Nam Ahc
Tymor et Marc pesaient leurs options avec une gravité inhabituelle.
La solution était-elle dans cette cave, derrière ce pan de mur ? Y avait-il réellement une solution ? Devaient-ils combattre ou battre en retraite ? Eux habitués à foncer têtes baissées, c'était bien la première fois qu'ils hésitaient face à une telle décision.
Adossés contre la pierre froide, leurs yeux étaient rivés sur la cloison qui les séparaient des mygales géantes. Ils avaient ouvert une bouteille de grand cru, dont le liquide ambré scintillait faiblement à la lueur des torches, promettant un réconfort temporaire. En l'absence de verre, ils le dégustaient directement au goulot, et le goût du vin était surprenamment fin sur leurs langues desséchées par la tension. Un nectar qui contrastait cruellement avec la situation dans laquelle ils se trouvaient. Des notes de fruits mûrs et de chêne. Une rondeur veloutée. Harrie aurait été jaloux.
Marc but une longue gorgée, sentant l'alcool réchauffer son ventre noué, tandis que Tymor, elle, sirotait lentement, les yeux dans le vague. Je l'entendais calculer mille stratégies qu'elle savait vouées à l'échec. Le silence était pesant.
Il se brisa lorsqu'une voix familière se fit entendre à l'étage supérieur ! Le nain poussa un juron et faillit en lâcher la bouteille. Suffisait-il de parler d'alcool pour que le jeune moine apparaisse comme invoqué ? Avait-il été transporté, comme par magie, à l'instant où la demi-elfe avait débouchonné le magnum ? Non. Il ne fallait pas rêver, non plus. Le jeune moine avait simplement fait son bout de chemin, depuis le camp des orcs, sans que je ne m'en aperçoive, trop concentré sur le dilemme mortel qui se jouait à la cave.
Avec sa nonchalesnce habituelle, je le vis pénétrer dans la bâtisse et se fier aux cadavres pour retrouver ses camarades, les appelant sans crainte. Mais ce n'était pas tout ! Des syllabes étrangères, s'apparentant à des grognements bestiaux, résonnaient en écho. Cela signifiait que face au chaman, le jeune homme avait su être convaincant. Ou du moins suffisamment insistant et persuasif pour obtenir une maigre escorte : trois orcs l'accompagnaient, leurs armures de fortune cliquetant à chaque pas. Je regrettais d'avoir loupé cet échange-là !
Quoi qu'il en soit, le groupe était de nouveau au complet et leur nombre venait même de tripler. Aussi incongru que cela puisse paraître, c’est littéralement ce qui les sauva.
Sans même se concerter, le duo désespéré se releva et reposa la bouteille sur l'étagère, prêt pour la suite. Alors que Harrie et sa garde les rejoignait dans la sombre cave, les gratiffiant d'un chaleureux "Ah, vous voilà !", ils poussèrent de nouveau la porte secrète et s'écartèrent. Cette fois encore, les gonds grincèrent sinistrement.
Se tournant vers les orcs, Tymor pointa son oeil gauche, puis le caveau.
En un éclair, le chaos éclata.
Sans réfléchir, les deux espèces s’entre-déchirèrent dans un concert de cris bestiaux et de sifflements venimeux. L’affrontement fut d’une sauvagerie rare, primitive, rappelant les âges anciens où la vie n’était qu’une lutte perpétuelle. Chélicères corrosifs contre crocs jaunis. Dards acérés contre lances rouillées. Mandibules claquantes contre haches ébréchées. C'était un vrai spectacle !
Le sol de pierre tremblait sous le poids des bêtes et l’air confiné vibrait de cris, de coups sourds, de chocs qui rebondissaient contre les murs humides. Une bénédiction pour le trio, qui profita de la mêlée sanglante pour frapper là où il fallait, sans scrupule.
L’énergie duale s’anima de plus belle, réagissant à la violence déchaînée. Les filaments invisibles s’enroulèrent autour des combattants, fusionnèrent en nœuds complexes, se divisèrent en fractales lumineuses, comme si le bien et le mal se disputaient le contrôle de l’instant. Des vagues contradictoires ondulaient dans l'espace, se chevauchant, s'annulant, renaissant.
Émerveillé, je ne savais plus où donner de la tête.
Quand le silence retomba enfin, presque apaisant, et que la poussière se dissipa lentement dans l’air chargé d’odeurs de sangs et de venin, les quatre araignées gisaient, leurs carapaces encore fumantes. Un liquide verdâtre s’écoulait de leurs corps monstrueux, formant des flaques visqueuses sur le sol.
