Lia
Il leur fallut une demi-heure pour atteindre le rivage. Le souffle court, les bras en feu à force de ramer. Au fond de leur embarcation, des gouttes de sang se mêlaient aux flaques d’eau qui stagnaient.
Nirix, les traits tendus, murmurait d’anciens mots de guérison. Ils en avaient tous bien besoin. Ses paumes frémissaient d’une lumière douce et verte, tandis que la magie druidique suintait entre ses doigts comme une rosée vivante. Là où il posait sa main, les particules de lumière œuvraient et les plaies se refermaient lentement, apaisant la douleur.
Leurs regards ne cessaient de jeter des regards inquiets derrière eux, scrutant l'entrée de la crique qui ne s’éloignait pas aussi vite qu’ils l’auraient souhaité. Je jubilais tant la perspective d'une course-poursuite me mettait en haleine. Les pirates endiablés sauraient-ils accomplir ce que la Mort elle-même ne semblait réussir : mettre la main sur ces survivants obstinés ?
Enfin arrivés sur le rivage, ils camouflèrent leur barque à la va-vite derrière un épais buisson de baies sauvages. La végétation qui les bordaient était d'une abondance luxuriante. Des roseaux hauts comme un demi-homme ondulaient dans la brise marine, leurs tiges bruissant comme des murmures. Plusieurs saules pleureurs trempaient leurs extrémités dans l'eau claire, créant des rideaux naturels de verdure. L'air était chargé d'humidité et de parfums, mêlant l'odeur de la vase fertile, du bois mouillé et des fleurs aquatiques. C'était un paysage sauvage, préservé, où la nature régnait sans partage.
Pourtant, aucun des aventuriers ne put apprécier cet instant. Ils étaient lessivés, et n’avaient qu’une seule idée en tête : s’enfuir.
Non loin, un sentier serpentait le long de la côte. C'était un chemin de plage étroit, à peine tracé, où le sable fin se mêlait aux galets lisses et polis par les vagues. Il longeait le lac avant d’effectuer un coude et de plonger dans les terres. Un panneau de bois usé par les intempéries indiquait une unique direction : Rochelac. D’un regard, ils comprirent que cette localité leur était tous inconnue. Probablement un petit village qui n’était pas inscrit sur les cartes ni enseigné aux enfants.
Ils s'arrêtèrent brièvement, hésitants. Fallait-il rester sur le chemin battu ? Ou couper à travers la végétation ? Nirix et son instinct de la nature observait les fourrés impénétrables avec méfiance. S'enfoncer là-dedans, dans la pénombre grandissante, serait périlleux. Ils risquaient de se perdre, de tourner en rond, ou pire, de tomber dans un marécage. Harrie, lui aussi, suggérait de ne pas quitter le sentier. S'ils croisaient des villageois, ils pourraient se faire passer pour de simples voyageurs. Tymor conclut qu'ils étaient trop épuisés pour une marche en terrain hostile, surtout de nuit.
L'idée de retrouver la civilisation, un toit, un lit et de la nourriture chaude, leur plaisait infiniment plus que de bivouaquer dans l'humidité. Ils continuèrent donc sur le layon, jetant des regards réguliers par-dessus leurs épaules. J’aurai pris la même décision à leur place.
Vingt minutes plus tard, l’astre du jour dévoilait un village insignifiant mais charmant : une dizaine de maisons modestes aux toits de chaume, une église blanche flanquée d'un cimetière tranquille, et un unique édifice à deux étages dont l'enseigne, L'auberge du Corail Rose, reflétait les derniers rayons du soleil. Fourbus, le quatuor s'y rendit sans hésitation.
À travers les fenêtres illuminées, on distinguait des villageois paisiblement attablés, des silhouettes qui riaient et conversaient. Une scène rassurante de normalité.
L'aubergiste, une femme solide d'une cinquantaine d'années, le visage marqué par le temps, les accueillit sur le seuil. Le menton droit et le regard endurci par l'expérience, elle portait un tablier blanc maculé de taches de sauce. D'une voix à la fois douce et autoritaire, un paradoxe fascinant, elle les contraignit à déposer armes et armures, strictement interdites dans son réfectoire civilisé.
Elle incarnait la maternité dans toute sa dualité : protectrice et dure, sévère mais bienveillante, inflexible mais aimante. Et personne n'osa s'opposer à sa requête pourtant contraignante. Même moi, serviteur de la Mort depuis six siècles, elle me rappelait ma chère mère. Une présence qui ne se discute pas.
Je reconnus immédiatement sur son visage des traits familiers qui me mirent la puce à l'oreille. Quelque chose dans la ligne de sa mâchoire, dans la forme de ses yeux. Mais je ne compris pas tout de suite de qui elle tenait ces yeux pétillants et cette détermination farouche.
Marc laissa sa hache à contrecœur, Harrie son bâton de pèlerin, et Nirix sa lance de bois gravée. Tymor, naturellement moins docile et toujours méfiante, transféra discrètement plusieurs objets dans son sac sans fond et glissa subtilement sa baguette dans le revers de son manteau sombre.
