Dr Aziw
Évidemment, aucun des trois fugitifs qui les avaient attaqués n’avait l'Œil de Gruumsh sur lui.
La piste s’arrêtait-elle ici ? Sûrement pas. Cela dit, j'étais rassuré. Cela aurait été bien trop facile. Trop rapide. Il leur restait moins de six jours avant que le poison ne les consume, et je comptais sur eux pour me divertir davantage. Ils ne se laisseraient pas abattre aussi facilement, j’en étais persuadé !
À peine torturé, l’unique rescapé se mit rapidement à table. Il tenait visiblement à sa vie plus qu’à celle des autres, et espérait être épargné par ses ravisseurs. Depuis la nuit des temps, une bonne information se monnaye. Je l’entendais prier intérieurement pour que les intentions de ses interlocuteurs, une fois le renseignement divulgué, en tiennent compte.
Misant donc sur sa bonne étoile, il avoua avec empressement que son groupe avait été engagé pour attendre le retour de Ruelov, le locataire désormais allongé derrière eux. Ils avaient ordre de l’éliminer dès qu’il retournait dans sa chambre en possession de la relique convoitée. Puis devaient s’assurer que personne ne suivait sa trace. Ainsi, une fois le sale boulot exécuté, l’un d’eux avait quitté les lieux avec le précieux colis, pendant que les autres restaient pour monter fidélement la garde.
Il mentionna une maison isolée, au sud de la ville fortifiée, appartenant à un docteur véreux nommé Aziw. Un mage collectionneur d’artefacts rares et anciens. Celui-là même qui avait engagé le voleur, et les assassins.
Je les félicitais intérieurement de cette progression encourageante. Leurs chances de survie grimpaient légèrement, bien qu’encore faibles, et j'hésitais presque à revoir mon pari initial.
Pourtant, leur décision suivante me laissa dubitatif : ils se séparèrent.
Marc et Tymor, amochés, retournèrent à l’auberge. Ils souhaitaient panser leurs plaies et explorer le marché local en quête de potions de soin. Ce n’était pas si idiot, loin de là. Surtout à la vue de leurs derniers affrontements et dans l'état dans lequel ils en sortaient à chaque fois.
Harrie, lui, quitta sans plus attendre les enceintes de la ville. Il avait décidé de rebrousser chemin jusqu’au camp des orcs, faisant fi des réticences de ses acolytes. Malgré leur récente victoire, le trio n'était pas réellement soudé. Ils ne se connaissaient que depuis une semaine, et chacun continuait d'avancer à sa façon, suivant sa propre logique.
Était-il encore sous l’emprise de l’alcool ? Cela n'y ressemblait pas. Sa démarche était assurée et déterminée. Non, il avait une idée derrière la tête. Il espérait que des guerriers barbares leur prêtent main-forte. Folie pure, pensais-je. Folie, et pourtant, aucun de mes trois sujets ne savaient ce qui les attendait chez le docteur, et leur vie en dépendait. Des renforts pourraient se réveler utile. Mais avait-il seulement espoir que les orcs le laissent parler, et aillent jusqu’à l’écouter sérieusement ?
Je profitai de ce court répit pour mieux observer Étic et ses alentours. J'aimais avoir un coup d’avance et tentai de repérer ce fameux Dr Aziw.
Je vagabondais d’une conscience à une autre, me laissant distraire par certains habitants de la cité. Chaque esprit était une petite pièce de théâtre : certains vibrants de souvenirs heureux, d’autres saturés d’angoisses ténues.
J’effleurai la pensée d’une herboriste à la blouse tachée, dont l’esprit reflétait une mosaïque de peur prudente. Le nom du docteur surgit dans sa mémoire comme une ombre glissante : un homme à ne jamais approcher, accompagnée d’une image fugace d’un enfant blessé qu’elle n’avait pu soigner, parce que le docteur s’en occupait déjà.
Plus loin, je plongeai dans la conscience d’un marchand bougon, occupé à verrouiller les volets de son échoppe. Lui imaginait Aziw comme un vautour en redingote noire, le genre d’homme capable de prendre votre âme si vous le regardez trop longtemps. Une exagération typiquement mortelle, mais révélatrice d’une répulsion viscérale.