À côté de l’une d’elles, Harrie s’était écroulé, la respiration saccadée. Non loin, Marc avait un genou au sol, tremblant d’épuisement. Un orc avait été atrocement éventré, tandis qu'un second avait une hachette plantée à l’arrière du crâne. Le troisième et dernier, encore debout, titubait. Repérant la hache, son visage se marqua d'une incompréhension soudaine, se rendant compte de la trahison, au moment même où un jet d’acide lui brûla le dos. Il hurla, et agonisa quelques secondes avant de rendre son dernier souffle.
Contre toute attente, les trois aventuriers étaient en vie ... Meurtris, chancelants, vidés. Ils respiraient encore. Ce n’était pas leur plus glorieux combat, loin des récits héroïques contés dans les tavernes. Mais peu leur importait. Autour d’eux ne restait que des cadavres, et ils avaient survécus. Leur désir de survie avait écarté toute bonne conscience, tout honneur.
Avec le peu de force qui leur restait, ils examinèrent l'anti-chambre. Le combat avait été relativement rapide, mais ce n'était pas une raison pour s'éterniser.
La pièce contenait de nouveaux parchemins, un pendentif, des armes, une série de potion en tout genre, et enfin, posé sur un piédestal rudimentaire, l’Œil de Gruumsh. Exactement comme l'avait décrit le chaman. Impossible de ne pas le reconnaître. Le reliquat sombre, luisant comme une perle noire maléfique, était enfin là, à leur portée. L'objet sacré tant convoité. On aurait d’ailleurs dit qu’il les observait, lui aussi.
C’était sidérant ! Vertigineux. Chaque pas de leur périple avait tendu vers une mort certaine et méritée. Et pourtant, ils s’en sortaient. Marc, dont le sang dégoulinait de son épaule jusqu'à ses doigts crispés, ne parvenait même plus à soulever sa deuxième hachette. Tymor était à bout de souffle, et à bout de sort, sa sorcellerie complètement épuisée. Ses poumons manquaient d’air et la brûlaient de l’intérieur, alors que sa baguette ne lui répondait plus. Harrie, de nouveau sur ses pieds, n'en menait pas large non plus. Les jambes lourdes comme du plomb, la vue trouble et voilée de sueur, ses poings saignaient abondamment. Des ampoules douloureuses s’étaient formées sur ses paumes calleuses et rendait la prise de son bâton insupportable.
Un mélange paradoxal de rage et d’admiration monta en moi, sentiment que je ne croyais plus éprouver après tant de siècles d’observation. Ils n’avaient ni crainte ni respect pour ma Maîtresse, et je ne savais pas quoi en penser.
Cela dit, ils n’étaient pas tirés d'affaires. Loin de là. En réalité, malgré cet improbable scénario, les héros du jour n’avaient fait que repousser l’inévitable. Je le savais fort bien. Quel que soit leur succès, le chaman allait se débarrasser d’eux.
Quelques jours plus tôt, alors que les aventuriers marchaient avec peine jusqu'à Étic, j’avais pris le temps de le sonder. De plonger dans les méandres de son vieil esprit préoccupé.
Nah Ahc. C’était son véritable nom. Celui reçu à la naissance, et que très peu de ses confrères actuels ne connaissaient. Dès son plus jeune âge, dans une tribu reculée des montagnes, ses capacités magiques et ses connaissances instinctives des plantes l’avaient élevé au rang de guérisseur. Il faut dire que les gens de son espèce cogitaient peu. Ils n'aspirent qu'à se battre. Mais ils étaient suffisamment lucides pour savoir qu’un tel esprit, rare et précieux, ne devait pas être gaspillé sur un champ de bataille. Depuis lors, les guerriers ordinaires le protégeaient. Ils s’inclinaient respectueusement devant lui, et personne ne prononçait son nom par crainte superstitieuse. Si bien qu’avec le temps, tous l’avaient oublié, et lui-même s’était contenté du titre impersonnel de chaman.
Vis-à-vis des trois énergumènes, mes fameux sujets, sa décision était prise depuis leur arrivée au campement. Son intention était purement patriarcale, dictée par des siècles de tradition : les éliminer comme de vulgaires insectes. Pourtant, sa conscience m'appris qu'il avait jadis été respectueux de la vie d’autrui, quelle qu’elle soit. Il avait tenté d'apporter un semblant de raison et de mesure là où ses soldats assoiffés de sang ne cherchaient qu’à détruire. Il avait essayé d’unir les siens sous une même bannière. En vain ! Les orcs étaient faits pour vivre en petites tribus, autonomes, dispersées. Être plus nombreux signifiait organisation, hiérarchie, règles. Ça ne collait pas avec leur nature profonde.
