Harrie
Avant de les laisser repartir du camp, le chaman jeta dans leur direction un lugubre présent : un doigt humain. Un doigt desséché, momifié. Un doigt envoûté, dont l’ongle noirci, animé d’un pouvoir mineur, pointait obstinément dans une direction précise.
— Suivez-le. Il vous mènera … au voleur.
Tymor observa l’index macabre avec une fascination mêlée de dégoût. L'ayant saisi au vol, elle le tenait du bout des doigts, comme si le simple contact risquait de la contaminer. J’étais moi-même étonné par l’ingéniosité perverse de ce cadeau. Charmant, songeai-je avec amusement. Une boussole morbide, certes, mais terriblement efficace. C’était ce bout de corps humain qui avait manifestement mené les orcs jusqu'aux abords de la ville fortifiée.
Marc maugréa, les muscles en souffrance, tandis que la demi-elfe, le goût persistant du poison encore en bouche, releva la tête. Sans protester, conscients qu’argumenter avec l'orc ne mènerait à rien, ils acceptèrent la mission imposée. Avaient-ils vraiment le choix ? Disons que ce n’était qu’une question de point de vue.
Convaincu qu’ils ne survivraient pas à pareille entreprise, j’hésitai à chercher de nouveaux sujets. Pourtant, leur intime conviction de s’en sortir m’invita à m’attarder. Cette détermination aveugle continuait de briller dans leurs yeux. J’en fus même convaincu en entendant la réponse inattendue du troisième aventurier, qui venait tout juste de sortir du coma.
— À tout hasard, vous n’auriez pas un peu d'alcool dans ce camp miteux ?
Je n’en croyais pas mes oreilles. À l’annonce d’une mort certaine, et qui plus est douloureuse, il avait l’audace de réclamer à ses ravisseurs un remontant. Soit il était complètement inconscient du danger, soit il possédait un courage frisant la stupidité pure. Ou il n'avait rien suivi de la conversation, encore dans les vappes quelques minutes plus tôt.
Harrie Pottambert.
Avec son mètre quatre-vingt, il était presque aussi grand que Tymor, et il avait une silhouette longiligne et dégingandée de ceux qui ont grandi trop vite. Un jeune homme, tout juste entré dans l'âge adulte, mais qui cherchait encore à voir le monde avec des yeux d'adolescents. Des yeux clairs, d’un bleu lavé par les regrets et les excès, et un sourire qu’il sortait comme un bouclier. Ses gestes n’avaient rien de nain, de félin, ou d’elfique. Ils avaient cette maladresse propre et caractéristique de la race humaine. Fringué de vêtements de lin pâle, d’un blanc devenu beige par la poussière du voyage, et ceintrés à la taille par une simple corde, il trimbalait un bâton de pélerin usé mais solide.
J’avais tenté de le cerner, surpris par ses habits de moine qui ne collaient pas avec son allure. Car il marchait comme un boxeur, les épaules roulantes, prêt à cogner sans réfléchir, malgré ses phalanges abîmées.
Prêt à aider un passant en difficulté. Prêt à festoyer avec de parfaits inconnus, sans se préoccuper du reste. Prêt à encaisser à la place d'un autre. Prêt à tout. Prêt à rien. Même prêt à suivre un nain barbare qui s'élançait vainement contre des orcs imposants.
Comme Marc, il portait la marque du deuil, signature si commune de ma Maîtresse, mais sous une forme tout à fait différente.
Orphelin à l'âge de trois ans, il avait grandi dans un monastère austère, sous la garde d’un oncle trop pieux pour comprendre la révolte d’un enfant. Les jours y étaient réglés au battement du gong, et les nuits, noyées dans l’encens et les prières. Pourtant, à chaque occasion qui se présentait, Harrie fuyait les murs de pierre pour courir vers la lumière trouble des tavernes du village voisin. Là-bas, il trouvait ce que le temple lui refusait : du bruit, le désordre, et l'excès. Camouflant sa douleur derrière la plaisanterie, il avait le goût de s’amuser sans retenue. Et un penchant prononcé et inquiétant pour l’alcool. Il faut dire qu’il avait commencé très jeune, et pas avec une bière légère. Il dansait sur la corde raide entre l’ivresse et la méditation, et à cet instant précis, entre la raclée qu'il avait prise et l’irritation brûlante dans sa trachée, son corps entier lui réclamait à boire.
