Marc
L’énergumène qui avait capté mon attention, où plus précisément le tourbillon d’idées noires qui s’en échappait, se trouvait dans une taverne. Au centre d’un petit village, en bordure de forêt, nommé Telemah. Un endroit ordinairement si paisible que les corbeaux bâillaient d'ennui avant de croasser.
À ce moment-là, tout juste arrivé sur cette terre étrangère, je ne savais pas encore que les histoires naissaient souvent dans ces lieux enfumés, où l’alcool coulait à flots et les promesses s’écoulaient aussi vite que la bière. Les tables bancales, taillées dans un bois brut et mal équarri, portaient la marque indélébile de centaines de repas hâtifs et de querelles avortées. L’air était lourd, saturé d’une odeur tenace de pain rassis, de bouillie de pois refroidie, et de cervoise tiède.
De temps en temps, une chandelle grésillait, éclaboussant de cire fondue un banc usé par des décennies de service. Les rares fenêtres, poussiéreuses, laissaient entrer une lumière déjà vacillante, teintée d’orange et de rouge. Le soleil s'apprêtait à se coucher derrière les collines avoisinantes, abandonnant le monde aux ombres grandissantes.
L’homme était accoudé au comptoir, voûté sur lui-même. Un meunier, compris-je en m’approchant de lui. Massif, il avait sans doute eu des épaules solides, jadis, mais le chagrin l’avait rongé comme une vermine attaque un sac de grain. Ses doigts tremblaient autour d’un gobelet d’étain qu’il agrippait comme un naufragé à sa planche de salut. Ses yeux, enfoncés dans des orbites creusées par l’insomnie, fixaient le liquide ambré sans vraiment le voir.
Je n’avais qu’à fermer les paupières pour entrevoir ses pensées. Elles avaient une odeur âcre et acide. Pas un mot ne franchissait ses lèvres, mais sa tête, elle, ne cessait de hurler silencieusement. Un concert assourdissant.
J’étais habitué à ce genre de spectacle, voyez-vous. C’est mon don. Ou ma malédiction, selon vos critères. Les consciences à la dérive m’attirent irrésistiblement, comme les chants des sirènes fascinent les marins. Je les entends, je les goûte presque. Et celle de cet homme était si noire, si épaisse, qu’elle assombrissait même la lueur chancelante des bougies autour de lui.
Dans sa main libre, il serrait un papier froissé qu'il martyrisait sans répit. Ses doigts tremblants le pliaient et le dépliaient, encore et encore, comme s’il cherchait à effacer son contenu par la simple usure. Un geste obsessionnel qui trahissait son tourment intérieur.
Je n’eus pas besoin de m’approcher pour lire ce qui y était inscrit. L’esprit du meunier me les projetait avec clarté : un appel à l’aide. Quelques lignes maladroites, calligraphiées à l’encre épaisse, qui annonçaient ce que ses pensées braillaient en boucle : « Ma fille a disparu. Elle est partie chercher des herbes médicinales et n’est jamais revenue. Elle n’a que 16 ans. ». J’appris en le sondant qu’elle n’avait pas donné signe de vie depuis neuf jours. Neufs jours d’angoisse. Neufs jours de nuits blanches et d’aubes où l’espoir mourait un peu plus.
Un feuillet identique, taché et déchiré, était cloué à la porte de la taverne. La pancarte d’un homme à bout de force, qui n’avait pas su, ou pas voulu, partir lui-même à la recherche de sa progéniture. Était-ce de la lâcheté ? De l’impuissance ? Ou simplement la paralysie provoquée par un chagrin trop immense ?
Il se noyait dans ses propres projections : celles d’une enfant dévorée par des créatures voraces de la forêt, ou étendue dans un fossé boueux, la gorge tranchée par des bandits. J’entendais les scénarios défiler dans son crâne. Je voyais même ses mains se crisper et tordre son verre comme s’il serrait la gorge invisible de l’un de ces monstres.