Malgré tout, il avait quand même réussi l’exploit d’instaurer deux années de paix fragile, où chaque clan laissait les autres tranquilles. Jusqu’à ce que leur temple soit profané !
Quel affront inexcusable ! Insulter leur Dieu de la sorte ne pouvait rester impuni. Comment les humains osaient-ils une telle offense, une telle arrogance ? Si sa troupe n’avait pas réagi avec force et violence, ils auraient perdu toute crédibilité auprès de leurs ancêtres vénérés, et par la même occasion, des autres tribus. Ces dernières n’attendaient qu’un signe de faiblesse de sa part. Ils auraient été chatiés, inévitablement.
Son passé tumultueux m'avait prouvé, une fois de plus, que l’énergie instable se nourrissait avidement de chaque action extérieure. De chaque décision morale. Elle n’était pas simple spectatrice. Tout en maintenant sa forme duale, elle grossissait progressivement autour des habitants de ce monde. Dans une danse perpétuelle, elle les usait, les exploitait pour sa propre croissance.
Lorsque mes trois aventuriers avaient froidement assassiné les hommes de main du Dr Aziw, mais aussi lorsqu’ils avaient pris les orcs à revers, la partie nocive s’était instantanément gonflée, renforçant la bête en Marc et le Ki en Harrie. Pulsant avec intensité, elle leur réclamait plus de sang, plus d’anarchie. À l’opposé, l’élimination des araignées, puis la restitution courageuse de l’Œil au chaman trois heures plus tard, avait fait jaillir une énergie claire, diamétralement opposée. Comme un contrepoids venu apaiser les excès de la première.
Malheureusement, cette lueur était trop tardive et ne faisait pas le poids face à la noirceur qui habitait Nam Ahc. Quand ils se présentèrent à lui, Marc péniblement juché sur un cheval dérobé dans l’écurie du docteur, l’aura du vieil orc était encore plus déséquilibrée. Encore plus violente. La lutte inter-particulaire était inégale, disproportionnée. L’énergie mystérieuse pouvait bien dévier une attaque isolée, ou ralentir momentanément un bras, mais pas modifier la funeste destinée qui les attendait.
Ils lui donnèrent la relique, et ses yeux fatigués, creusés par les années de responsabilités, se perdirent dans son reflet miroitant. Je perçus son soulagement. L’espace d’un instant, il parut suspendu hors du temps.
C’est à ce moment précis que j’intervins.
J’aurais pu rester spectateur. En fait, j’aurai dû rester spectateur ! Influencer le destin des mortels n’était pas un acte anodin. C’était tout bonnement interdit. Pourtant, inexplicablement, je fus saisis d’un élan étrange. Pas de compassion, non, car cette émotion m’était étrangère. De curiosité plutôt. Une curiosité dévorante, irrésistible. Épiant le chaman égaré dans ses pensées nostalgiques, je vis une faille. Minime. Imperceptible. Un bouton rouge avec l’inscription “Ne pas appuyer” en gros caractères. Et mon inconscient m’y poussa.
Je me glissai de nouveau dans son esprit et lui montrai une vision qu’il connaissait déjà : si l’absence de l’Œil divin s'était prolongée d'une saison, les clans orcs se seraient entretués. Les cadavres se seraient entassés, des familles entières massacrées, la paix légère qu’il avait construite évanouie.
Il frémit et ses mains se crispèrent sur la relique.
Orcs comme humain, nain comme elfe, tous présents le guettaient et attendaient son verdict. Un instant interminable. Puis sa voix rauque brisa le silence.
— Vous avez … servi … le dieu borgne. Partez.
Sans un regard, comme si les aventuriers n’existaient plus, il leur jeta l’antidote. Ils obéirent sans discuter. Ils quittèrent le camp illico-presto, sous les regards incrédules des autres combattants.
Et moi, suspendu au-dessus d’eux, je tremblais. Qu’avais-je fait ? Avais-je vraiment influencé sa décision, ou ses pensées lui seraient-elles venues instinctivement, naturellement ? Venais-je d'influencer le cours de l'histoire ? Pouvais-je honnêtement nier mon intervention ? Ou la justifier ? Ma Tutrice était-elle déjà au courant de ma transgression ? J’avais commencé mon stage il y a à peine une semaine, et voilà que je brisais déjà les règles.
