Erias
Les pirates étaient bien trop nombreux et peu avenants pour envisager de les aborder. Ce n'était probablement pas le moment d'interrompre leur petite fiesta. Surtout qu'après les avoir observés quelques minutes, toujours perplexes face à leur physique anormalement hypertrophié, le quatuor ne distinguait pas le capitaine parmi eux. Ils n'étaient pas venus pour affronter une horde de corsaires suralimentés et alcoolisés. Ils cherchaient à parlementer avec le chef de la bande.
Était-il seulement ici, dans cette taverne improvisée ? Était-il vivant ? Avait-il la même allure que ses matelots ? Aucun moyen de le savoir sans se faire repérer.
Sur leur droite, un second couloir poursuivait son chemin, rempli d'un silence oppressant. Des torches l'éclairaient faiblement, projetant des ombres mouvantes sur les parois humides. D'un common accord, les aventuriers le suivirent prudemment, progressant à pas feutrés.
Après dix minutes dans ce boyau sinueux, sur le point de rebrousser chemin, ils débouchèrent sur une nouvelle caverne. Celle-ci était nettement plus spacieuse que les précédentes. Au centre, elle abritait un imposant navire. Un véritable trois-mâts, échoué dans cette grotte comme une baleine sur la plage. La coque était fissurée par endroits, un mât secondaire cassé à mi-hauteur, et une poignée de pirates s'y affairaient. Avec des outils rudimentaires, ils tentaient de réparer ce qui pouvait l'être.
L'un d'eux, facilement reconnaissable avec son chapeau à plume proéminent qui ne masquait qu’une partie sa sombre chevelure bouclée, ne pouvait être que le capitaine.
Je voyais les particules se démener frénétiquement autour des aventuriers. Elles virvoletaient, s'affolaient comme à leur habitude. Mais cette fois-ci, je sentis venir le moment où elles s'apprêtaient à perturber la suite des événements. Avec le temps, je commencais à repérer certains schémas répétitifs. Or, depuis l'arrivée des aventuriers dans la crique, elles avaient gardé un semblant de calme. Cela durait depuis trop longtemps. L'agitation ne tenait plus. L'énergie duale avait besoin de se manifester.
Encore une fois, je crus voir tourner l'ombre fugace d'une figure icosaédrique, comme un dé invisible lancé par une main cosmique. Alors que Nirix avançait avec sa réserve habituelle, lui toujours si prudent et mesuré dans ses mouvements, le tourbillon d'énergie profila son déplacement et le fit malencontreusement heurter un caillou. Un simple galet, insignifiant.
Sauf que le galet résonna, amplifié par l'acoustique de la caverne. Les aventuriers furent instantanément repérés. Il y eut un court silence. Un silence de mort. Un intervalle où les regards se croisent et s'interpellent. L'énergie duale cherchait-elle le chaos à ce point ? Ou n'était-ce véritablement que le fruit du hasard ? La pause dura trois secondes, tout au plus, puis, avant même qu'une parole ne soit émise, l'affrontement éclata.
Tymor fut la première à être ciblée. Une volée de carreaux fonça dans sa direction, deux pirates s'étant stratégiquement postés en haut du ponton, une arbalète à la main. Ne pouvant se mettre à couvert dans cet espace dégagé, à moins de retourner dans le couloir, elle leur répondit par un jet de flammes qui échauffa le bois du navire. Son feu avait encore gagné en intensité et l’un des pirates hurla, le bras brûlé.
Harrie en profita pour s'élancer vers l’embarcation avec légèreté et débuta l'ascension périlleuse des planches qui servaient d'échafaudage le long de la coque. Il se retrouva rapidement à la lutte avec un pirate au torse nu, couvert de tatouages, mais comme l'installation était précaire, le bardeau bascula et ils tombèrent ensemble dans le vide, chutant de plusieurs mètres.
Marc, moins habile et plus lourd, n’envisagea même pas d’escalader le flanc instable du bateau. Il s'en prit directement à l'un des marins resté sur la terre ferme, un colosse barbu qui brandissait une masse d'armes. Derrière lui, le jeune moine se releva péniblement, sa chair en lambeaux. Son Ki, qui circulait désormais avec plus de fluidité, l’avait sauvé in extremis, amortissant miraculeusement sa chute en répartissant l'impact sur tout son corps et en limitant sa vitesse de descente. Ce n'était pas le cas de son adversaire.
Je savourai déjà le carnage, ma Maîtresse s'immisçant rapidement dans la mêlée. Je l'imaginais sans mal planer au-dessus des combattants comme un vautour affamé.
C’est alors que Nirix nous offrit un spectacle que je n'oublierai pas de sitôt. Le druide se transforma de nouveau. Sa cape de fourrure fusionna littéralement avec sa peau, tandis que ses os se réarrangèrent une nouvelle fois. Cette fois-ci, des griffes acérées apparurent au bout de ses mains qui s'élargissaient. En l'espace de six secondes à peine, un ours brun se retrouva au milieu de la bataille. Ses pattes broyèrent le crâne d'un matelot avec une facilité déconcertante, comme on écrase une noix. Le sang gicla, éclaboussant la roche. L'énergie duale tourbillonnait autour de lui avec une intensité remarquable, se nourrissant de cette transformation qui transcendait les limites naturelles de la chair mortelle.
