Seli
En manque d’inspiration, je quittais la lisière de la forêt pour revenir vers la côte, en direction de l’équipage de pirates bodybuildés. Depuis que Natu avait eu la prudence de ne pas suivre les aventuriers dans la Forêt de Drasah, je n’étais pas retourné les voir.
J’espérais y apprendre quelque chose de nouveau. N’importe quoi pour me sortir de ce bourbier et me prouver que je n’étais pas en train d’échouer dans ma mission.
À force de suivre différents héros, j’avais constaté leur spectaculaire capacité de récupération. Tous ceux exposés à l’énergie duale pouvaient, en un court repos, puiser dans les particules ambiantes et se régénérer plus rapidement. Beaucoup plus rapidement. Est-ce illimité ? J’en doutais. Mais n’en restait pas moins qu’ils avaient à portée de main une réserve journalière de guérison.
Cependant, quand mon quatuor préféré avait affronté le capitaine Erias, puis l'avaient laissé à son triste sort, celui-ci était resté tout l’après-midi à l’article de la Mort. Pourquoi ? Pourquoi son corps était-il resté meurtri si longtemps ? Il y avait pourtant nombre de particules autour de lui. Avait-il atteint la limite de leur utilisation ? Était-ce lié à sa transformation démoniaque ?
Sceptique, je retournai dans la crique, alors que les matelots s’affairaient sur le navire.
Le trois-mâts gisait encore là, massif et fatigué, ancré de travers comme une bête blessée venue mourir à l’abri des rochers. Sa coque était balafrée de profondes entailles, cicatrices béantes laissées par des abordages violents et des projectiles malheureux. Le bois sombre était éclaté par endroits, gonflé par l’eau salée, et il était encore imprégné de sang et de goudron mêlés. Certaines planches avaient été remplacées à la hâte, d’un bois plus clair, jurant avec le reste de la structure. Tels des pansements sur une chair meurtrie. De part et d'autre, des clous dépassaient et les coutures de calfatage suintaient, masquant les craquements plaintifs de la charpente.
Seul le mât principal se dressait fièrement, toujours en état, alors que certains cordages pendaient mollement, effilochés par le sel et les combats. Les voiles, roulées en paquets informes, portaient des déchirures grossièrement rapiécées. Rien n’était élégant, rien n’était rassurant, et l’ensemble donnait l’impression d’un colosse qui s’obstinait à rester debout.
On aurait juré qu’il lui faudrait des semaines, peut-être des mois, avant d’oser affronter de nouveau les flots. Et pourtant, les pirates se préparaient à partir. Ils comptaient larguer les amarres sous peu. Certains tiraient sur les filins, d’autres hissaient des barils à bord, vérifiaient les poulies, resserraient les haubans.
Ce départ était-il prévu, ou bien cette hâte relevait-elle d’une fuite désespérée ? Pour fuir quoi ? Pour aller où ?
Natu ne participait pas aux préparatifs. Le singe géant était assis sur la proue, de nouveau plongé dans un bouquin. Un parchemin était posé à ses côtés et il tenait une plume dans sa main préhensile. Sa ténacité me fit sourire : il s'entêtait avec difficulté d’écrire un nouveau sort.
Le capitaine, lui, donnait des ordres depuis sa cabine, le visage fermé, les sourcils froncés. Je l’observais avec attention, notant qu’il n’était toujours pas rétabli. Pas entièrement, du moins. Ses blessures auraient dû disparaître, sa fatigue également. Mais ce n’était pas le cas.
Le plus flagrant était sa respiration. Courte, difficile, sifflante. À la base de son cou, là où les clavicules se rejoignaient pour former un creux sous le larynx, je crus voir briller une goutte. Ou peut-être l’illusion d’une goutte, née du jeu des ombres et des pulsations de son corps transformé. Une noyade pouvait-elle laisser une telle marque ? Pas que je sache.
Je tentais alors une nouvelle plongée dans son esprit et j’eu une révélation des plus inattendues : Erias Roc savait ! Il savait pour les particules ! Sans même le voir, il était conscient du double flux qui l’encerclait, de cette coexistence de forces opposées qui offraient autant qu’elles ne prenaient. Et à ma grande surprise, il la rejetait.
