Emong
Dans le noir complet, le trio rampa un bon moment. Même Marc et Tymor avançaient à l’aveugle, leurs yeux ne pouvant capter la moindre lumière. Leurs doigts s’écorchaient contre la roche humide, leurs genoux raclaient le sol inégal. Chaque mètre gagné leur coûtait un peu de peau, et ils laissaient derrière eux des traces rouges, que j’étais le seul à percevoir.
L’ensorceleuse était la plus gênée. Son souffle se faisait court, irrégulier. Je la sentais trembler, chaque inspiration éraflant sa gorge irritée par la poussière. Exaspérée, elle s’arrêta net.
Elle tendit l’oreille, puis sortit sa baguette de son manteau. En un murmure, une faible lueur en émana. Ils ne semblaient pas être suivis, pas pour le moment en tout cas, alors autant y voir quelque chose.
Curieusement, cette courte pause leur fit du bien. La demi-elfe fit glisser sa bandoulière et fouilla dans son sac sans fond. Elle sortit trois fioles dont les reflets oscillèrent face au sortilège de lumière. Des potions, couleur ambre, qu’elle donna à chacun, sans un mot.
Le goût métallique les fit grimacer, mais l’effet fut immédiat. Leurs veines s’embrasèrent. Pas assez pour effacer la fatigue, mais suffisamment pour la repousser. Comme si leurs cœurs s’étaient remis à battre plus fort, plus vite, et que la cicatrisation de leurs plaies s’était accélérée.
Un brin soulagés, ils reprirent leur progression.
Cinq minutes plus tard, la galerie finit enfin par s’élargir, s’ouvrant sur un couloir voûté éclairé d’une faible lanterne. La pierre y respirait l’abandon et l’humidité. C’était différent du tombeau des Rois-Serpents, malgré cette même odeur de renfermé et de moiteur. Les murs, rongés de mousse et de suintement, étaient percés de multiples fissures par lesquelles s’échappaient des courants d’air froids.
Au sol, ils remarquèrent immédiatement des lignes de fer. Des rails rouillés, tordus, et partiellement engloutis dans la boue. Ils avaient rejoint une ancienne mine.
Une mine abandonnée, mais pas déserte, car le silence était incomplet. De faibles sons résonnaient quelque part devant eux. Des coups répétés, accompagnés de notes s'apparentant à des bribes de chansons, méconnaissables.
Ils avancèrent avec prudence en direction des vibrations, longeant les parois. Leurs pas étaient étouffés par la terre meuble et ils s’assuraient de ne pas heurter de cailloux ou autres gravats qui auraient pu trahir leur présence. Puis, au détour d’un virage en angle droit, la lumière vacillante d’une torche dévoila une tout autre scène.
Une dizaine de gnomes, petits et courbés, maniaient des pioches plus grandes qu’eux. Leurs bras maigres tremblaient à chaque impact et leurs visages enfantins indiquaient qu’ils étaient encore mineurs. Des chaînes de fer leur enserraient les chevilles, générant un cliquetis irrégulier. Leur peau grisâtre se confondait avec la pierre, et leurs yeux, creusés par l’épuisement, ne semblaient plus rien voir.
Je m’invitais dans la conscience de l’un d’eux, un certain Emong, pour découvrir qu’ils étaient là depuis plus d’un an maintenant. J’appris qu’il y avait des couchettes de fortune, plus loin dans les galeries, et qu’ils n’avaient pas vu la lumière du jour depuis. Pourtant, le jeune gnome gardait espoir et chantonnait une berceuse pour rassurer ses proches. Un grand frère dont les responsabilités étaient arrivées beaucoup trop tôt, et qui rêvait de tenir tête à ses geôliers.
Ces derniers étaient des créatures reptiliennes à peine plus hautes que lui. Leurs peaux écailleuses d’un rouge vermillon, leurs museaux effilés et leurs dents acérées laissaient deviner leur nature : des kobolds. Des dragonneaux sans ailes. De grands lézards qui avaient appris à se dresser sur leurs deux pattes arrière. Ils aboyaient des ordres en claquant des fouets, laissant des marques noires sur les épaules des prisonniers.