Dès l’atteinte de sa majorité, il s’était empressé de partir à l’aventure, prétextant auprès des moines un besoin de solitude et de recherche de paix intérieure. En réalité, il rêvait vainement et secrètement de devenir sorcier. Un rêve absurde et magnifique, mais qui lui donnait un semblant de but. Un point lointain à l'horizon. Ainsi, errant sans destination précise depuis des mois, avide de fête autant que de méditation, il était à lui seul une contradiction ambulante. Je peinais réellement à le comprendre. Il semblait chercher la lumière au fond des verres et la vérité dans les coups reçus. Et d’une étrange manière, cela fonctionnait. Car sous son laisser-aller, je percevais un flux subtil, un éclat de discipline que lui-même ignorait.
Sa relation avec la Mort était étrangement neutre, presque indifférente. Il ne la fuyait pas, sans la défier pour autant. Comme s’il ne voulait pas la voir. Un évitement psychologique plus qu’un affrontement.
Et bien évidemment, tout comme Marc et Tymor, l’énergie duale et mystérieuse l’enveloppait. À Telemah, lors des festivités qui avaient suivi le sauvetage, il s’était mis à danser, ivre, avec la jeune rescapée. La fluidité de ses mouvements m’avait surpris. Sans s’en rendre compte, il parvenait à rassembler quelques particules en un Ki irrégulier et chaotique. Une effluve singulière qui le faisait fendre l’air. Et cela, croyez-moi, valait la peine d’être observé. Ses sandales de corde avançaient alors sans produire un bruit, comme si la terre elle-même l’accueillait avec respect. Virevoltant !
Ce fut nettement moins le cas lorsqu’un orc irrité le saisit et le fit valser en dehors du cercle. Son corps tournoya et s’écrasa lourdement dans la poussière sèche, soulevant un nuage. Il s’en fallu de peu qu’il ne s’évanouisse de nouveau. Son bâton suivit la trajectoire et manqua de le frapper à la tête, sous les regards amusés des créatures, visiblement déçus de ne pouvoir le corriger davantage. Mais les paroles de leur chaman étaient inviolables.
La tête basse, le trio quitta le camp, sous la surveillance de deux éclaireurs.
Le voyage jusqu’à Étic leur prit le reste de la journée. Ils étaient complètement esquintés, les jambes lourdes, les muscles endoloris, mais n’avaient pas le choix de poursuivre. Le doigt animé, fidèle et obstiné, les guidait sans faillir, pointant inexorablement dans la même direction, tremblotant légèrement à chaque intersection.
Enfin, au détour d’un dernier vallon, la ville apparut. Étic, vaste et grouillante, se dressait fièrement au bord du Lac Supérieur, auréolée d’un halo doré par le couchant. Ses murs de pierre grise, constellés de mousse verdâtre et de lichen, donnaient à l’endroit l’allure d'une ancienne forteresse militaire qui aurait survécu à plusieurs sièges. Au loin, les voiles des bateaux se découpaient sur l’eau, pareilles à des ailes blanches battant au vent. À mesure qu’ils s’approchaient, le tumulte grandissait : marchands qui aboyaient leurs prix, enfants qui couraient entre les passants, gardes en armure qui bousculaient les mendiants hors du chemin. Le trio pénétra lentement dans cette fourmilière humaine, les traits tirés, leurs bottes souillées de poussière, et dans leurs regards un mélange de fatigue, d’orgueil et d’incrédulité.
Harrie marchait en tête, les poings serrés, le menton bas. Tymorel gardait prudemment sa capuche rabattue sur son visage, sa cape sur ses bras et le doigt magique dissimulé. Sa peau écailleuse attirait suffisamment les regards suspicieux dans les villages, mais ici, au milieu d’une masse en majorité humaine, elle aurait pu être prise pour un démon ou une créature corrompue. Marc fermait stoïquement la marche, silencieux et renfrogné, ses hachettes accrochées à sa ceinture.
