Nirix
Depuis mon écart de conduite, le doute me rongeait. Si ma Maîtresse l'apprenait, mes jours sur cette terre pourraient être comptés. Être rappelé prématurément, devoir interrompre mes observations, voilà des perspectives qui me répugnaient. Quitter cet astre maintenant, sans avoir percé le secret de ces particules diffractées, aurait laissé en moi une frustration presque humaine.
Alors je laissai les aventuriers se remettre à Étic. Ils avaient besoin de repos, et moi de poursuivre. D'en apprendre davantage. D'assouvir ma curiosité. Alors je partis à la recherche du docteur Aziw, un goût désagréable en bouche.
Motivé par cette potentielle menace, je le retrouvais non sans mal. Il était à Laëlith. À cent kilomètres de chez lui, ne se doutant pas une seconde de ce qui était arrivé à son bunker.
Il déambulait dans les rues pavées de la capitale avec une assurance déplaisante. La puissance des particules qui l'accompagnait me subjugua. Elles tourbillonnaient autour de lui comme une nuée de dards prêts à transpercer le monde. Une aura dense, malsaine, boursouflée de magie noire et de certitudes arrogantes. Même moi qui avais servi la Faucheuse pendant six siècles, en ressentis l'équivalent d'un frisson.
Vêtu d'une longue robe noire brodée de symboles argentés, il attirait les regards craintifs des passants qui s'écartaient sur son passage. Son visage émacié, marqué par les années, affichait un sourire satisfait. Il venait de rallier un nouveau confrère à sa cause, un autre mage aux intentions douteuses.
Je m'immisçai brièvement dans son esprit, suffisamment pour comprendre ses plans. Son excitation était palpable. L'Œil de Gruumsh, qu'il croyait en sécurité dans son antre, représentait sa plus belle prise depuis des lustres. Toute la guilde le regardait d’un œil nouveau et tentait d’obtenir ses bonnes faveurs. Il s’en délectait ! C’était ça, le pouvoir.
Il ne comptait pas rentrer chez lui avant plusieurs jours, ayant des affaires à conclure ici. Et il souhaitait laisser le temps à son nouveau statut de prendre place. Il n’y avait aucune raison de se précipiter. Ah. Si seulement le docteur avait su. Je l’imaginais bien lancer une traque impitoyable. Et en toute transparence, je ne crois pas que mes sujets auraient eu la moindre chance face à un mage de son calibre.
Laëlith elle-même me captiva. Cette capitale était une fourmilière d'un niveau largement supérieur à Étic. Une concentration intenable de corps et d'âmes, une densité exagérée. Les rues grouillaient, mais pas de la variété innocente qu'on trouvait dans les villages. Non, ici régnait l'ambition dévorante, la cupidité sans limite, la corruption à tous les étages. Nobles complotant dans leurs manoirs fortifiés, marchands trichant sur les balances, assassins négociant leurs contrats dans des tavernes sombres.
L'énergie duale était partout, omniprésente. La partie ténébreuse dominait largement, gonflée par les actes égoïstes et violents qui se perpétraient quotidiennement dans cette ville. Les filaments lumineux n'avaient pas abandonné le combat pour autant, luttant sous une masse oppressante de noirceur.
C'était effrayant. Et enivrant. Je comprenais maintenant pourquoi l'énergie instable s'alimentait si aisément. Il y avait des dizaines d'individus dont l'aura ressemblait à celle du Dr Aziw. Tous enveloppés dans un cocon de particules sombres, exploitant cette énergie pour accroître leur pouvoir. Sans réaliser ce que cela impliquait.
Je ne saurais dire combien de jours je restais à explorer la capitale, volant d'une conscience déchue à une autre. Repérant des ondes duales à chaque coin de rue, je documentais leurs manifestations, leurs variations. C'était une mine d'informations pour mon rapport, mais aussi une distraction dangereuse.
Au point que je faillis manquer la suite des aventures de mes héros d'attache.
Ce fut un sursaut qui me ramena brutalement à eux. Comme un appel silencieux, une perturbation dans le tissu invisible qui me liait à mes trois sujets.
Ils avaient quitté Étic et se trouvaient à deux journées de marche de la ville, au sud-est, en dehors des sentiers battus. Avaient-ils trouvé une nouvelle quête ? Déterminés une nouvelle destination ?
Le paysage avait significativement changé : les forêts denses avaient cédé la place à un terrain rocailleux et hostile. Le groupe avait commencé l'ascension d'une montagne peu avenante, dont les flancs abrupts étaient parsemés d'éboulis et de végétation rabougrie.