Même les esprits les plus simples, ceux qui ne s’attardent que sur le prix du pain ou la météo du lendemain, semblaient crispés lorsque la mention de cet individu affleurait. Le nom du docteur résonnait comme une cloche sinistre, et s’accompagnait immédiatement de peurs et de craintes profondes, parfois irrationnelles, parfois ancrées dans des souvenirs précis.
J'estimais qu'il avait la cinquantaine, bien avancée, et comprenais que c'était un occultiste. Probablement originaire de la capitale lointaine, Laëlith. J'appris même qu'il était membre influent d’une guilde de mages complotistes, réputée pour des actes obscurs et controversés. Personne ne voulait croiser son chemin, et moins il se rendait en centre-ville, mieux les citadins se portaient. Ils ne craignaient pas seulement l’homme. Ils craignaient ce qu’il savait, et ce que lui et son ordre occulte faisaient dans l’ombre.
Sa bâtisse, que j’identifiai quelques heures plus tard, se dressait en périphérie, à l’orée d’un bois glauque et mal famé.
En retrait de la route principale, la maison forte était faite de pierres grossières et entourée d'une basse muraille. Celle-ci délimitait un terrain d'environ trois hectares. Une écurie était attenante au bâtiment principal, dont un seul des six box était occupé par un cheval nerveux. Sur deux étages, les battants en fer forgé et certains vitraux colorés révélaient une partie de la fortune de son propriétaire.
J’en terminai le tour complet, ayant pris le temps nécessaire pour sonder les pensées de ses occupants, quand je repérai Marc et Tymor qui approchaient par la route. Ils n’avaient pas traîné ! Disons que les premières manifestations du poison, encore au stade de gargouillis intestinaux, les incitaient à se dépêcher.
Je les vis s'accroupir derrière un épais bosquet et observer l'entrée de la résidence pendant quelques instants. Puis le nain, impatient, posa sa main sur l’épaule de son amie avant de déclarer :
— Couvre-moi, je m’occupe du reste.
La demi-elfe s'apprêtait à argumenter, souhaitant épier les gardiens plus longtemps, mais le barbare était déjà parti. Il avait même laissé sa hache au sol. Un vrai clown. J’adorai !
D’un air innocent, l’artisan s’approcha tranquillement des deux surveillants, faisant tourner une pince métallique du bout de son index, tel un jouet. Il les salua sans crainte, prétextant s’être perdu.
— Salut les gars ! lança-t-il avec un sourire affable. Je cherche un village nommé Telemah, ou Telemag, je ne sais plus exactement. Ça vous dit quelque chose ?
Le premier garde, un homme au visage balafré, fronça les sourcils avec suspicion.
— Jamais entendu parler. Tires-toi.
— Vraiment ? insista Marc en se grattant la barbe. Mon vieil ami meunier s'y est installé pour élever sa fille. Ça fait un bail que je ne lui ai pas rendu visite.
— J'ai dit tires-toi, répéta le garde en posant la main sur le pommeau de son épée.
Le nain fit mine de réfléchir, pivotant légèrement comme pour repartir, tout en continuant de faire tournoyer sa pince. Derrière lui, une voix féminine, basse, siffla quelques syllabes draconiques. Une chaleur soudaine fit trembler l’air. Les flammes jaillirent, légères, mais suffisantes pour détourner l’attention.
Marc bondit. Son outil perça brutalement l'œil du premier garde et je sentis une part de son âme s’envoler à jamais. Le second eut à peine le temps de tourner la tête qu’une étincelle écarlate lui éclata au visage. Il s’effondra dans un cri étouffé, tandis que Marc restait immobile, un genou au sol, figé dans une stupeur lourde.
Il regardait sa pince, à présent couverte de sang ...
Son ancien outil de travail. Le prolongement de sa main depuis tant d’années. Comment avait-il osé perforer un visage humain avec ? Qu'était-il devenu ? Est-ce vraiment sa main qui avait frappé ? Ou autre chose ? Réalisait-il que la bête qui rugissait au fond de lui prenait racine chaque fois qu'il tuait davantage ?
La vision de son ustensile, devenu instrument de guerre, s’enfonça cruellement en lui comme une lame lente. Il sentit sa gorge se serrer, son ventre se creuser. Le sang frais qui gouttait le long du métal formait des filets qu’il n’arrivait pas à détacher de ses yeux. Encore une preuve de la finesse et de l'ingéniosité de Ma Maîtresse.