Emong fut le premier, et heureusement le seul, à repérer les nouveaux arrivants. Je ne saurai dire si je l’avais influencé. Étais-je maladroit à ce point ? Quoi qu’il en soit, il eut la jugeote de rester impassible et de ne pas modifier son comportement. Un léger rictus au coin de la bouche, je vis naître en lui une espérance qui sommeillait depuis des mois. Lui et son groupe allaient-ils enfin être délivrés de cet enfer ? Respirer l’air frais ? Dormir au chaud ?
Peu intimidés par l’allure chétive des occupants, et surtout pressés d’avancer, les aventuriers s’apprêtaient à intervenir, quand ils distinguèrent, un peu plus loin, une masse de chair et de muscles. Les épaules larges comme une porte de garage, il aboyait lui-aussi des ordres, assis sur un énorme rocher. Un ogre !
Même privé d’un bras, il imposait une présence d’une brutalité animale, et je vis mes trois sujets déglutirent avec difficulté. Son dos bossu semblait supporter le plafond tout entier. Sa peau, constellée de cicatrices, brillait d’une sueur grasse sous la lueur des torches. Il portait dans son unique main une massue sculptée à même un tronc, hérissée de clous. Le chef des lieux. Le gardien de cette activité secrète.
En l’absence de sa hache, Marc se sentait nu. Il serrait ses mains vides en deux poings nerveux, ce qui n’était pas aussi relaxant qu’un manche solide. À ses côtés, Tymor n’était pas en pleine capacité non plus. Elle avait consommé plusieurs sorts dans la crique, face aux pirates, et n’avait pas eu suffisamment de temps pour recharger les batteries.
Soudain, on entendit la voix de l’ogre, grave et rocailleuse, résonnant comme un orage.
— Plus vite, vermines ! Plus vite ou je vous fais bouffer la pierre !
Les aventuriers échangèrent un regard. Les chaînes cliquetaient. Les gnomes gémissaient et poussaient des wagons jusqu’à une forge artisanale. C’était un drôle d’attroupement quand on y pense. Que fabriquaient-ils ici ? Était-ce récent ? Qui bénéficiait de cette récolte ?
Imaginant les corsaires à leurs trousses, les aventuriers n’avaient ni le temps ni l’envie de résoudre ce mystère. Harrie, les poings également serrés, avait ce sourire espiègle. Un sourire qu’il réservait aux moments où tout allait déraper. Marc, lui, avait les narines dilatées, la rage encore tapie sous la surface. Quant à Tymor, son regard passait d’un prisonnier à l’autre, calculant, évaluant.
Elle aurait voulu faire marche arrière, prendre le temps d’établir un plan d’attaque. Explorer les autres galeries. Certaines débouchaient peut-être sur d’autres salles, sur d’autres issues. Mais elle savait que ni Marc ni Harrie n’étaient du genre à réfléchir longtemps.
Le moine se pencha justement vers elle, un éclat fou dans les yeux. À l’auberge, il avait eu le temps de savourer une demie pinte de gervoise, ce qui semblait l’avoir requinqué. Surtout, il s’impatientait de tester à nouveau la puissance de ses tatouages, bien que les traces de sang séché et sa peau à vif au niveau de ses articulations envoyaient un tout autre message.
— J’ai une idée. T’as encore une de tes mixtures incendiaires ?
Je souris. Chez ces trois-là, idée rimait souvent avec catastrophe.
Sans un bruit, ils se glissèrent derrière un chariot abandonné, à moitié rempli de pierres concassées. Tymor, à contrecœur, versa une fiole d’huile sur le bois. L’odeur âcre se répandit aussitôt. Harrie lui fit un clin d’œil, puis aidé du nain, ils poussèrent le wagon de toutes leurs forces en direction de l’ogre.