Vint alors le capitaine. Erias Roc, appris-je en heurtant sa conscience.
Ce dernier était une abomination vivante, et évidemment, son esprit possédait certaines réponses à mes questions. D'un bond surhumain, il avait sauté du navire, parcourant une distance de dix mètres. Sans la moindre hésitation, il s'était mis en première ligne, face aux intrus.
Il était littéralement effrayant. Sa peau se craquelait en plaques, comme de la terre desséchée. Ses muscles gonflaient d'une force malsaine, saillant sous l'épiderme tendu à l'extrême. Ses yeux brillaient d'un éclat malade, injecté de sang, presque luminescent. On aurait dit que les veines de son cou, dilatées et pulsantes, allaient exploser à tout moment. Il faisait plus animal que l'ours lui-même, et attaqua la créature avec un sourire en coin terrifiant. Même les flammes de Tymor glissaient sur sa chair corrompue sans laisser de marque.
Je le perçus immédiatement : sa puissance n'était pas naturelle, mais achetée à crédit. Il avait vendu son âme à un démon abyssal. Certainement en échange de sa vie lors de sa noyade. Un pacte désespéré, scellé dans les profondeurs marines où la Mort l'avait presque réclamé.
Ça n'avait rien à voir avec la résurrection miraculeuse de Harrie quelques semaines plus tôt. Quoique, en y regardant de plus près, je soupçonnais fortement le démon lui-même de tirer sa force et sa magie corrompue de l'énergie duale qui imprégnait ce monde. C'en était même certain. La signature énergétique était reconnaissable entre mille, même contaminée par cette souillure démoniaque.
Les deux monstruosités luttèrent férocement, leurs grognements bestiaux résonnant dans la caverne. Mais rapidement, bien trop rapidement, l'ours brun s'écroula. Le druide reprit sa forme humaine, sonné, choqué, incapable de se relever. Les sentiments d'ultra-puissance et de sécurité que lui procuraient ses récentes transformations venaient de s'évanouir en un instant. La peur se lisait dans les yeux. Face à l'incarnation du diable, la crainte viscérale de mourir revenait au galop, galopant dans ses veines comme un cheval fou.
Marc se porta immédiatement à son secours, enjambant un cadavre. Les yeux injectés de sang, il venait de libérer pleinement sa rage, jusque-là contenue. Il se doutait être le seul à pouvoir tenir tête à Erias. Du moins, il l'espérait. Jongleant entre son bouclier et la colère bestiale qui décuplait ses forces, son souffle rauque et saccadé emplissait la caverne. Tant bien que mal, il contenait l'assaut implacable du capitaine, telle une digue fissurée cherchant à résister à la mer.
Le combat s'étira. Le nain subissait, encaissait. Mais il résistait avec une ténacité stupéfiante. Sa bête intérieure n'avait jamais été aussi ravie. Elle se délectait de chaque coup, de chaque souffrance. Marc, lui, n'avait jamais autant souffert. Physiquement, j'entends. Il aurait normalement dû s'écrouler plusieurs coups auparavant, le corps brisé, mais sa rage barbare divisait chaque dégât. L’ancien forgeron percevait les attaques, la douleur était complète, mais son corps n'en subissait qu'une partie. Comme si sa colère formait une armure invisible, un filtre magique.
Moi-même, je n'avais pas réalisé à quel point sa frénésie s'était accrue depuis le décès de son épouse. Elle était d'un tout autre niveau désormais. Une force primale et destructrice. Pourtant, s’il avait été le seul combattant, il n'aurait pas fait le poids face à Erias. La colère de ce dernier était encore plus violente. Mais aussi plus ancienne et plus expérimentée.
Malgré sa masse, le capitaine était vif, et d'une puissance qui dépassait l'entendement. Il ne laissait pas à Marc le temps de réagir et enchaînait des attaques multiples et des combinaisons dévastatrices qui auraient tué n'importe qui d'autre.
Alors que Tymor invoquait une nouvelle gerbe de feu qui illumina la caverne, Erias, focalisé sur le nain, ne vit pas venir Harrie qui le prit traîtreusement à revers. Le moine porta un coup précis et puissant, boosté par ses tatouages qui brillaient d'une lueur rouge intense. Le poing s'enfonça dans les côtes du capitaine avec un craquement sinistre.