Devant eux, camouflé derrière de touffus buissons épineux, se trouvait une entrée. Un tunnel ancien, à demi effondré, dont les montants gravés portaient des inscriptions illisibles. Tymor la pointait du doigt, tenant un papier dans ses mains. Si mes souvenirs étaient bons, c’était un des parchemins dérobés dans le bureau du docteur, quelques jours plus tôt.
Je m’approchai pour mieux l’examiner. Je distinguais des lettres, en relief, et entre elles, l’image d’un serpent qui semblait se dérouler, ondulant. Le papier lui-même dégageait une lueur froide, presque bleutée. Ce n'était pas une simple carte. C'était un artefact ancien. Le genre d'objets que des collectionneurs comme le Dr Aziw tuaient pour posséder.
Mais ce qui attira également mon attention fut la présence inattendue d’un quatrième acolyte.
De taille moyenne, cet homme avait les cheveux emmêlés comme des racines d'arbre, tombant en mèches désordonnées sur ses épaules. Sa barbe noire, tout aussi sauvage, était parsemée de tâches blanches et grises. Approchant la cinquantaine, le temps avait marqué son visage de rides profondes, mais ses yeux verts conservaient une clarté juvénile. Il portait des vêtements de cuir tanné et une cape de fourrure. Une odeur de mousse humide émanait de lui.
Je n'eus pas le temps de m'y attarder davantage qu’ils pénétraient déjà dans le tombeau, le pas décidé. Marc ouvrait la marche, sa hache brandie et un écu en bois solidement attaché à son avant-bras. Tymor suivait, sa baguette à la main. Harrie fermait la marche, son bâton de pèlerin tapant en rythme contre les pierres. Et devant lui, le nouvel arrivant, silencieux, scrutait les ombres avec une attention particulière.
Les couloirs étaient étroits, oppressants, et si bas de plafond que seul le nain n’avait pas à se baisser. L'air stagnant sentait la pierre moisie et la terre infectée par des siècles d'abandon. Une odeur de décomposition flottait. Leurs bottes soulevaient des nuages de poussière derrière eux. Pourquoi étaient-ils venus jusqu'ici ? Et qu’espéraient-ils trouver dans un tel endroit ?
Marc et Tymor avançaient avec une confiance accrue, leur vision nocturne les privant des couleurs mais leur permettant de distinguer chaque détail dans l'obscurité. Leurs pupilles dilatées captaient la moindre lueur, transformant les ténèbres en un paysage de gris et de noirs.
Harrie et l'autre homme, privés de cette faculté, avaient allumé une torche. Les flammes dansantes projetaient des ombres grotesques sur les murs, animant les sculptures macabres qui les ornaient. Des scènes de batailles anciennes, de sacrifices rituels et des créatures mi-homme mi-serpent, gravées dans la pierre. Un ancien tombeau ? Un mausolée connu ?
L'exploration fut ... atypique ! Oui, c’est le terme qui la décrit le mieux. J'en reste encore perplexe. De nouveau, ces mortels me démontrèrent qu’ils pouvaient danser avec ma Maîtresse, la frôlant à chaque tournant, mais sans jamais la rejoindre.
Ce fut un véritable déluge d'embuscades : squelettes surgissant de niches cachées, tombes piégées libérant des gaz empoisonnés, goules affamées, dalles minées. Ce tombeau avait été conçu pour tuer ses visiteurs, protégeant jalousement ses secrets contre les intrus. Je m’en serai voulu d’avoir loupé une telle distraction.
J'assistai avec joie à plusieurs combats, constatant que les héros étaient mieux organisés que les fois précédentes.
Le trio initial avait appris de ses erreurs : leurs mouvements étaient coordonnés, leurs attaques plus stratégiques. Tymor avait acquis de nouveaux sorts, et variait habilement entre feu et glace, lançant des flammes pour carboniser les squelettes, puis gelant les goules afin de les ralentir. Sa confiance grandissait. Mais avec elle grandissait aussi l'aura sombre qui l'enveloppait.
Harrie aussi variait sa tactique. Il ménageait davantage ses poings endoloris en usant de la frappe contondante de son bâton. Le bois dur s'abattait avec précision, disloquant les articulations, brisant les os. Son Ki circulait plus librement, plus instinctivement. La semaine passée à boire et à se reposer avait paradoxalement affiné sa connexion avec l'énergie intérieure.