Le chariot dévala la pente, grinçant sur les rails, et s’explosa contre un tas d’outils entassés au pied d’un mur. Au même moment, l’ensorceleuse lança un mince trait de feu et une gerbe de flammes jaillit, illuminant la galerie dans un vacarme de fin du monde. Boum ! J’applaudis en silence tellement l'explosion fut retentissante !
Les kobolds hurlèrent, surpris. L’un d’eux lâcha son fouet et s’enfuit en couinant. L’ogre rugit, cherchant d’où venait l’attaque. Les gnomes, eux, reculèrent, apeurés, alors qu’Emong tentait de les rassurer et de les éloigner de la fumée.
Puis le combat s’engagea.
Harrie et Marc s’élancèrent vers les reptiles les plus proches. Vif, le jeune homme fit tomber le premier d’un coup sec dans la gorge. Puis il esquiva le fouet d’un second et lui assainit un violent coup dans l’abdomen. À ses côtés, Marc ramassa une pioche qui traînait à terre et la lança contre un adversaire qui tentait de s’échapper. Les petites créatures n’étaient pas préparées à affronter un moine ivre et un barbare exalté. Les deux frappaient avec précision et détermination, l’un avec la fluidité d’un danseur, son partenaire avec la violence d’un marteau.
Tymor, tout en surveillant que les mineurs se mettaient à l’abri, accompagnait ses camarades en enchaînant des sortilèges mineurs, peu énergivores. Ses mains décrivaient des signes rapides et des étincelles jaillissaient, transformant la poussière en un halo incandescent. Les kobolts s’écroulèrent un à un, leurs hurlements se perdant dans la résonance des tunnels.
En moins d’une minute, il ne resta que le colosse.
Son regard se fixa sur Marc, qui s’était mis en travers de son chemin, comme convenu. On aurait dit un duel muet. Deux bêtes qui se flairent avant de charger.
Ne le lâchant pas des yeux, Marc agrippa un bout du chariot qui avait éclaté lors de l’impact, espérant s’en servir comme d’un bouclier. Le souffle lourd, la mâchoire serrée, il libéra sa colère, laissant sa bête intérieure sortir de sa cage.
J’étais fasciné. À cet instant, il n’était plus vraiment un nain. Il était une créature de rage pure, façonnée par la perte et la douleur. Une personnification de la vengeance, de la haine. L’air autour de lui vibrait, distordu par la rancœur. L’énergie dansait à leurs côtés, satisfaite. Son flux invisible s’épaississait, se contractait. Chaque coup porté faisait vibrer sa partie sombre ; chaque acte de compassion, la partie claire. Comme si cette force bipolaire se gorgeait de leur dualité.
Les mortels, humanoïdes comme monstres, n’en avaient pas conscience. Mais moi, si. Je voyais les filaments de lumière et d’ombre s’enrouler autour d’eux, se heurter, fusionner, se repousser. Ils se forgeaient eux-mêmes, à travers leurs choix, à travers leurs actes. Ils étaient à la fois le marteau et l’enclume.
La massue du monstre s’abattit, brisant la pierre à quelques centimètres du nain, qui avait esquivé au dernier moment. Son adversaire était d’une force redoutable, mais d’une lenteur affligeante. Il roula sur le côté et frappa. Une pioche dans la cuisse. Une autre dans le torse. L’ogre gronda, plus irrité que blessé.
Harrie l’avait rejoint et virevoltait de plus belle autour du géant, lui donnant presque le tournis. Il le frappait de ses poings, cherchant les zones les plus sensibles. Mais il avait l’impression de frapper un mur.
Chaque geste était une lutte. La fumée leur piquait les yeux. La chaleur étouffait. L’air empestait le fer et la chair brûlée. Pourtant, en avantage numérique et plus malins que ce tas de muscles, mes trois sujets avaient le dessus. Le monstre ne savait pas vraiment où donner de la tête et perdait patience. C’en était surprenant. Depuis quand rivalisaient-ils si facilement face à un tel adversaire ? Leurs progrès étaient considérables. Était-ce parce qu’ils frolaient si souvent la Mort ? Un confrère m’avait conté un phénomène similaire, sur une autre planète. Ou était-ce dû à cette énergie mystérieuse, qui accélérait leurs apprentissages ?
