Esuëlov
Lorsqu'ils ressortirent du tombeau des Rois-Serpents, le soleil les accueillit comme une bénédiction éclatante. Une promesse de vie après les ténèbres qu’ils venaient de quitter.
Ils plissèrent les yeux, chancelants et terrassés par l'épuisement accumulé, mais reconnaissants de retrouver sa lumière. Leurs corps étaient recouverts de marques révélatrices : ecchymoses bleutées, coupures rosées, morsures rougies. Des entailles et des impacts noircissaient également leurs armes respectives, et la lourdeur de leurs pas trahissaient un épuisement qui allait bien au-delà de l'effort physique. Harrie, en particulier, peinait à se remettre de son passage dans l’au-delà.
Pourtant, leurs regards brillaient. Un orgueil farouche et têtu. Ils avaient survécu, une fois de plus. Et cette simple réalité les galvanisait plus que n'importe quelle potion. Tandis que moi, je restai scandalisé de savoir que l'énergie duale pouvait ainsi réfuter ma Tutrice ! D'où se permettait-elle d'intervenir de la sorte ? Comment pouvait-elle avoir le dernier mot sur ma Maîtresse ?
Les aventuriers installèrent un campement sommaire dans un renfoncement de la montagne et dormirent à poings fermés. D'un sommeil si profond que même les bruits de la forêt alpine ne parvinrent pas à les troubler. Ils en avaient besoin. Je les observai, fasciné par la manière dont l'effluve mystérieuse continuait de circuler autour de leurs corps. Comme si elle profitait de leur inconscience pour s'enraciner davantage.
Le lendemain, quand ils redescendirent la montagne, les jambes encore tremblantes, une créature intrigante les attendait au bas du sentier rocailleux. Je l'avais repérée dans la nuit, surgissant des ombres avec une grâce troublante, et j'avais mené mon enquête, inévitablement. La curiosité, voyez-vous, est un défaut que des siècles d'existence n'avaient pas réussi à tempérer.
C'était une femme dont les traits distinctifs me permettaient de l'associer à une race peu connue nommée tiefling. Une peau d'un violet profond, presque mauve, qui captait la lumière de manière étrange. De petites cornes gracieuses et polies, recourbées vers l'arrière. Une queue fine et sinueuse qui battait l'air comme celle d'un chat. Et un sourire énigmatique, qui dévoilait de fines canines acérées. Tout en elle respirait le danger apprivoisé.
J’avais appris de ses pensées qu’elle avait rencontré Harrie quelques jours plus tôt, dans la taverne enfumée qu’il avait fréquenté pendant leur semaine de repos. Elle lui avait immédiatement tapé dans l'œil. Comment aurait-il pu résister ? Elle avait des yeux mordorés et lumineux, des cheveux d'un noir d'encre qui cascadaient sur ses épaules, et elle portait une tunique ajustée qui laissait deviner une silhouette souple et féline. De quoi laissait le jeune homme rêveur.
Elle l'avait écouté attentivement, plusieurs soirées consécutives, feignant la fascination pour ses histoires. Sa dernière épopée contre les orcs et les araignées l'avait intrigué tout particulièrement. Elle lui avait posé de simples questions, pour l'inciter à poursuivre, sa voix possédant cette intonation particulière que seuls les menteurs sincères savent manier avec brio. Elle s'était assise invariablement à la même table, à l'écart de la foule bruyante. Le dos au mur, observant la salle avec un calme presque religieux, presque professionnel. Elle était envoutante et je ne doutais pas que l'on s'y attache si rapidement.
Le jeune moine avait eu la langue pendante, surtout alcoolisée, et ne s'était nullement méfié de son auditrice. Sa naïveté me surprenait encore. Heureusement pour lui, la voleuse, car c'en était indéniablement une, ne lui voulait pas de mal. Elle avait simplement vu là une opportunité en or, trop belle pour être ignorée.