L'image du meurtre demeura un instant suspendue dans son esprit, comme un poids supplémentaire accroché à son âme. Tymor ne savait que dire, et hésitait à poser à son tour une main sur l'épaule de son compagnon de voyage. Mais avant qu'elle ne se décide, Marc inspira profondément, secoua la tête, et essuya l’outil contre son pantalon.
Ce simple frottement ne pouvait effacer ce qu’il venait de faire. La trace s’était déjà logée en lui. Mais cela ne l'empêcherait pas d'avancer. Il se redressa sans un mot. Sans un regard. Ils allaient poursuivre, et il allait frapper, encore. Frapper pour ne pas penser. Frapper pour couvrir le fracas de ses propres questions. Frapper pour se vider l'esprit.
Ils pénétrèrent dans les jardins, le nain en tête, l'ensorceleuse surveillant leurs arrières.
Ceux-ci étaient vides. Un sentier gravillonné, peu entretenu et envahi d'herbes folles, se séparait en deux, une branche menant jusqu'à la bâtisse, l'autre à l'écurie. Sur les côtés, des rosiers avaient poussé sans contrainte, ressemblant à de longues mains épineuses. Une fontaine au centre, jadis sculptée avec soin, ne coulait plus : l’eau stagnante y formait un miroir noir où tournoyaient des insectes ivres de lumière. L’odeur d’humus et de feuilles mortes dominait, lourde, presque suffocante, comme si le jardin retenait son souffle depuis des mois.
Ils s'approchèrent à pas feutrés de l'édifice, et par l’une des fenêtres aux volets mal fermés, ils aperçurent trois mercenaires jouant aux cartes avec insouciance. Personne n’aurait imaginé qu’on essaie de pénétrer dans la demeure du docteur sans avoir préalablement reçu une invitation. Ils n’eurent même pas à forcer la serrure de la porte d’entrée, laissée déverrouillée.
En toute discrétion, ils immobilisèrent un homme qui somnolait dans le salon, puis un second qui s’activait en cuisine, préparant un ragoût en chantonnant. Enfin, ils prirent d’assaut le groupe de joueurs, profitant de leur stupéfaction totale.
Le combat fût rapide et grossier. Marc, les yeux rougis par la rage qui montait, encaissait les coups comme une enclume vivante, hurlant à chaque impact. Son bouclier était resté à Étic et il ne cherchait même pas à se ménager. En fait, c’était tout le contraire. La douleur maintenait l’intensité de sa rage, comme si la bête intérieure, sadomasochiste, en avait besoin.
Tymor, en retrait, lançait des traits de feu. Sa magie était de plus en plus vive, mais aussi plus précise. La majeure partie du temps silencieuse, son regard était plus attentif aux ombres qu’aux lumières. Elle n’avait pas apprécié se faire surprendre. Deux fois en deux jours, c’était assez. Ils devaient être plus vigilants. Du moins, elle le devait, car le barbare n’avait pas l’air d’y porter une grande attention.
Déterminés, leurs visages portaient une caractéristique qu’on retrouve chez ceux qui sentent la Mort dans leur dos. Leur corps était boosté par l’adrénaline, et leurs sens aiguisés par une peur qu’ils tentaient de contrôler. Des crampes irrégulières jouaient le rôle d’un compte à rebours sinistre. Tic tac. Tic tac. Pourtant, vu ce qui les attendait au sous-sol, j’étais persuadé que ce n’était pas le poison qui mettrait fin à leur vie.
La lutte invisible que menaient l’énergie ambiante me fascinait. Ténèbres et lumières se combattaient férocement, l’un attisant la rage du barbare et le désir de puissance de l'ensorceleuse, l’autre apaisant les esprits et limitant les coups mortels. Lequel l'emporterait ? Les particules allaient-elles encore intervenir ? Apprendrais-je des nouveautés sur les raisons et l'origine de cette effluve magique ? Je l'espérai.
Contrairement au combat de la matinée, le duo travaillait de pair. Quand la hache était déviée, le feu frappait de plein fouet, et quand les flammes manquaient leur cible, l’arme lourde prenait le relais. Sans se parler, ils savaient où se positionner pour ne pas se gêner, pour combler les angles morts. La noirceur environnante en raffolait, et en attendant leur visite, la Faucheuse prenait place derrière leur passage.