Ils prirent place à une table proche de la cheminée crépitante et commandèrent à manger avec empressement. Nirix, ayant repéré deux confrères au fond de la salle, s'éclipsa poliment pour partager leur table, échangeant des salutations silencieuses.
Alors qu’ils couvraient de bandages leurs récentes blessures et étalaient du baume réparateur sur certaines plaies plus sérieuses, un jeune homme au visage poupin, probablement l'aide de cuisine, leur servit des bols fumants et des cuillères en bois, usées mais propres. La chaleur réconfortante du bouillon leur procura un incomparable sentiment de retour à la maison, de sécurité retrouvée. La circulation sanguine revenait progressivement dans leurs doigts engourdis. Leurs orteils glacés se réchauffaient lentement. L'espace d'un instant, la vie fut belle. Belle et simple. Tout semblait paisible. Trop paisible, réalisai-je avec un sourire anticipateur.
Puis, alors qu'ils engloutissaient avec appétit viande mijotée et pain croustillant, la porte d'entrée s'ouvrit à la volée, claquant contre le mur.
Je fus évidemment le seul à ne pas sursauter. Le singe géant, suivis de huit pirates musclés aux visages rougis par l'effort, entrèrent en trombe, haletants. Ils pointèrent immédiatement les aventuriers d'un doigt accusateur. La propriétaire tenta courageusement d'imposer son autorité maternelle, se dressant entre les nouveaux arrivants et ses clients. Elle proclama qu'ils avaient un accord, et que toute baston était formellement interdite dans son établissement.
J'ouvris alors des yeux ronds.
Les nouveaux arrivants acquiescèrent immédiatement, baissant même les yeux comme des enfants pris en faute. Je restai complètement perplexe, scrutant l'énergie ambiante. Aucune concentration de particules n'entourait l'hôtelière. L'énergie duale n'avait manifestement pas influencé la décision soudaine des marins, et moi non plus. Alors qui ? Pourquoi avaient-ils obtempéré aussi facilement, sans résistance ?
C'est là, en observant plus attentivement son visage, que je fis le lien. Je m'infiltrai rapidement dans l'esprit de l'hôtesse, et y vis immédiatement un fils. Un enfant aux cheveux sombres et bouclés et dont les yeux rieurs scintillaient de malice. Un enfant qui regardait constamment l'horizon marin avec envie et fascination. Je comprenais maintenant l’origine des dessins accrochés avec soin à l'arrière du comptoir : des bateaux, des vagues, des orages. Un garçon rêveur, devenu homme têtu, qui avait pris la mer contre son gré à elle, et qui avait défié les tempêtes les plus houleuses malgré les supplications de sa chère mère.
L'être qu'elle aimait d'un amour inconditionnel était pourtant celui qui l'avait le plus fait souffrir. Une tête dure, bornée, qui ne laissait personne lui dicter quoi faire ni où aller. Exactement comme elle, réalisai-je. Le fils de sa mère.
Les pirates musclés aux yeux injectés de sang, ces hommes corrompus par le pacte démoniaque, s'inclinèrent respectueusement devant Lia Roc, la mère de leur précieux capitaine. Ils émirent des excuses incompréhensibles dans leurs barbes mal taillées, puis réclamèrent à boire d'une voix forte, tels des habitués qui connaissent les lieux.
Ils en profitèrent pour saisir les aventuriers, tout aussi étonnés que moi. Malgré l’indéniable envie de combattre qui brillaient dans les yeux, ils savaient qu’ils n’avaient pas la moindre chance face à huit combattants de la sorte. Sans compter qu’ils n’avaient pas leurs armes, qu’ils étaient salement amochés, et que le macaque géant, qui n’avait pas encore dit un mot, ne les avait pas lâchés une seconde du regard.
Avec la délicatesse d'un ouragan, ils les traînèrent, les mains liées par des cordes rugueuses, et les jetèrent du haut des six marches raides menant à la cave. Leurs trois corps dégringolèrent dans un fracas de membres emmêlés, pendant qu’un garde s’installait devant le cadre de la porte. Marc grogna sourdement, à deux doigts de rentrer dans une rage folle. Harrie, lui, laissa échapper un premier juron, puis une vague d’insultes libératrice, tandis que Tymor réprimait un cri, priant que sa baguette ne glisse pas de son manteau. Dans la précipitation du moment, et perturbés par le regard réprobateur de Lia, les pirates n'avaient pas pris la peine de leur retirer leurs effets personnels.
Dans cette confusion, Nirix et ses deux compères avaient mystérieusement disparu. J’étais le seul à avoir repéré trois souris trottinantes qui filaient entre les jambes des hôtes. Cette fois-ci, le druide n'avait pas opté pour la force brute, mais pour la discrétion intelligente. J'exultai intérieurement ! Combien de métamorphoses nous réservait-il encore ? Combien de formes pouvait-il adopter ?