Ainsi, il lui avait tout raconté, sans filtre ni prudence : la grotte des gobelins, les orcs menaçants, le chaman inquiétant, les araignées géantes. Même la fameuse carte volée dans la maison du noble. Chaque mot était une clef qu'il lui tendait innocemment, ouvrant des portes qu'il aurait dû garder fermées. Elle l'avait écouté patiemment, souriant au bon moment, versant du vin dans son gobelet vide. Une parfaite comédienne.
L'énergie était évidemment présente autour d'elle, ondulant au rythme de sa respiration, et je sentais que ses intentions étaient troubles, ambiguës. Pas maléfiques, non. Juste égoïstes et calculatrices. Elle cherchait son propre intérêt, comme la plupart des mortels.
C'était elle qui leur avait parlé des souterrains oubliés. De ce lieu perdu dans les terres brumeuses, où un trésor sommeillait depuis des siècles. Je comprenais maintenant ce qui les avait amené ici.
Elle avait demandé à Harrie de voir la carte, jouant de ses grands cils, et le jour suivant, sous le regard ébahi et méfiant de Tymor qui n'appréciait guère cette intrusion, elle avait passé sa main aux doigts délicats sur le parchemin. Elle avait murmuré quelques mots dans une langue que personne ne reconnus, et le serpent dessiné sur la carte s'était alors animé ! Il avait glissé fluidement sous les traits d'encre comme s'il nageait dans l'eau, explorant le papier, avant de s'immobiliser de nouveau dans une position légèrement différente.
— Promettez-moi une part équitable du butin, avait-elle dit avec un sourire commercial, et je vous mènerai au tombeau des Rois-Serpents.
Ils avaient fait mine de réfléchir.
Pas très longtemps, certes, car la perspective de richesses fait rarement appel à la prudence, puis avaient accepté sa proposition. Elle s'appelait Esuëlov Elleb, un nom qu'elle prononçait avec une pointe de fierté.
Elle avait passé deux journées supplémentaires à déchiffrer méticuleusement le papier ancien, traçant des notes cryptiques sur un carnet personnel, puis le groupe était finalement parti, accompagné de Nirix. Tymor l'avait opportunément rencontré dans une échoppe de potions quelques jours auparavant, et avait vu en lui un élément pertinent de leur groupe.
Il faut dire que mes sujets étaient trois têtes brûlées, toujours prêtes à foncer dans le tas, et l'ensorceleuse réalisait qu’un peu de mesure ne leur ferait pas de mal. Avoir avec eux quelqu’un qui connaissait les plantes et qui sauraient les soigner, pendant ou après un combat, lui paraissait vital.
Le silencieux druide avait accepté de se joindre à eux moyennant une rémunération honnête et l'engaement de ne pas profaner inutilement ce qui était sacré. Un homme de principes, visiblement.
Et voilà que le quatuor revenaient, épuisés mais vivants, le sac sans fond de Tymor rempli à craquer. Statuettes de jade, babioles dorées, bijoux de serpents entrelacés, ornements précieux, pièces anciennes frappées de symboles oubliés, ils avaient tout raflé sans discrimination. Même une dent de basilic, arrachée avec difficulté de la mâchoire du reptile. C'était pour dire.
Euphorique de les voir revenir après seulement trente-six heures, Esuëlov les conduisit avec assurance jusqu’à une petite auberge. Isolée en bord de route, elle en connaissait manifestement le patron, qu'elle salua d'un geste de main. L’établissement, une bâtisse trapue de pierre sombre aux volets fatigués, portait une enseigne où l’on pouvait deviner, sous des couches de peinture écaillée, le nom de La Javeline Rousse. À l’intérieur, l’air sentait le bois humide et les herbes séchées, comme si la cheminée luttait pour maintenir une chaleur stable.
Un homme replet et discret les laissa s'installer dans une pièce arrière, loin des regards indiscrets et des oreilles curieuses. Les murs y étaient couverts de tapisseries poussiéreuses représentant des scènes de chasse, sans doute pour masquer la pierre qui s’effritait par endroits.
Marc resta délibérément à l'extérieur, appuyé contre son cheval qui hennissait doucement. Il caressait l'animal d'un geste absent, presque tendre, la main glissant sur l'encolure chaude. Son regard était perdu dans de lointains souvenirs, des fragments d'un passé qu'il ne partageait avec personne. En l'espace d'une semaine, l'étalon était devenu plus qu'un moyen de transport. Il représentait un lien secret, mais vivant, avec ce qu'il avait été avant le deuil.
