Natu
Devenu rituel avant chaque voyage, mes quatre sujets étaient attablés dans une taverne, une pinte de cervoise fumante à la main. Chacun racontait sa semaine à Étic, partageant découvertes et acquisitions. Ils n'étaient pas le seul groupe d'aventuriers en ville, loin de là. D'autres tables accueillaient des héros en herbe, des guerriers chevronnés, des rêveurs de gloire, des baroudeurs désillusionnés. L'énergie instable était partout, flottant en retrait, impatiente. Qu'attendait-elle réellement ? Je ne l'avais pas encore découvert.
Ils levèrent leurs chopes en un toast maladroit, et entre deux gorgées, ils se mirent d'accord : il fallait quitter la forteresse sans tarder. S'éterniser plus longtemp devenait trop risqué. Le Dr Aziw pouvait revenir chez lui à tout moment et découvrir que la relique sacrée lui avait été reprise. Que ses araignées n'étaient plus, et que son bureau avait été quelque peu épuré. Il n'était pas difficile de deviner sa réaction. Et d'après les dires d'Esuëlov, ils étaient mieux de ne pas être dans les parages à ce moment-là.
Pour leur prochaine destination, ils décidèrent de suivre la piste laborieusement établie par Tymor. Elle seule avait obtenu des informations concrètes : plus loin sur la côte, à deux jours de navigation, se trouvait le repaire notoire d'un pirate redouté. Il était connu pour avoir affronté des panthères noires éclipsantes. Ces créatures dont la peau rare permettait de confectionner l'objet magique dont l'ensorceleuse rêvait tant. Un manteau qui projetait un double de vous-même à vos côtés. Idéal pour brouiller les perceptions et ainsi éviter les coups directs.
Convaincus, ils se rendirent donc au port.
Tymor avait déjà discuté, la veille, avec certains matelots. L'un des bateaux de marchands avait accepté, moyennant finances bien entendu, de les avancer vers cette sinistre crique. Sans le mentionner ouvertement, les marins étaient bien contents de bénéficier de renforts pour leur voyage. Ces temps-ci, les attaques en mer étaient de plus en plus fréquentes, et les pirates s'enhardissaient.
Marc, contraint de laisser son cheval derrière lui, avait payé d'avance plusieurs semaines d'écurie. À contrecœur, il le caressait longuement comme on quitte un être cher, la main glissant sur son encolure avec une tendresse qui me surprenait toujours. Je regrettai sincèrement cette séparation, l'animal offrant au nain une échappatoire saine et vitale. Lui-même en était conscient, mais il refusait que l'étalon ne se retrouve au cœur du danger par sa faute. S'il ne revenait pas d'ici un mois, l'un des druides du boisé, rencontré par Nirix, avait pour consigne de lui rendre la liberté.
Moi, j'étais impatient de cette nouvelle aventure. Ce répit forcé m'avait certes permis d'observer d'autres concrétisations de l'énergie duale, mais je commençais à faire du surplace. Et à m'ennuyer quelque peu. Totalement, en fait. Je ne m’avouai pas que les péripéties de ce groupe me divertissaient davantage que la recherche théorique de l'effluve mystérieuse. Mais peu importait. Un peu d'animation me ferait le plus grand bien.
J'avais noté que même si l'ébullition noire était plus concentrée à Laëlith, la capitale n’en était pas la source initiale. Non, cela venait d'ailleurs. D'un point que je n'arrivais pas encore à localiser. La Cité Sainte n'était qu'un aimant puissant, une terre fertile pour cette marée sombre qui se propageait doucement. Il me fallait chercher ailleurs, ce que je repoussai à plus tard.
La croisière jusqu'à la crique fut étonnamment tranquille. Trop tranquille pour être honnête. Déjà le quatuor quittait le convoi principal. Remerciant leurs guides, ils s'installèrent dans une barque qu'ils avaient achetée à la hâte au port d'Étic. Ils avaient anticipé que les marchands resteraient à distance de la crique. Il faut dire que la réputation du corsaire et des lieux les précédaient. Tymor l'avait compris lors de ses recherches, et les marins l'avaient répété plusieurs fois pendant le trajet : peu d’âmes sensées n'osaient s’approcher de cet endroit. C’était donc leur seule certitude : ce qu’ils cherchaient ne se trouvait jamais là où des gens raisonnables mettaient les pieds. Mais ils prirent leur courage et leurs rames à deux mains, et progressèrent vers la côte rocheuse.