Moi qui était pourtant si minutieux dans mes études. Si organisé. Mon appétit pour comprendre ce monde complexe me poussait-il à dépasser les limites ? Et si ce séjour n’était en réalité qu’un examen déguisé ? Un essai pour tester mes capacités à rester neutre ? Mon parrain m’aurait volontairement induit en erreur, afin d’évaluer ma réaction face à une telle tentation …
En plein doute et rongé par la culpabilité, je laissai les aventuriers revenir à Étic où ils soufflèrent une semaine. Une longue semaine où je craignais ma sentence, m'attendant à être contacté par mes supérieurs, et profitant de ces derniers instants avec mes sujets.
Marc trouva refuge dans la forge du coin, battant le fer comme s’il espérait écraser ses sentiments sous le marteau pesant. Ses bras, déjà solides, se faisaient de plus en plus puissants, mais c’était sa rage qui chaque jour, prenait corps. Elle s’enracinait dans ses veines, dans sa mâchoire, dans son regard. À chaque coup porté, je percevais un rythme lourd, presque animal, où les particules instables répondaient avec enthousiasme. Elles s’amassaient autour de lui telle une meute invisible. On aurait dit qu’il sculptait sa propre métamorphose.
Cependant, en contradiction avec lui-même, il passait de nombreuses pauses apaisantes aux côtés de l’étalon qu’il avait emprunté à la maison du noble. À défaut d’être une preuve directe de leur cambriolage audacieux, le pur-sang était farouche et peu obéissant, refusant la selle. Mais Marc, avec cette étrange patience des êtres meurtris, parvenait petit à petit à l’apprivoiser. Dans son ancien village, il ne s’était jamais intéressé aux bêtes. Mais entre eux circula une onde imperceptible, une lueur fugace. L’énergie duale, encore. Sauf que cette fois, elle s’était faite douce et harmonieuse.
Pendant ce temps, Tymor, plus réfléchie, travailla chez un bijoutier réputé de la ville. Elle espérait en apprendre davantage sur les différents objets magiques que possédait ce monde. Sur les possibilités infinies qui s’offraient à elle pour accroître sa puissance encore partielle.
Ravi d’avoir de la main d'œuvre, de surcroît aussi efficace, le marchand l’exploita, lui faisant polir des bagues et des amulettes de toutes sortes. La demi-elfe à la peau écailleuse ne se plaignit pas. Elle observait, écoutait, et gardait en mémoire les sorts qui étaient gravés sur certains maillons.
En récompense de ses efforts, elle reçut finalement un vieux sac en toile brune, usé et poussiéreux, abandonné dans un coin de l’atelier. Son ouverture laissait entrevoir un intérieur d’un noir absolu, pouvant stocker jusqu’à vingt fois le volume de la besace extérieure. Communément appelé sac sans fond, personne n’osait se servir de celui-ci, de peur qu’il ne soit défectueux et engloutisse son contenu sans prévenir. Tymor y voyait pourtant l’opportunité de collecter davantage, se souvenant amèrement avoir été limitée lors de la fouille précipitée du bureau du docteur.
Harrie, enfin, avait ciblé une hospice plus à son goût : une taverne bruyante. Ce n'était pas une surprise. Il y passait ses journées et ses nuits, enchaînant les verres et les rires. La bière épaisse remplaçait sa discipline, et le vacarme sa méditation.
Pourtant, sous son rire facile et sa bonhomie apparente, je sentais l’inquiétude gronder. Il voulait oublier la peur des derniers combats, effacer l’image traumatisante des orcs et des araignées. Il n'avait jamais vu autant de morts, ni assisté à autant d'exécutions. Tant de vies qui s'étaient échappées. Pourquoi pas la sienne ? Il se questionnait sans vouloir connaître les réponses. Et chaque gorgée d’alcool n’était qu’un moyen temporaire de faire taire le vide entre deux respirations.
Chacun suivait sa route, croyant naïvement maîtriser son destin. Mais les fils invisibles de l’énergie duale s’épaississaient, inexorablement, autour d’eux. Je m'y étais même mêlé ...
En comparaison de leurs précédentes aventures, cette semaine fut paisible et légère. N’était-ce qu’une accalmie trompeuse avant la tempête ? Oh oui. Je le sentais, comme on devine la morsure d’un hiver rigoureux avant la première neige. Ce dernier était tout proche. Et j'avais finalement espoir d'être encore dans le coin pour le voir arriver.

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