Ah, les mortels. Toujours si prompts à se construire les pires visions, et si lents à agir. Pathétique. Mais souvent divertissant ! Celui-là conversait intérieurement avec la Faucheuse, ma Maîtresse bien aimée. Il se l’imaginait. Il l’exagérait même, amplifiant la terreur, comme me l’avait expliqué mon parrain.
Je flottais au-dessus de lui, immobile et songeur. Fallait-il le choisir comme sujet principal de mon rapport ? Bof. C’était trop ordinaire. La Mort le guettait, et son Ombre l’avait déjà tant caressé qu’il n’offrirait rien de neuf à mon étude. Un cœur brisé, une fille enlevée, un alcool pour oublier l'intolérable : banal. Tristement banal. J'avais malheureusement vu ce scénario se répéter des milliers de fois. Non, ce qui valait le détour, ce qui méritait ma dévotion, était ailleurs. Un peu plus loin, pour être exact.
À une heure de marche de là, au sortir d’une grotte humide creusée dans le flanc de la colline, des aventuriers escortaient précisément la fille du meunier. Je les vis dès qu’ils s’extirpèrent de la montagne, la jeune fugueuse à leurs côtés. Je les sentis, plutôt. Le même ressentiment qu'à mon arrivé, quelques minutes plus tôt.
Ils étaient trois, à la démarche inexpérimentée et maladroite, et pourtant victorieux. Le sourire aux lèvres, ils s'apprêtaient à compléter ce qu’ils considéraient comme une simple quête. Il n'était pas difficile d'imaginer la suite des événements : ils allaient rentrer au village, et quand la porte de la taverne s’ouvrirait, et que la lumière du soir découperait des silhouettes armées, le meunier apercevrait sa fillette. Tremblante, couverte de boue, mais miraculeusement vivante. Les baroudeurs seraient alors accueillis en héros. Les souffrances du paternel effondré touchaient bientôt à leur fin, même s’il ne le savait pas encore.
Mais ce scénario, peu croustillant, n'avait rien à voir avec l'effluve qui m'interpelait. Il y avait autre chose. Comme une secousse dans l’air ambiant. Pas le vent qui souffle. Pas la pluie qui tombe. Quelque chose d’autre, d’indéfinissable. Une perturbation que j’étais apparemment le seul à détecter.
Cela ne venait pas d’eux directement, mais de particules invisibles qui s'agitaient autour de leur groupe comme une eau trouble où nagent deux courants contraires. C’était la première fois que je percevais une telle dualité, une telle opposition coexistant dans le même espace. Était-ce de la magie ? Si oui, elle m’était totalement inconnue, absente de tous mes enseignements et de toutes les archives que j'avais consultées. J’étais intrigué. Et encore, le terme n’est pas assez fort pour décrire la fascination qui s’était emparée de moi. C'était comme si on m'avait soudainement révélé l'existence d'une couleur nouvelle, invisible jusque-là.
Le trio d'aventuriers était composé d'un nain, une demi-elfe et un humain. On aurait cru au début d’une mauvaise blague : « Un nain, une elfe et un humain entrent dans une mine. Le premier prend une pelle, la seconde, une pioche, que prend le troisième ? ».
La vibration énergétique qui avait accaparée toute mon attention était plus marquée, plus active, autour du moins grand d’entre eux. Trapus comme tous ceux de sa race, les épaules larges comme des blocs de pierre, il arborait une barbe parfaitement taillée d’un rouge sombre taché çà et là de gris. Ses avant-bras étaient épais, sillonnés de cicatrices et marques durcies par les années, et ses mains portaient les stigmates d’un labeur incessant : coupures, phalanges épaissies, peau rugueuse. Des mains qui avaient longtemps créé, mais qui tenaient aujourd'hui deux hachettes dont le tranchant était encore couvert de sang frais.
Son pas était lourd, son allure, impétueuse et sans compromis, trahissant quelqu’un qui avançait sans regarder les obstacles. La tête haute, je distinguai sur le côté gauche de son cou une marque plus sombre que le reste de sa peau, évoquant la silhouette d’un arbre. Une tâche naissance peut-être, qui semblait s’ancrer en lui comme un rappel silencieux de ce qu’il avait été, ou de ce qu’il était destiné à devenir.