Les rues principales étaient bondées à cette heure et empestaient le cuir humide, la sueur rance et les écuries mal nettoyées, ce qui leur importait finalement peu. Ils se frayèrent un chemin laborieux parmi la fourmilière et payèrent rapidement une chambre dans la première auberge venue. Un établissement modeste mais propre. Reprendre des forces était la priorité absolue avant toute action.
Le lendemain matin, ils se réveillèrent à moitié reposés, les yeux encore gonflés par la fatigue et les rêves agités. Les pailles de leurs couchettes leur avaient griffé la peau, et l’odeur de la chambre semblait s’être incrustée jusque dans leurs vêtements. Pourtant, le sommeil, aussi fragile fût-il, leur avait rendu un peu de clarté d’esprit. Juste assez pour douter.
L’objet qu’ils cherchaient existait-il vraiment ? Le poison du chaman était-il réel ou n’était-ce qu’une menace vide, un artifice pour les manipuler ? Et si tout cela n’était qu’une mascarade, un jeu cruel d’un vieil esprit désespéré qui ne pouvait investir la citadelle lui-même ? Devaient-ils tenter de le vérifier et consulter un médecin ? Ou suivre la mission coûte que coûte ?
Entre perdre leur temps ou perdre leur vie, ils décidèrent de poursuivre. Surtout qu'avancer leur semblait plus simple que réfléchir. Qu’importe si le chaman les avait trompés. Qu’importe si leur sort était déjà scellé. Ainsi, comme la veille, ils s’en remirent à l’index hanté.
Celui-ci les guida méthodiquement à travers le dédale de la cité surpeuplée, et ils arrivèrent dans l’un de ses quartiers les plus délabrés. Là, tout semblait s’effriter. Les façades des maisons, lézardées et noircies par la suie, se penchaient les unes vers les autres, comme si elles cherchaient à se soutenir. Des planches branlantes, clouées sur des fenêtres, frémissaient sous les bourrasques. Les pavés disjoints, couverts d’eau croupie, de détritus et de taches sombres, témoignaient d’un abandon ancien. Des silhouettes se glissaient ça et là. Des clochards au regard éteint, des tire-laines à l’affût d’une pièce, des enfants livrés à eux-mêmes. Ici, la garde ne passait que rarement, et seules les règles des bas-fonds tenaient encore debout : se taire, se méfier, et survivre.
L’index spectral finit par pointer une guinguette miteuse dont l’enseigne, de travers, portait le nom de La Tonne Fendue. À l’intérieur, un parfum entêtant d’humidité, de vin aigre et de crasse incrustée stagnait. Les planches vermoulues des escaliers intérieurs grinçaient à chaque pas, certains clients ronflaient, d’autres criaient. L’ongle les mena au deuxième étage, devant une porte entrouverte.
Aucun son ne sortait de la chambre, alors ils entrèrent prudemment, Marc à l’avant-garde avec ses hachettes dégainées, Harrie le suivant de près, son bâton en main.
Le logement était occupé par un seul homme. Un homme dont la main droite était coupée. Une coupe nette, avec une lame acérée probablement, où le sang avait coagulé et formé une croûte sombre. Mais ce n’est pas ce détail qui les dérangea le plus. L’individu en question n’était plus de ce monde. Son corps gisait rigidement sur le lit, les yeux vitreux grand ouverts fixant le plafond, et une plaie précise à la gorge. La pièce, dans un bordel sans nom, avait été minutieusement fouillée et retournée de fond en comble.
Le jeune moine serra les mâchoires, une veine pulsant à sa tempe. Devait-il se réjouir ? Était-ce un obstacle de moins sur leur chemin périlleux, ou le signe inquiétant que la relique sacrée avait déjà changé de mains ? Ses pensées s’entrechoquaient confusement dans son crâne. Le décès de ce locataire était-il lié à cet objet de malheur ? Qui avait tué cet homme, et pourquoi ? Il se serait bien servi un verre.