Quoi qu’il en soit, un sursaut de l’ogre nous rappela à tous, moi y compris, qu’il ne fallait pas crier victoire trop vite. Pris d’un élan de fureur, son geste s’accéléra et sa massue frappa juste. L’impact me parut terrible. Un coup monstrueux.
Marc chancela, puis s’effondra.
Harrie hurla son nom. Debout quelques secondes plus tôt, le nain gisait maintenant à terre, le souffle coupé, les yeux mi-clos. Inconscient, sa poitrine se soulevait à peine. Son sang s’infiltrait déjà dans la terre. Seule l’intensité de sa rage avait empêché son crâne de fendre. Ni Harrie ni Tymor ne pouvait encaisser une telle attaque. En l’absence du barbare, le combat allait prendre une autre tournure.
La Mort s’approchait. Je la sentais. Ma Maîtresse, douce et cruelle, planait au-dessus de lui, curieuse.
Par réflexe, Tymor chercha dans son sac une dernière potion, sachant qu’elle n’en trouverait aucune. Ils avaient bu les trois dernières avant d’arriver dans la mine. Son regard se posa alors sur l’ogre. Sur sa peau grasse, luisante sous les torches. Une minute plus tôt, elle lui avait jeté une fiole d’huile, en prévision. Elle ne l’avait pas mentionné au reste du groupe, mais elle avait envisagé ce scénario. Et elle savait ce qu’il lui restait à faire. Le tout pour le tout.
Afin de capter son attention, elle tira d’abord un ridicule trait de feu sur la tête de son adversaire. Puis sa voix se fit sifflante, empreinte de cette langue draconique qu’elle maîtrisait de mieux en mieux. Les mots anciens glissèrent entre ses lèvres et une lumière rouge jaillit de son bâton. Une ligne de feu rugissante, d’un mètre de large, fendit la galerie. Était-ce son dernier et ultime sort ? Oui. Mais pas le moindre.
Le géant n’eut pas le temps de s’écarter. Le brasier le frappa de plein fouet. Un bouquet final digne d’un feu d’artifice ! Il hurla alors que sa chair éclatait sous la chaleur, l’effet dupliqué par la substance inflammable. L’odeur fut immédiate : un mélange de graisse, de poil et de cendre. Dans un craquement final, la bête s’écroula, soulevant un dernier nuage de poussière.
Le silence revint, pertubé par les crépitements de certaines flammes encore actives. Harrie, qui avait éloigné le corps de Marc en le tirant par les pieds, se laissa tomber contre un mur, les mains couvertes de suie. Puis il posa ses mains sur la poitrine de son ami. Celui-ci était encore en vie, la Mort devrait attendre. Non pas grâce aux particules, mais du fait de sa surprenante résistance. Sa constitution me laissait sans voix.
C’est alors que les gnomes se mirent à chuchoter, puis à parler de plus en plus fort. Le volume de voix fluettes grandit progressivement, jusqu’à devenir une véritable acclamation ! Certains pleuraient, d’autres sautaient sur place et dansaient, plein d’allégresse. Emong se rapprocha de Marc et lui posa un linge humide sur la tête. Il prodigua quelques consignes auprès des membres de son espèce, et certains filèrent vers les dortoirs.
Les filaments d’énergie, eux, ne s’étaient pas dissipés. Au contraire. Ils pulsaient, vivants, autonomes. L’aura du jeune gnome était d’une bienveillance inouïe. À l’opposé de ce que Marc avait été, quelques minutes plus tôt.
Ainsi, les aventuriers l’avaient emportés, mais pas aussi facilement que je ne l’avais cru.
L’énergie magique n’était pas la seule à être instable. L’issue d’un combat l’était tout autant. Il suffisait d’un coup, d’une erreur, et le résultat pouvait changer. C’était le cœur même de la vie.

Annotations