Mais ce sont ses yeux, marron foncé, qui m'interpelèrent davantage. Ils brûlaient d’une lueur qui n’avait rien à voir avec la bravoure des héros. Une lueur que je ne connaissais que trop bien, car c’était une marque indéniable et familière de ma Maîtresse : le deuil. Le deuil, non cicatrisé, dans toute sa splendeur dévastatrice. Le genre qui fait basculer une existence d’un côté ou de l’autre d’une frontière invisible.
Curieux comme jamais, je m’immisçai immédiatement dans son passé, plongeant sans permission dans ses souvenirs intimes. Je voulais comprendre. Je devais comprendre : y avait-il un lien tangible entre son chagrin, la perte évidente d’un être cher, et les mystérieux filaments d’énergie qui les encerclaient ?
J'appris qu'il s’appelait Marc Borrasaïn. Un patronyme courant chez les nains des montagnes. Autrefois forgeron de métier, il s’était tué à la tâche à force de polir des pierres, tailler des métaux et façonner des joyaux pour d’autres que lui. À soixante-dix ans, ce qui n’était que le début de la maturité pour les individus de sa race qui vivaient facilement deux siècles, cet artisan avait travaillé dur, continuellement, et sans jamais recevoir la reconnaissance espérée.
La Mort, aussi cruelle que tendre selon les circonstances, lui avait alors arraché son épouse. Je la reconnais que trop bien. Ma Maîtresse dans toute sa splendeur : imprévisible, efficace, théâtrale. Elle ne prévient jamais, ne s'excuse jamais. Elle prend simplement ce qui lui revient de droit.
Tout ce que Marc possédait de douceur, de gentillesse, s’était évaporé avec sa bien-aimée, comme de l’eau jetée sur des pierres chaudes. Il ne lui restait désormais que l’amertume froide de celui à qui on a tout pris, et qui, n’ayant absolument plus rien à perdre, avance sans regarder derrière lui. Et sans se soucier de ce qui pourrait lui arriver.
Il avait quitté précipitamment Écus-sur-Erdre, leur village natal, en emportant seulement deux choses : ses outils de forgeron, et un éclat de pierre précieuse qu’il n’avait jamais eu le temps de tailler pour celle qu’il aimait. Un cadeau inachevé. Un projet mort-né qui symbolisait tout ce qu’il ne pourrait plus jamais accomplir.
Depuis cet événement tragique, une plaie béante, profonde, s’était ouverte en lui. La fissure était récente, encore fraîche et saignante, et j’y découvris une étincelle bestiale, brute. Une rage, sans le moindre artifice, qui souhaitait ardemment affronter la Mort elle-même. Qui la défiait ouvertement de le frapper, de venir enfin le chercher. De mettre fin à cette culpabilité tenace. À ce sentiment d'impuissance et d'injustice. Pourquoi était-il encore en vie alors qu'elle était partie ? Pourquoi l'avoir emmenée sans préavis ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Ils était encore jeunes pour avoir eu des enfants, même s'ils s'étaient tous deux déjà projetés dans cette perspective. Dans leurs premières années, Marc avait des activités en dehors de son travail. Il sculptait le bois les soirs d'été, façonnait de petites figurines qu'il offrait aux enfants du village. Il jouait aux cartes avec d'autres artisans le dimanche. Mais progressivement, insidieusement, le travail avait tout envahi. Les commandes s'accumulaient, la réputation de son savoir-faire s'étendait, et il s'était laissé absorber par la forge. Son épouse ne s'était jamais plainte ouvertement, mais je voyais dans les souvenirs fragmentés du nain qu'elle avait attendu. Attendu qu'il ralentisse, qu'il lui accorde plus de temps. Et maintenant, cette culpabilité le rongeait comme un acide. Tous ces soirs où il aurait pu rentrer plus tôt. Tous ces dimanches sacrifiés. Toutes ces conversations repoussées à plus tard, un plus tard qui ne viendrait jamais.