Marc, en première ligne du quatuor, évitait de jouer constamment au bouclier humain et contrait grand nombre de coups à l’aide de son écu. Une subtilité qu'il oubliait malheureusement dès que sa bête enragée et son goût masochiste pour la douleur reprenaient le dessus. Alors, il lâchait son bouclier pour saisir une seconde hachette et se ruait en avant, hurlant comme une furie.
Le dernier arrivant de la bande, dont j'avais enfin décelé l’identité, était Nirix Domereld. Druide de son état, sa bienveillance naturelle contrastait avec la sauvagerie du nain barbare. Régulièrement, ses paumes rugueuses caressaient la pierre, et ses doigts palpaient la terre et les racines apparentes pour s'imprégner des lieux et comprendre leur essence. Je sentais qu'il ne faisait qu'un avec la nature environnante, même si cette connexion était moins flagrante depuis leur entrée dans le mausolée.
Autre caractéristique marquante : sa méfiance, qui égalait celle de Tymor. Ses gestes étaient prudemment calculés, et son regard constamment en alerte. Il identifiait les dangers avec une facilité déconcertante, comme s'il sentait la présence de la Mort avant même qu'elle ne se manifeste.
Il scrutait chaque pièce avant d’avancer et surtout, il prenait la peine d’identifier les batailles perdues d'avance. Celles où la retraite valait mieux que l'héroïsme stupide. Deux fois, il leur sauva la mise, flairant la souricière avant qu'elle ne se referme sur eux.
La première fois, il détecta un plafond prêt à s'effondrer. La seconde, il les arrêta net devant une porte apparemment anodine. Derrière elle, il le sentait, se trouvait le plus grand danger de ces catacombes : un serpent squelettique, colossal, dont les vertèbres mesuraient la taille d'un torse humain. Quand la créature bougeait, ses os résonnaient comme des cloches brisées, un tintement funèbre qui glaçait le sang.
Ils longèrent silencieusement le corridor adjacent, retenant leur souffle. Le monstre glissait derrière les murs épais, avisé de leur présence, mais ne pouvant se rendre dans des couloirs si étroits. N’ayant vu que son ombre, personne ne contesta la décision de Nirix. Même Marc, malgré sa soif de combat, avait comprit que certaines batailles ne méritaient pas d'être livrées.
L'énergie duale, je le constatai avec fascination, réagissait différemment en présence de ce druide. Elle se stabilisait légèrement, comme apaisée par son aura naturelle. Les particules lumineuses affluaient vers lui, attirées par sa connexion avec les cycles de vie et de mort.
Après deux heures d'exploration, ils débouchèrent dans la plus grande salle du sépulcre. Une chambre funéraire monumentale, soutenue par une dizaine de colonnes massives sculptées de scènes mythologiques. Le plafond voûté s'élevait à plus de quinze mètres, disparaissant presque dans l'obscurité, et il y avait une multitude de débris de roche au sol. Au centre trônait un sarcophage, mais ce n'était pas lui qui attira leur attention.
C'était le basilic. Ah, le basilic ! Je faillis me préparer un bol de popcorn tant le spectacle promettait d'être absurde.
La créature était gigantesque. Son corps reptilien, long de six mètres, était couvert d'écailles olivâtres qui luisaient faiblement dans la pénombre. Sa tête triangulaire arborait des yeux jaunes hypnotiques et une crête osseuse qui lui donnait un air de dragon miniature. Des crocs acérés dépassaient de sa gueule entrouverte.
La bête était attachée à la colonne centrale par une longue chaîne métallique qui trahissait ses moindres déplacements. Chaque fois qu'elle bougeait, le métal raclait contre la pierre dans un grincement désagréable. Elle ne dérangeait personne, somnolant paresseusement, sa queue épaisse enroulée autour d'elle. Un gardien passif, dangereux seulement si on l'approchait de trop près ou si on osait croiser son regard.
Mais les aventuriers étaient persuadés de devoir le terrasser, surtout après avoir décliné le précédent combattant. Ils se concertèrent brièvement, puis se jetèrent sur lui. Tymor l’inonda de flammes et de glace. Marc rugit comme une bête et se précipita sans stratégie claire. Harrie fit écho à son cri, son Ki décuplant sa vitesse et sa force. Même Nirix, habituellement hésitant, se laissa emporter par l'élan du groupe. Son lance de druide brillait d'une lueur argentée tandis qu'il tentait d’entraver le reptile.