Le capitaine le repoussa d'un puissant coup de coude, faisant valser son jeune adversaire de plusieurs mètres, avant de reculer, lui-même haletant. Ses hommes avaient tous succombé, leurs cadavres jonchant le sol rocailleux. Il pouvait encore combattre, mais il était esseulé et il n'était pas totalement rétabli de leur précédent voyage en mer. Lucide malgré l'influence démoniaque, il comprit finalement qu'il ne s'en sortirait pas vainqueur. Il pourrait en emporter un ou deux avec lui, sans l'ombre d'un doute, mais il ne survivrait pas à quatre assaillants organisés et complémentaires.
Il leva alors une main ensanglantée, paume ouverte, et demanda d'une voix rauque un pour-parler.
Le quatuor hésita. Marc voyait rouge, prêt à en finir, mais Nirix et Tymor le stoppèrent fermement. Intelligemment, ils discernaient dans le geste de leur opposant une porte de sortie inespérée. En effet, si d'autres pirates se ramenaient, alertés par le bruit du combat, ou pire, le singe géant, ils ne donnaient pas cher de leurs peaux. Surtout dans leurs états.
Ils proposèrent un marché : sa vie contre une rançon et des informations, mentionnant la raison de leur visite.
La conscience d'Erias était une abîme insondable. J'y sentais la présence oppressante du démon, intrinsèque. Elle empêchait l'homme de remonter à la surface, malgré une mentalité de fer remarquable. Je réalisais que le capitaine n'était jamais réellement sorti de sa noyade. Il était piégé dans un cauchemar éveillé, pris dans sa propre chair corrompue. Pourtant, incroyablement, il n'abandonnait pas. Une partie de lui luttait encore. J'étais franchement bluffé par sa volonté. Il ne se battait pas pour lui-même, mais pour quelque chose de plus grand, de plus important. Une cause qui justifiait même ce sacrifice abominable.
Son regard vis-à-vis des agresseurs changea subitement. Dans un monde parallèle, ils se seraient probablement bien entendus, unis par un désir de survivre. Son esprit torturé envisageait mille scénarios, calculant, évaluant. Il élaborait un plan que je n'arrivais pas à suivre, moi-même confus par la complexité de ses pensées entremêlées. Je percevais, sans en comprendre la raison, qu'il ne voulait plus les tuer sur le champ.
Il leur offrit de fouiller l'épave échouée, en particulier sa cabine personnelle. Il commença à décrire avec beaucoup de détails ce qu'elle contenait, énumérant chaque objet, mais le quatuor n'était pas dupe. Ils avaient eu le même raisonnement, et ils comprirent qu'il cherchait à gagner du temps, espérant que des renforts arrivent. Ils allèrent donc à l'essentiel, le bâillonnant sans ménagement avec un morceau de tissu, et lui liant solidement les mains dans le dos avec une corde.
Sa loge, accessible par une échelle branlante, contenait effectivement de l'or. En plus de ces quelques pièces sonnantes, il y avait des bibelots sans valeur particulière, deux grandes peintures de paysages marins, et dans le tiroir d'un vieux bureau en bois vermoulu, un calepin usé. Tel que spécifiquement mentionné par Erias avant d'être réduit au silence. À la dernière page de ce carnet, gribouillée à l'encre pâlie, se trouvait une carte de l'île où vivaient les panthères noires éclipsantes, l'espèce rare recherchée par Tymor.
Alors qu'ils se saisissaient du calepin, de nouveaux murmures s'infiltrèrent insidieusement dans leurs esprits. Des sifflements. Des promesses de pouvoir. Le démon revenait à la charge, comprenant qu'ils allaient filer entre les mailles de son filet.
Je crus voir Harrie chavirer. L'envie d'une force brute, de plus de robustesse, s'immisça en lui comme un poison. Le sang qu'il voyait couler de ses bras lacérés pouvait-il le rendre plus puissant encore ? Fallait-il simplement écouter cette voix séduisante qui promettait monts et merveilles ?
Sous sa peau moite, l'encre de son tatouage brilla d'une lueur protectrice et le sortit de son introspection malsaine. L'énergie duale avait encore joué, intervenant au dernier moment. Ça me semblait aléatoire, capricieux même, mais elle avait quand même influencé son choix, le tirant des griffes de la tentation.
Ils prirent leur butin sans s'attarder et volèrent un des barques alignés sur la grève pour s'échapper par où le navire était initialement arrivé. Une sortie maritime que Nirix avait brièvement inspectée. Ils abandonnèrent Erias Roc à son sort, ligoté et impuissant, tandis que je gardai un œil sur lui. J’étais perturbé de n’avoir pas encore découvert toute son histoire. Son passé me cachait quelque chose, je le sentais.
Encore une fois, mes sujets avaient effleuré la Mort. Ils flirtaient volontairement avec Elle, dansant sur le fil du rasoir. Et moi, je commençais sérieusement à me demander si ma Maîtresse n'avait pas des plans pour eux bien plus vastes et complexes que je ne l'imaginais. Peut-être étaient-ils destinés à quelque chose de plus grand. Ou peut-être n'étaient-ils que des pions inconscients dans un jeu dont je ne comprenais pas encore les règles.
Le temps me le dirait. Le temps me disait toujours tout.

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