Je compris intuitivement que Marc ne savait pas encore ce que sa colère grandissante dissimulait. Elle allait se réveiller, sortir progressivement de sa cachette, comme une bête qui sort de son hibernation, et je me promis d’être là pour la voir émerger. En moins d'une heure, j'avais trouvé mon premier sujet d’observation, mon point d’ancrage dans ce monde étrange. Un individu en quête de sens, en recherche de vengeance. C'était prometteur. Et potentiellement explosif !
Cela dit, je ne saisissais pas le lien direct entre cette cicatrice émotionnelle et les particules magiques qui continuaient de virevolter frénétiquement autour d’eux trois. La rage de Marc, encore enfouie, cherchait à interagir avec ces éléments invisibles. Mais le résultat était instable, dépourvu de maîtrise. Comme un enfant qui découvre le feu et qui ne sait pas encore qu’il peut brûler.
C’est alors, interrompant mes réflexions, que le nain leva une de ses hachettes ensanglantées. Il l’orienta en direction d’un gobelin blessé qui rampait devant eux, laissant une traînée de sang sombre sur le sol rocailleux. Dernier survivant pitoyable de sa troupe massacrée, la créature se carapatait dans le vain espoir d’échapper à ses bourreaux.
L’arme tournoya dans l’air avec un sifflement et je crus sincèrement que ma Tutrice allait s’imposer d’elle-même, réclamant son dû. Sauf que la lame manqua. Elle se planta violemment dans la terre meuble à quelques centimètres de sa cible, vibrant sous l’impact.
Sans être un guerrier chevronné ou un lanceur expérimenté, rater le fuyard à cette distance ridicule était impossible. Et pourtant, il y parvint, et personne ne sembla surpris par cet échec grotesque. Ses camarades se moquèrent même ouvertement de lui, arguant que c’était la deuxième fois qu’il visait si lamentablement. J’en restai interdit.
Car j’avais vu autre chose. Je l’avais clairement vu : l’air avait frémi ! Les particules mystérieuses s’étaient entrechoquées, agitées, et elles avaient délibérément dévié son geste ! Je n’avais pas rêvé. Oh non, certainement pas. Une main invisible avait détourné la trajectoire de la hachette. Une force inconnue, inexpliquée, que personne d’autre que moi n’avait remarqué. Mon parrain ne m’avait rien mentionné de tel. D’où cela provenait-il ? Quelle était la nature exacte de cette intervention ?
À cet instant précis, je compris avec certitude que ce trio serait mon point de départ. Témoin silencieux, je les suivrai jusqu’à obtenir toutes les réponses aux questions qui m'assaillaient de toute part. Comment cette énergie avait-elle pris part au combat ? Dans quel but ? Pour quelle raison ? Était-ce le libre arbitre qui s’exprimait ? Un mauvais lancer de dés ? Le fruit du pur hasard ? Ou quelque chose de bien plus profond et plus intentionel ?
Le bouillon invisible qui dansait autour d’eux n’était pas seulement de la magie ordinaire. C’était une fracture. Une dualité. L’énergie était littéralement fendue, comme deux serpents antagonistes noués dans un même corps, l’un crachant du venin mortel, l’autre offrant un baume salvateur. Le Ying et le Yang dans leur expression la plus pure.
Sa présence était quasi inexistante autour de l’adolescente apeurée. Idem pour son père. Ces trois aventuriers étaient-ils les seuls affectés par ce phénomène ? Quelles étaient la source originelle et la destination finale de ce flux incongru ? Que représentaient ces deux parités contradictoires ? Que se passerait-il si l’un des deux prenait définitivement l’ascendant sur l’autre ?
J’allais le découvrir. J’allais le comprendre. Si j’avais de la chance, j’en tirerais peut-être un rapport palpitant qui impressionnerait suffisamment ma Tutrice pour accélérer mon ascension vers sa Brigade personnelle.
Il me paraissait évident, presque certain, que l’instabilité omniprésente ne durerait pas éternellement. Elle finirait par éclater, par se résoudre d’une manière ou d’une autre. Et ni Marc ni aucun autre habitant de ce monde n’avait la moindre idée de ce qui les attendait véritablement.

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