait l’honorer. Elle voulait savoir jusqu’où elle pouvait aller, même si cela signifiait ne jamais revenir.

 Avait-elle creusé sa propre tombe en explorant ces surprenants pouvoirs ? Et si elle n’avait pas passé des heures à décrypter le langage complexe des dragons ? Et si elle s’était sagement concentrée sur les traditions familiales plutôt que de s'entraîner à lancer de mystérieux sorts. Serait-elle encore en vie aujourd’hui ? Si elle était restée auprès des siens, dans ce village monotone et sécurisé où la chasse et la pêche étaient les seules distractions, aurait-elle assisté, allongée sur le rivage familier, au prochain aurore ?

 Je ne pus m’empêcher de sourire, dissimulant malgré tout un soupçon de déception. La Mort les réclame enfin, avais-je pensé avec satisfaction. Mes sujets allaient disparaître avant même que je ne puisse les étudier convenablement.

 Et pourtant, à ma grande surprise, les orcs ne les tuèrent pas sur le champ. Ils n’avaient pas orchestré ce traquenard pour le simple plaisir barbare d'ôter la vie à quelques passants. Non, ils suivaient un plan. Ils lièrent les mains de leurs nouveaux otages avec des cordes rugueuses et les traînèrent sans ménagement dans la forêt avoisinante. À mes côtés, la Faucheuse planait au-dessus d’eux, douce et patiente, prête à se servir gracieusement au moindre faux pas. Mais les orcs firent attention.

 Le groupe fut conduit jusqu’à un campement improvisé. Une cinquantaine d’individus du même gabarit que les premiers s’y entassaient. Des tentes de cuir avaient été montées, des feux fumants parsemés ici et là, et une odeur nauséabonde d’os brûlé se propageait à trois cents mètres à la ronde. Dans une clairière centrale, les aventuriers furent jetés à terre, au centre d’un cercle de spectateurs curieux. Il s'écoula près d'une heure, Tymor attendant tristement son sort, adossée contre deux corps inconscients.

 Puis Marc reprit difficilement connaissance, la tête sonnée, alors que l’attroupement menaçant de guerriers orcs s’écarta. Deux silhouettes s’avancèrent : un chef colossal au torse bradé d'entailles, un crâne humain blanchi autour du cou, et un chaman voûté, au visage couvert de peintures tribales.

 Ce dernier leva sa main parcheminée. C’est lui qui s’adressa aux aventuriers, dans un langage commun qu'ils pouvaient comprendre. Sa voix rauque vibra comme un tambour ancien.

 — Vous … servirez Gruumsh … le dieu borgne.

 Son accent était lourd, ses phrases hachées et laborieuse, mais son discours restait compréhensible. Il parlait d’un artefact : l’Œil de Gruumsh. Il expliqua que cette relique divine avait été volée à sa horde, récemment arrachée de leur temple, et avait été emmenée jusqu’à Étic par des profanateurs. Or, son peuple ne pouvait s’y rendre sans alerter la garde humaine, nombreuse et organisée. Ils avaient besoin d’intermédiaires. D’idiots désespérés. Et le hasard, ou le destin cruel, leur en avait livré trois sur un plateau d'argent.

 Le message était clair comme de l’eau de roche, mais par précaution, le chaman se répéta. Il sommait les aventuriers de se rendre jusqu’à la cité voisine et de récupérer impérativement l’objet de convoitise. Pour s’assurer de leur obéissance totale et de leur motivation, le sorcier vaudou les força à avaler sans douceur une graine noire, rugueuse comme un noyau de pêche. Elle descendit péniblement dans leurs gorges résistantes, laissant un goût amer et métallique.

 — Dans une semaine ... le poison dévorera votre chair. Rapportez-moi l’Œil ... et vous vivrez peut-être.

 Alors qu’il leur dévoilait un petit flacon de verre contenant un liquide translucide, supposé être un antidote, je ne pus m’empêcher de m’extasier. Quelle ironie délicieuse ! La Mort n’avait pas besoin de lever le petit doigt, les mortels s’en chargeaient si bien eux-mêmes. C’était encore plus glauque et tordu que prévu, et cela m’offrait généreusement une semaine d'observation supplémentaire. Je n’étais finalement pas près de m’ennuyer.

 Je restai là un moment, immobile et silencieux, à les observer. Sans surprise, l’aura autour du chaman vibrait. Des particules duales et contradictoires le ceinturaient étroitement, plus intenses que celles de Tymor et ses compagnons. Pourtant, l’agitation n’était pas aussi chaotique qu'avec les aventuriers. Comme si l’équilibre fragile était maintenue par sa volonté, l’instabilité en sursis. Le côté obscur prévalait nettement, tandis que la lumière redoublait d’effort pour conserver sa place.

 Était-ce cela qui lui permettait de communiquer avec Gruumsh, son dieu tutélaire ? Ou n’était-il qu’un autre pantin inconscient de ce phénomène qui m’échappait encore ? Je percevais que la partie ténébreuse, dominante et oppressante, l’inondait de désir de puissance et de pouvoir, tout en l’affaiblissant à petit feu. Réalisait-il qu'il se consumait lentement ?

 Quoi qu’il en soit, j’étais de plus en plus convaincu d'une chose : que ce soit lui, mes aventuriers, ou n'importe quelle créature, cette terre entière était malade. Une onde invisible s'étendait et n'épargnait personne. Chaque souffle, chaque goutte d’eau, chaque habitant en portait la trace. Ils étaient condamnés. Tous, sans exception.

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