En quelques mouvements, faisant grincer les rames contre les tollets, ils arrivèrent devant une impressionnante formation rocheuse. De chaque côté, deux longs bras de pierre, noirs et déchiquetés, s’avançaient dans la mer et se rejoignaient presque, enfermant les flots, ce qui formait ainsi une baie étroite. Au centre, l'immense rochet principal était caverneux et percé de deux entrées béantes, comme des gueules grandes ouvertes.
Au premier regard, la calanque paraissait inoffensive. Un lieu paisible dont les eaux calmes ne connaissaient aucun tourment. Je sus immédiatement que c'était faux. Ce n'était qu'un subtil trompe-l'œil. La Mort adorait se dissimuler derrière l'apparence de la quiétude, je le savais mieux que quiconque.
Je n'eus d'ailleurs pas à attendre longtemps. Aux abords de l'accès à la crique, la barque se mit à racler le sable et s'immobilisa. Ils dûrent descendre et mettre les pieds dans l'eau peu profonde. Leurs tibias furent trempés par les vagues froides pendant qu'ils tiraient l'embarcation sur plusieurs mètres. Rapidement, le fond s'inclina de nouveau, et alors qu'ils avaient de l'eau jusqu'à la ceinture, un requin surgit. Manifestement piégé par la marée montante, il fondit sur eux avec une violence désespérée.
À la surprise générale, Nirix prit immédiatement les devants. Lui qui avait pourtant l'habitude de rester en retrait et d'évaluer la situation avant d'attaquer. L'épopée dans le tombeau des Rois-Serpents et son repos parmi ses confrères l'avaient transformé. Au sens propre comme au figuré.
En effet, sous nos regards fascinés, ses membres se déformèrent. Ses os craquèrent et se réarrangèrent en l'espace de quelques secondes. Sa peau se couvrit d'écailles verdâtres et luisantes, sa mâchoire s'allongea en un museau redoutable. Et soudain, un crocodile massif et terrifiant plongea dans les flots. Mes yeux, comme ceux stupéfaits de ses compagnons, brillèrent d'émerveillement. La métamorphose était parfaite ! Fluide et naturelle. Moi qui demandais une distraction, j'étais amplement servi !
L'effluve duale, évidemment, avait fortement réagi à cette mutation. Les filaments s'agitaient frénétiquement autour de l'homme métamorphosé. C'était fascinant ! La nature même de Nirix semblait harmoniser l'énergie chaotique, la stabilisant momentanément. Le squale fut éliminé en trois puissants coups de mâchoires, ce qui me démontra une fois de plus à quel point les aventuriers avaient progressé depuis leurs débuts maladroits.
Marc, Tymor et Harrie s'apprêtaient à applaudir, bluffés par les capacités du dernier arrivé, mais le combat avait été si rapide et en partie insonorisé par les flots, qu'ils conservèrent le silence. Qui sait, ils n'avaient peut-être pas encore été repérés.
Le druide, profitant de sa nature reptilienne, fit un signe de tête en direction des autres et partit explorer les environs. Il se camouflait parfaitement dans l'eau stagnante et fendait l'eau sans presque la perturber, invisible comme une ombre aquatique. Alors qu'Harrie se servait d'une corde pour attacher la barque sur une sorte de stalagmite rocheuse, il commença par l'entrée la plus proche, soit celle de gauche.
La cavité menait rapidement à un gouffre abyssal d'une quinzaine de mètres de profond, dont les parois glissantes ne permettaient aucune escalade. Malgré sa transformation, Nirix conservait sa prudence exemplaire et instinctive, ce qui lui permit de discerner des mouvements inquiétants dans les bas-fonds. Dans l'obscurité, des formes indistinctes bougeaient lentement. Peut-être rien de très dangereux, mais seul, il préféra revenir sur ses pas et suivre la seconde ouverture.
Celle-ci, plus accueillante, donnait sur un couloir de pierres taillées, illuminé de torches et partiellement envahi par une eau peu profonde. Un semblant de rivière glissait silencieusement le long du sol, atteignant parfois les mollets, parfois les hanches. Le reptile la suivit, dissimulé par les reflets tremblants et le clapotis discret, jusqu’à déboucher dans une vaste caverne naturelle.