Après un tel raffut, ils restèrent aux aguets, s’attendant à voir débarquer le reste de la maisonnée. Puis dans le calme, ils se rendirent à l’étage et fouillèrent les trois pièces qui le constituaient.
L’une d’elles était le bureau du docteur, une salle encombrée où trônait un imposant secrétaire en acajou. Les murs étaient tapissés d'étagères croulant sous les grimoires anciens et les bocaux contenant des spécimens douteux dans des liquides jaunâtres. Une odeur d'encre et de parchemin vieilli imprégnait l'air confiné. Tymor dévalisa le bureau sans hésitation : des cartes roulées et scellées, deux grimoires, un stylo à plume et de l’encre, une bouteille de bourbon. Son sac fût vite rempli. Mais à leur plus grand désarroi, il n’y avait toujours aucune trace de l’Œil.
Comme je l’avais anticipé, le clou du spectacle arriva quand ils descendirent les escaliers en colimaçon menant à la cave. Enfin !
Des torches et leurs flammes dansantes éclairaient faiblement les lieux. Un couloir menait à une spacieuse antichambre, froide et humide. Sur des étagères en bois, s’entassaient de nombreuses bouteilles de vin. Les coins étaient garnis de vieux tonneaux de chêne. Il n’y avait aucune fenêtre et les murs comme les meubles étaient recouverts de toiles d’araignées.
Nain comme elfe dotés d’une excellente vision, leurs rétines s’habituèrent rapidement à la faible luminosité. Rapidement, les contours se dessinèrent, les ombres cessèrent de n’être que des masses informes. Tymor fût la première à repérer ce que la poussière ne parvenait à dissimuler : l’un des tonneaux avait été déplacé, laissant derrière lui une traînée irrégulière. Juste à côté, des traces de pas se dirigeaient vers le mur du fond.
Elle inspecta la zone avec attention et découvrit une forme métallique dissimulée dans la paroi. Une poignée de porte, incrustée dans la pierre.
Elle échangea un regard avec Marc : mélange d’appréhension et de détermination. Puis elle tira.
Le battant se laissa pousser sans difficulté, laissant place à une nouvelle ouverture. Au-delà, une autre pièce, sombre, qui apparaissait d’abord vide.
Puis une ombre bougea.
Une, puis deux. Et ce qu'ils distinguèrent du noir n’avait rien d’humain.
Quatre silhouettes massives se découpèrent, révélant des corps velus, gonflés, chitineux. Des mygales, mesurant un mètre de haut, et chacune dotée d’un bouquet d’yeux noirs, braqués sur les intrus. Elles les regardèrent avec envie. Leurs pattes raclèrent la pierre dans un bruit sec, nerveux. Une faim silencieuse vibrait dans l’air.
Un frisson remonta l’échine des aventuriers. Même Marc, d’ordinaire intrépide, sentit sa gorge s’assécher. Mes sujets avaient beau s’être endurcis, leur victoire était impensable. Ils n’étaient pas simplement face à des bêtes : c’étaient des gardiennes. Et eux venaient d’ouvrir la porte de leur antre.
Ils reculèrent immédiatement, refermant le battant de pierre d'un geste sec ! Un choc lourd résonna dans la seconde qui suivit, comme si une patte énorme avait heurté l’autre côté.
Le duo resta figé, haletant. Le silence semblait fragile. Leurs cœurs, affolés, tambourinaient comme s’ils s’attendaient à voir surgir d’une seconde à l’autre une marée de crocs et de pattes. Pourtant, après une minute, ils constatèrent que les arachnides ne les suivaient pas en dehors de l’antre.
Que devaient-ils faire ? Ils ne savaient même pas si la relique divine était stockée dans cette pièce lugubre, ou si le propriétaire, absent, l’avait emportée avec lui. Dans leur précipitation, ils n’avaient même pas pensé à interroger un des mercenaires à ce sujet. Devait-il remonter à l’étage pour en réveiller un ? Pouvaient-ils se permettre de rester plus longtemps ici ?
La tête basse, ils faisaient face à une impasse. Devaient-ils se jeter dans un combat perdu d’avance, ou attendre d’être rongés de l’intérieur ? Devait-il se résigner et gagner quelques jours de vie, ou tenter leur chance au péril de leur vie ?
Je jubilais, car la Mort était omniprésente. Quelle fierté de la servir !

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