Harrie s'assit confortablement à une table bancale, observant avec intérêt les bouteilles variées présentes sur un buffet. Ses doigts pianotaient impatiemment sur le bois, visiblement prêt à se servir dès que l'occasion se présenterait.
Tymor se chargea des négociations, sortant au compte-goutte le contenu de sa besace sous les yeux brillants d'Esuëlov. Depuis que la demi-elfe s’était assise sur le trône du Roi-Serpent, je sentais en elle un frisson nouveau, vicieux. Un désir de pouvoir, encore discret mais persistant. Elle n'avait pas d’idée précise de la valeur réelle de leur butin hétéroclite, mais l'offre de la tiefling était suffisamment généreuse pour qu'ils ne cherchent pas à l'entourlouper stupidement. De plus, l'ensorceleuse comprit rapidement que beaucoup d'objets ne valaient pas grand-chose si on ne savait pas à qui les vendre. Et ils n'avaient aucun réseau ni contact dans ces milieux.
Nirix restait en retrait, observant le tout d'un œil soupçonneux. Sa prudence naturelle contrastait avec la témérité insouciante du trio initial, et je me surpris à apprécier cette dissonance rafraîchissante.
De nouveau, je constatais, et eux-mêmes le savaient confusément, qu'ils étaient devenus plus forts, plus résistants. La nuit dernière leur avait permis d'assimiler une partie de leurs expériences et de prendre conscience de leur périple transformateur. Les particules duales continuaient de s'amasser autour d'eux, en plus grand nombre. On aurait dit qu'elles cherchaient un point d'équilibre qui semblait toujours se dérober. Mais d’où venait cette source mystérieuse, dont ils puisaient leur magie sans ménagement ?
Au bout d’une demie heure, quelques bourses sonnantes changèrent de mains dans des cliquetis métalliques. Ils se retrouvèrent enrichis bien au-delà de ce qu'ils n'avaient jamais possédé. Tels des princes fortunés, ils retournèrent à Étic, se donnant rendez-vous dans une semaine. Esuëlove, qui avait parfaitement compris à qui appartenait initialement la carte, leur avait conseillé de ne pas s'éterniser dans la cité. Le Dr Aziw pouvait revenir de Laëlith à tout moment, et sa colère serait terrible.
Curieux, je suivis la voleuse quelques jours, laissant les aventuriers se reposer en ville. Elle vogua, principalement de nuit, pour atteindre ce qu'elle nommait La cité des assassins. Un endroit sans nom, qu'aucune carte ne mentionnait. La ville semblait née d’une ombre trop lourde pour disparaître au soleil. Les ruelles étroites s’enchevêtraient comme des veines noires et silencieuses. Entre les maisons, une brume stagnante portait l’odeur de la suie, du métal et des corps introuvables.
C’était un sanctuaire pour ceux qui vivaient sans visage : voleurs, meurtriers, messagers du silence, aventuriers déchus. Esuëlove rejoignit alors la Loge des Murmures, une organisation aussi disciplinée qu’un ordre religieux, où la loyauté se scellait dans la cicatrice et s’éprouvait dans l’ombre. Leur repaire, un ancien entrepôt aux vitres peintes, s’effritait comme une braise mourante ; mais à l’intérieur, on disait que l’on apprenait à disparaître entre deux battements de cœur.
Je demeurai dans cette cité lugubre le temps d’observer leurs rites et les prudentes manœuvres de la voleuse. Sans surprise, je constatais que l'énergie ne les avait pas épargné. Elle était bien là, encore plus silencieuse et invisible que tous. Je repris alors la route vers mes aventuriers. Eux n’avaient pas quitté la ville plus hospitalière où je les avais laissés, chacun occupé à ses propres recherches et préoccupations.