Là, il eut du mal à en croire ses yeux. Une créature absolument surprenante siégeait confortablement sur un promontoire rocheux. Un singe géant, de quatre mètres de haut environ, était confortablement installé à plusieurs mètres du sol. Mais le plus improbable était qu'il lisait. Oui, il lisait ! Un manuel épais était ouvert sur ses genoux massifs, que ses gros doigts poilus manipulaient avec précaution, de peur manifeste d'en déchirer une page. Un macaque qui bouquinait, je n'en demandais vraiment pas tant !
J'étais aussi stupéfait que le druide. Peu habitué par ses visions sous-marines déformées, il remettait en doute ce que ses pupilles de crocodile décernaient à travers l'eau trouble. Mais je compris immédiatement que, contrairement au reptile, le macaque n'était pas un aventurier métamorphosé. Non, c'était bel et bien un véritable animal. Un singe devenu intelligent, capable de déchiffrer des mots et des phrases. Comment était-ce possible ?
Dans la caverne, l'eau n'était plus assez profonde pour permettre à Nirix de rester camouflé, alors il revint rendre compte de ses découvertes à ses compagnons. Il repris sa forme initiale pour pouvoir leur parler librement et détailla où menait chaque entrée. Le groupe n’eut pas besoin de discuter longuement. Plonger dans la mer noire de gauche ne les tentait guère, alors ils choisirent le chemin éclairé, marchant en file indienne sur la terre ferme.
À ce moment-là, des murmures étranges s'infiltrèrent dans leurs têtes. Des sifflements incompréhensibles qui résonnaient contre leurs crânes. Tymor et Harrie serrèrent les dents, visiblement plus sensibles à cette intrusion psychique. Pourtant, ils résistèrent, sans le savoir, à ce que la voix leur suscurait. Je compris que l'énergie duale les avaient partiellement protéger, formant un bouclier ténu contre ces assauts mentaux.
Arrivés au bout du couloir, ils observèrent le singe géant un long moment. Un mélange d'excitation et de peur circulaient dans leurs esprits. Était-il dangeureux ? Agressif ? Lisait-il vraiment ou faisait-il semblant ? Y avait-il d'autres occupants de son gabarit ? Ils n'osaient chuchoter, de peur de se faire remarquer.
C’est Marc qui s’avança en premier. Enhardi par sa nouvelle affinité avec les bêtes, il se mit à découvert et s'approcha. Il s'éclaircit la gorge pour annoncer sa présence, ne sachant trop quelle attitude adopter face à une telle créature.
La stupeur fût alors générale : sans même détourner la tête de son ouvrage, sans même dénier lever les yeux de la page, l'animal l'apostropha, dans une langue commune et parfaite.
— Qu'on ne me dérange pas pendant ma lecture. Merci.
La voix était grave et posée. Presque professorale.
Le nain, ébahi, se retourna vers ses compagnons pour vérifier qu'ils avaient entendu la même chose que lui. Non, il n'avait rien inventé. Non, il n'avait pas le don de comprendre les piaillements d'un singe. Cela dit, si ce dernier pouvait lire, il n'était pas incensé qu'il puisse s'exprimer.
Aussi curieux qu'eux, sinon plus, je m'immisçai immédiatement dans son esprit simien.
C'était différent des consciences humaines auxquelles j'étais habitué. Plus primitif par certains aspects, et manquant cruellement de structure. Natu Ognaro. Tel était le nom que lui avait attribué son maître, il y avait une dizaine d'années de cela. Ce maître qu'il aimait tant, qu'il vénérait même, et qu'il avait failli perdre l’an dernier. Leur équipage était tombé dans une embuscade sanglante et avait été à moitié décimé par une flotte gouvernementale impitoyable.
Je percevais des flashs violents, des images dont il ne parvenait pas à se défaire. La vision traumatisante du corps de son capitaine sombrant lentement dans les abysses le hantait encore. Il le revoyait dans ses cauchemars, coulant inexorablement vers les profondeurs marines, les yeux ouverts fixant la surface qui s'éloignait.