Tymor, plus pragmatique et analytique, sortit la première de la stupeur qui paralysait le groupe. Elle s’agenouilla près du cadavre, effleurant délicatement la plaie béante du bout des doigts. Le corps était complètement froid, la rigidité cadavérique bien installée. Elle se rassura elle-même à voix basse :
— Même hier soir, on serait arrivé trop tard.
Elle se redressa, et je sus que l’atmosphère allait changer. Dans le couloir étroit, trois hommes masqués approchaient à pas feutrés et calculés. Ils ne m'avaient pas échappé, et j'avais déjà commencé à sonder leurs esprits malveillants. Tapis dans la chambre voisine, ils surveillaient depuis deux jours si une âme charitable ou un complice viendrait s’inquiéter de l’absence du défunt.
Une fois dans l’encadrement de la porte, ils leur tombèrent dessus sans prévenir. Une dague effilée effleura dangereusement la carotide du nain en armure. Cette fois-ci, les particules n’étaient pas intervenues. Dans sa hâte, le lanceur avait simplement manqué de précision, et je perçus le poids du regret dans sa tête. Il s’était précipité, visant l’adversaire qu’il avait estimé comme étant le plus dangereux.
Ce fut la première fois que je pus observer mes trois sujets de recherche combattre à armes égales. Dans cet espace restreint où Marc, pris de vitesse, restait sur la défensive, le bouclier en l’air, et où Tymor, acculée contre le mur, peinait à se focaliser sur ses sorts, Harrie était le plus à l’aise. Je le vis canaliser, presque inconsciemment, le flux instable de son énergie intérieure.
Ce n'était pas de la magie à proprement parler, pas au sens où Tymor la pratiquait, mais un prolongement de ses gestes. Il puisait en lui pour produire un Ki fluctuant et accroître ponctuellement sa vitesse. Il empruntait à son âme la force brute nécessaire pour dépasser temporairement les limites de la chair. J'étais admiratif. Mais cela restait très chaotique, soyons honnête. Un peu gauche même.
Les assaillants avaient le dessus, et une lame venait de saigner la joue de Harrie, traçant une ligne rouge vif. Sa nonchalance habituelle et sa maladresse me faisaient ricaner, jusqu’à ce que l’improbable se produise. Le jeune homme venait de parer un coup avec son bâton, avait pivoté sur lui-même, et s'apprêtait à décocher un crochet de son poing droit.
L’angle n’était pas le meilleur possible, et sa posture précaire, déséquilibrée, ne lui permettait pas d’optimiser l’effet de balancier que son corps aurait pu lui apporter. Mais, pour la deuxième fois depuis mon arrivée sur cette planète, l’énergie duale interféra.
Cette fois-ci, ce ne fut pas la partie bienveillante, celle qui s’était agitée pour dévier la hache de Marc quelques jours plus tôt, mais la zone d’ombre inquiétante, ténébreuse, qui surgit violemment. Elle se concentra, se densifia au niveau des phalanges du moine. Le coup fut critique. Létal. La frappe, d’une précision chirurgicale, déboita la mâchoire de son adversaire dans un craquement sinistre, qui s'effondra, mort avant même de toucher le sol.
J’en eu le souffle coupé.
Immédiatement, comme une réponse réflexe, le reste des particules noires réagirent, affolées, excitées. Une onde sombre émergea et s’infiltra dans le sang de l’orphelin, l’amenant à hurler. Galvanisé par cette stimulation extérieure, Marc enragea également, repoussant son assaillant d’un coup d’écu puissant avant de se jeter férocement sur lui et de lui fendre le crâne en deux.
Le troisième attaquant, perdant toute conviction et tout courage, tenta de s'échapper par l'unique porte du logement. Mais Tymor réagit et lui jeta rapidement un trait d’acide au niveau des jambes, le clouant au sol dans un hurlement. Elle fut la seule à garder l’esprit clair, et cria fermement à Harrie et Marc de lui laisser la vie sauve.
Son sang-froid les sauva.
Sans cette lucidité inespérée, aucune chance de retrouver l’Œil. Et sans la relique, c'étaient leurs yeux qui auraient fini par convulser, rongés de l’intérieur par le poison sournois.

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