À quatre contre un, l’affrontement aurait dû être rapide. Mais l’iguane leur offrit une résistance surprenante, bien au-delà de ce qu'ils avaient anticipé. Son armure d’écailles déviait les lames, ses crocs claquaient avec une vitesse foudroyante, et son regard hypnotique ralentissait leurs réflexes.
Le jeune moine, combattant au front avec le nain, reçut une première morsure au bras gauche. Il hurla, sentant le venin brûler dans ses veines. Mais il continua à se battre, refusant de reculer.
Puis vint la seconde morsure, au niveau de la cuisse cette fois-ci. Les crocs s'enfoncèrent profondément, injectant une dose massive dans sa circulation sanguine. Harrie s'écroula, son bâton échappant à ses doigts soudainement inertes.
Sa peau vira au livide en quelques secondes, prenant une teinte cadavérique. Ses lèvres devinrent bleues et je sentis son âme vaciller, glissant doucement vers le seuil que je connaissais si bien. Ce point de non-retour que j'avais vu des milliers d'âmes franchir.
J'esquissai un sourire involontaire. La Mort l’attrapait enfin. Cette fois, c'était terminé. Aucune potion ordinaire ne pourrait le ramener sur terre. Ma Maîtresse allait enfin réclamer son dû. Du moins, le pensait-elle. Et moi aussi, je l'admets.
C'est alors que l'énergie instable s'affola de nouveau. Elle réagit avec une intensité que je n'avais jamais observée auparavant. Les filaments convergèrent massivement vers Harrie. L’affrontement des particules n’avait jamais été aussi clair : la partie lumineuse formait un cocon protecteur autour de son corps défaillant, tandis que son alter-ego s’obstinait à le défaire. Un typhon de poudres magiques tourbillonna et je crus y décerner une figure géométrique. Un bloc avec de multiples faces en forme de triangles équilatéraux. Était-ce un dé ?
Je ne sais pas ce qui détermina le vainqueur, mais quoi qu’il en soit, la lumière remporta le bras de fer. Les particules réussirent à lutter contre les lois naturelles qui régissaient ce monde et tous les autres. C'était une rébellion cosmique à petite échelle.
Elles enveloppèrent le moine, le maintenant quelques secondes suspendu dans un entre-deux impossible. Ni mort ni vivant. Il flottait dans un état liminaire que même moi, serviteur de la Faucheuse, je peinais à comprendre.
Quelques secondes, juste assez pour que ses amis interviennent. L’un tenant la mâchoire d'Harrie ouverte, l’autre versant le contenu d’une fiole dans sa gorge, tandis que le dernier occupait le basilic. Le liquide s'écoula, disparaissant dans l'œsophage inerte.
La potion ne le soigna pas réellement, mais elle le stabilisa. Et elle le ramena à la vie ! Sa peau reprit des couleurs, ses yeux batifolèrent, hagards, et son souffle, léger, se fit entendre de nouveau.
Moi, je me frottai les yeux, sans voix ...
Harrie venait de décliner un appel direct de la Faucheuse. Il avait été au seuil, un pied déjà de l'autre côté, et il était revenu ! Je ne savais pas que c'était autorisé. Dans toute mon existence, je n'avais jamais assisté à pareille chose.
Bien sûr, des résurrections existaient. Des sorts puissants, des interventions divines, des miracles rares. Mais cela ? Cette combinaison d'énergie mystérieuse et de potion ordinaire qui arrachait une âme aux griffes de ma Maîtresse ? C'était inédit. C'était impossible.
À cet instant, alors que la créature finissait par succomber sous les coups répétés de Marc, Nirix et les derniers sorts de Tymor, je compris enfin. Je compris la raison d'être de mon stage. Je devais, quoi qu'il en coûte, isoler la source de cette effluve. Identifier son origine, comprendre ses mécanismes. Il me fallait percer ses secrets les plus intimes. Ma présence sur cette terre ne pourrait se conclure tant que je n'aurais pas résolu cette énigme qui défiait tout ce que je croyais savoir.
Cette énergie choisissait qui protéger et qui abandonner. Pourquoi ? Dans quel but ? Je n'en savais rien. Mais si aujourd'hui, elle avait sauvé un jeune homme d'une mort certaine, je me doutais qu'il y aurait un prix à payer. Car rien n'était gratuit dans cet univers. Rien. Et surtout pas le pouvoir d'échapper à la Mort.

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