Il se passa alors plusieurs minutes pendant que les pirates se désaltéraient bruyamment à l'étage. Ils avalaient de grandes gorgées de bière et riaient grassement, satisfaits que la course poursuite se soit soldée si rapidement et que leur beuverie puisse reprendre.
Natu, le singe lettré, était rapidement ressorti de l'auberge, manifestement à l'étroit dans l'édifice conçu pour des humains. Il essayait de reprendre sa lecture interrompue, assis sur un tonneau. Mais il était visiblement distrait. Inquiet par l’état de santé dans lequel il avait laissé son cher capitaine. Les douloureux souvenirs des mois passés sans son maître refaisaient surface. Ses narines velues soufflaient avec énervement et nervosité. Il ne parvenait pas à se concentrer sur son bouquin, tournant les pages sans les lire.
Autour de lui, les particules d'énergie restaient intensément agitées, tourbillonnant comme des lucioles affolées. Alors que celles qui encerclaient les pirates corrompus étaient majoritairement noires et nocives, pulsant d'une corruption démoniaque, un taux élevé d'énergie lumineuse s'accrochait désespérément à l'animal intelligent. Je sentais profondément qu'elle n'avait pas cédé face à la souillure et qu'elle luttait vaillamment pour se maintenir. Pour le protéger. De quoi exactement ? Pourquoi lui spécifiquement ? Que cachait son passé trouble ? Avait-il été forcé de se soumettre au démon lors du pacte. Ou avait-il été épargné d'une manière ou d'une autre ?
J'aurais voulu l'observer plus longuement, sonder son esprit nouvellement complexe, mais les aventuriers emprisonnés, eux, n'avaient pas prévu de patienter sagement sans rien faire. Je ne les connaissais que trop bien maintenant. Attendre ne faisait pas partie de leur vocabulaire. Et entre agir ou réfléchir, leur choix était vite fait. Accroupie dans l'ombre, Tymor s’était contorsionnée et ses doigts fins et habiles avaient réussi à se saisir de la baguette dissimulée dans l’intérieur de son manteau. Elle usa alors de sa magie la plus discrète, murmurant un sort à peine audible qui se perdit dans le brouhaha de l'étage supérieur.
Sous nos yeux ébahis, une main se matérialisa dans la pénombre de la cave. Pas faite de chair, ni d’os. Juste une chose spectrale et translucide, qui glissait lentement dans l’air. Je devinais que sa faible pince n'aurait pu se saisir d’une arme ni d'un adversaire résistant, mais elle était suffisamment préhensile pour attraper leurs liens et défaire méthodiquement les nœuds serrés.
Le surveillant posté en haut des marches ne remarquait rien, distrait par les rires de ses camarades. Il en était à se demander si un roulement ne devrait pas être instauré pour qu’il puisse lui aussi se mettre à table, et il s'écarta pour laisser passer Lia qui descendait chercher une nouvelle cuve de bière.
La propriétaire n'éprouvait aucune crainte envers les écumeurs des mers qui avaient investi, une fois de plus, sa paisible auberge. Je percevais davantage de colère, bouillonnante, mais celle-ci était autant dirigée vers les brigands qu'envers elle-même. Elle s'en voulait amèrement, comme toute mère qui voit son enfant emprunter un mauvais chemin. Elle s'en voulait de ne pas avoir su le retenir. De ne pas avoir trouvé les mots justes. De ne pas avoir été assez présente au bon moment.
Sans lever les yeux vers les prisonniers, elle leur chuchota quelque chose d'inaudible même pour moi, puis ressorti prestement de la pièce, les bras chargés de la lourde cuve. Puis, alors qu'elle avait passé le pas de la porte et ordonnait d'une voix forte à l'un des vauriens de lui donner un coup de main avec son fardeau, un animal bondit soudainement sur l'une des fenêtres du réfectoire. Une belette !
Nirix faisait encore des siennes, multipliant les distractions. C’est cette journée-là que je me suis mis à prendre note de ses différentes transformations et à commencer une collection.
Le fracas de la vitre détourna instantanément l'attention du gardien et de l’ensemble des pirates. Deux d'entre eux se ruèrent maladroitement à l'extérieur, renversant une chaise au passage, à la poursuite de l'animal fuyant. Harrie et Marc, dont les liens avaient été efficacement défaits par la main magique, profitèrent de la diversion et poussèrent ensemble le tonneau indiqué par Lia.
Comme elle l’avait précisé, se camouflait derrière lui un passage. Une ouverture inattendue, suivie d’un escalier de pierre à moitié effondré. Il descendait vertigineusement dans le noir absolu, plusieurs marches en moins.
Fidèles à eux-mêmes, mes trois sujets s’élancèrent. Sans réfléchir aux conséquences, ils sautèrent dans l'inconnu. Savaient-ils dans quoi ils se jetaient ? Où cela les menait ? Clairement pas. Mais à quoi bon ? Ils étaient des aventuriers. Et c’était là toute la beauté de la chose.

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