Heureusement, miraculeusement, ce dernier avait survécu à une noyade certaine, et depuis, chaque membre de l’équipage avait acquis une force surhumaine. Enfin, sur-animale dans le cas du macaque. Il me manquait des bouts de l'histoire, mais j'en devinai les grandes lignes. Il était le seul de son espèce et accompagnait le capitaine des corsaires depuis sa naissance. Ses capacités étaient récentes, et son esprit ne s'était pas encore totalement adapté. Il était si confus, si fragmenté, que je peinais à m'y retrouver clairement. La chronologie était floue, embrouillée. Impossible de saisir précisément d'où leur venait cette puissance soudaine.
La marque caractéristique de l'énergie duale était indubitablement présente, pulsant autour de lui, mais il semblait y avoir autre chose. Quelque chose de différent, de plus maléfique encore. Quelque chose de démoniaque que je n'avais pas vu jusque-là au sein des filaments. Une souillure. Un mystère dans un mystère. Je n'en croyais pas mes sens aiguisés.
Plus que le décuplement de sa taille et de ses muscles, qui forçait Natu à se nourrir constamment et en quantités énormes, c'était la découverte inattendue de la lecture qui l'avait davantage métamorphosé. Alors que son capitaine lui demandait d'être un monstre de guerre, un garde du corps intimidant, il passait ses journées à lire. À découvrir. À retenir. Il voulait rattraper les années perdues, quand il n'était qu'un simple capucin docile et illettré.
Il y a peu, il avait même réussi, laborieusement, à écrire un sort rudimentaire sur un parchemin. Un sortilège permettant d'immobiliser temporairement une personne. Une prouesse pour quelqu'un qui ne savait pas lire à l'automne dernier. Je le vis d’ailleurs hésiter, une fraction de seconde, à tester ce sortilège sur le minus qui l'avait apostrophé. Mais l'idée fastidieuse de devoir passer une nouvelle journée à réécrire le sort le rebuta.
De toute façon, ayant compris que l'échange était clos et que le singe ne souhaitait pas être dérangé, les aventuriers étaient discrètement passé devant lui et avaient poursuivi leur visite des lieux. Je les félicitais. Ils s'étaient évité un affrontement dont ils ne seraient pas sortis vainqueurs. Un gorille de quatre mètres capable de lancer des rochers, mais aussi des sorts, n'était pas un adversaire à prendre à la légère.
Le couloir se prolongeait de plusieurs dizaines de mètres, puis se divisait en deux branches distinctes. À gauche, ils entendaient des voix masculines. Des rires gras, des chants.
Ils se dissimulèrent derrière un angle, et aperçurent la raison de cette cacophonie : une vingtaine de pirates, hommes, femmes et vieillards, festoyaient dans une taverne improvisée, creusée à même la roche. Une grande planche de bois faisait office de comptoir, sur lequel reposaient de nombreuses bouteilles en tout genre. Ils paraissaient ivres, ou en voie de le devenir, et se vantaient avec emphase d'un assaut manqué sur un navire marchand occupé par des nains.
Mais ce n'était pas leurs paroles qui attirèrent l'attention des spectateurs. C'était leur apparence.
Leurs yeux, injectés de sang, brillaient d'une lueur malsaine, comme si une fièvre permanente y avait élu domicile. Leurs mâchoires étaient crispées, les dents pointues trop souvent découvertes, et leurs souffles rauques trahissaient une violence prête à jaillir. Leurs corps, eux, défiaient toute logique. Anormalement hypertrophiés, déformés par une musculature excessive, ils donnaient l’impression d’avoir été façonnés à la hâte par une force maladroite. Des veines rouges, épaisses et saillantes, serpentaient sous leur peau tendue, comme si leur sang lui-même cherchait à s’échapper. Chaque mouvement faisait saillir des fibres noueuses, gonflées à l’excès. On les imaginait facilement broyer un tronc à mains nues, sans la moindre difficulté. À leurs ceintures pendaient des armes à leur image : brutales, sans élégance ni souci d’équilibre. De larges sabres ébréchés, aux lames épaisses et mal entretenues, qui se cognaient contre leurs cuisses à chaque pas.
Les aventuriers échangèrent des regards rapides, lourds de questions muettes. Quelle magie pouvait engendrer de telles monstruosités ? Était-ce un sort ? Une drogue ? Combien de temps un corps pouvait-il endurer une telle métamorphose ? Et surtout, étaient-ils encore humains ?
Quelque chose clochait, c'était évident. Et j'étais le seul à rassembler les premières pièces du puzzle.

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