Tymor errait parmi les rayonnages poussiéreux de la grande bibliothèque municipale. Elle savait que ses flammes s'étaient indéniablement accrues, certes, mais que son corps demeurait vulnérable. Fragile et tremblant à chaque coup rapproché. Elle se mit donc en quête d'un objet rare et convoité : une cape de déplacement censée brouiller les perceptions et détourner les coups.
Je gardais un œil sur elle, penchée studieusement sur d’imposant bouquins, la paume noircie d'encre. Elle cherchait des indices sur la localisation d'un tel artefact. Elle interrogea des érudits, soudoya des bibliothécaires, fouilla dans des archives interdites. Son obsession grandissait.
Marc, de son côté, alternait entre l'écurie et la forge. Il s'attachait à son étalon volé avec la tendresse inattendue d'un père protecteur, ignorant que cet animal distinctif trahirait peut-être un jour l'origine de leur forfait. Dans la chaleur et sous le marteau résonnant, il réparait son armure cabossée, conscient que son rôle était d'encaisser stoïquement à la place de ses camarades plus chétifs.
Sa rage intérieure s'était aiguisée, affûtée comme une lame, et il dénicha dans un coin de la forge une lourde hache à deux mains qui lui convenait parfaitement. Il apprit d'un apprenti bavard qu'une cargaison de mithril arriverait bientôt en ville. Un métal rare et précieux, souple et léger, qui transfigurait miraculeusement armes et armures. Un autre fil d'aventure potentiel, brillant comme une promesse dorée.
Harrie, fidèle à ses habitudes, s'abîmait dans les quartiers festifs et bruyants, se languissant de sa chère tiefling. Entre deux beuveries, il rencontra un tatoueur réputé. Sans hésiter une seconde, ni même négocier, il lui céda l'essentiel de sa fortune nouvellement acquise pour orner son avant-bras de symboles magiques complexes. Insensé gaspillage, diriez-vous. Mais les runes mystérieuses, gravées dans sa chair avec des aiguilles enchantées, renforcèrent considérablement ses coups de poing, déjà amplifiés par son Ki. Ses bandages usés, rougis jusqu'à la corde par le sang séché, furent remplacés par des neufs.
Nirix, le plus sage et mesuré du groupe disparate, rejoignit le boisé qui longeait les murailles de pierre, après avoir dégoté de nouveaux chaussons au bazar du quartier populaire. Il retrouva à l’orée des arbres d'autres druides, ses semblables et frères spirituels. Ils échangèrent des connaissances et partagèrent des infusions.
Il composa une demi-douzaine de potions avec des herbes fraîches et troqua des graines ramenées du tombeau contre un morceau de bois d'une qualité exceptionnelle. Un matériau propice à être façonné en bâton rituel. Là aussi, une avenue s'ouvrait devant lui, promesse de renforcement futur.
Je réalisai avec stupeur qu'il s'était écoulé plus d'un mois depuis mon arrivée sur cette terre. Un mois ! Ce groupe, d'abord insignifiant et maladroit, était devenu plus respectable, plus compétent. Plus organisé dans ses actions. Des opportunités fleurissaient autour d'eux comme des mouches attirées par un cadavre en décomposition. Jusqu'où cela les menerait-ils ?
Je les observais, inlassable et invisible, et je voyais les possibilités éclore, se ramifier dans toutes les directions. Des quêtes naissaient à chaque coin de rue, comme si la ville elle-même les poussait vers le prochain gouffre, le prochain danger. L'énergie instable n'attendait que ça, se nourrissant de chaque décision, de chaque action.
Et moi, pendant ce temps, je poursuivais ma propre enquête. Devrais-je continuer avec eux, ou suivre d'autres sujets ? Un mois, et je n’avais pas grand élément concret. Je pistai cette magie duale qui me fascinait tant. Elle semblait venir de la région des Deux Lacs, épicentre géographique, mais restait frustrante d'imprécision. Telle une pulsation trop vaste et trop diffuse pour être cernée avec précision.
Pourtant, mon constat restait invariablement le même : ce monde était infecté. Malade jusqu'à la moelle. Les aventuriers n'en étaient que les symptômes visibles, les manifestations d'une corruption bien plus vaste.
Et cette corruption, je le sentais, finirait par se dévoiler.

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