Depuis mon arrivée, j’avais écarté cette possibilité, persuadé d’être le seul à percevoir l’effluve magique. Mais je m’étais trompé. Le corsaire était au fait de l’existence de ce phénomène. Il avait usé de cette énergie ! Oh oui. Souvent. Bien trop souvent. Tellement qu’il en connaissait maintenant le prix. Il comprenait que cette force indiscernable n’était pas gratuite. Qu’elle réclamait un tribut.
J’avais encore une fois fait une erreur de débutant ! Je m’étais uniquement intéressé à sa transformation physique. À sa force démoniaque. Mais ce n’était là qu’une diversion. Une de plus. Il me fallait regarder plus loin. Trouver la vue d’ensemble.
Avait-il accepté l’offre du démon pour pallier aux particules environnantes ? Tentait-il d’acquérir une puissance étrangère pour rivaliser avec cette magie mystérieuse ? Pour la contrer ?
Je tenais enfin quelque chose. Je le sentais. Un nouveau sujet, un fil encore invisible, mais d’une importance capitale. Erias était peut-être le chaînon qui me manquait.
Requinqué, je m’efforçais de sonder les ombres de sa conscience, mais celle-ci était d’une complexité rare. La présence du démon la perturbait totalement. Un grésillement constant, un bourdonnement grave. Les émotions d’Erias étaient entremêlées, ses réflexions troubles et disparates. Et ses souvenirs, eux, étaient fragmentés, brouillés. En particulier les plus anciens. On aurait dit que ses pouvoirs inhumains cherchaient à faire table rase de ce qu’il avait été avant.
N’obtenir que des bribes de son passé était terriblement frustrant.
Je réussis malgré tout à décrypter la semaine tout juste passée, lorsqu’il avait appris que ses assaillants s’étaient enfuis dans la forêt de Drasah.
Il avait immédiatement quitté la grotte, malgré son état critique, pour rejoindre l’Auberge du Corail Rose. Dans un murmure, sans oser croiser le regard de mère, il avait mentionné vouloir parler à Ellien.
Pendait qu'il attendait silencieusement que celle-ci se montre, la tête basse, Lia l'avait observé de ce regard maternel, lourd d’inquiétude et de tendresse mêlées. Contrairement à moi, elle ne jugeait pas, elle ne questionnait pas, mais semblait vouloir le retenir, le protéger malgré tout. L’espace d’un instant, je revis le garçon qu’elle avait vu grandir.
Mais Erias n'était plus cet enfant-là. Ses pensées, qui luttaient pour rester siennes, tournaient en rond. Il en voulait à sa sœur d’avoir mené les aventuriers dans un tel lieu. De les avoir conduit tout droit vers une mort certaine. Je doutais de ma lecture … Bien des capitaines auraient jubilé à l’idée de les savoir perdus dans l’un des endroits les plus chaotiques de ce continent. Pourquoi n’était-ce pas son cas ? Le démon modifiait-il les souvenirs du capitaine ? Ou ses intentions ?
Les aventuriers l'avaient malmené dans son propre domicile, le tuant presque, lui substituant ses effets personnels, et pourtant, il n’éprouvait aucune colère envers eux. Ce n’était pas la réaction d’un homme trahi. Pas celle à laquelle je m’attendais. Il n’y avait ni haine ni vengeance. Il n’envisageait pas de revanche.
Au contraire, il semblait ravi d’avoir croisé leur route. C’était à n’y rien comprendre. Le démon souhaitait-il ferrer de nouveaux disciples et forçait-il le capitaine à les attirer à lui ? Utilisait-il Erias pour acquérir de nouvelles marionnettes ? Peut-être.
Quoi qu’il soit, Ellien l'avait rejoint et ne s’était nullement excusée. Elle ne lui avait répondu qu’une seule phrase, avant de s’éclipser aussi rapidement qu’elle était arrivée :
— Ce n’est pas à toi de décider de leur destin.
Elle avait tourné les talons sans un mot supplémentaire, le vent faisant danser ses mèches claires.
Erias n’était pas d’accord avec elle. Pourtant, cette réponse l’avait satisfait. À moitié satisfait. Car il avait compris que selon sa sœur, les aventuriers pourraient survivre. Elle les pensait en mesure de trouver une sortie, là où la Forêt de Drasah n’offrait que des impasses. Ce qui signifiait qu’elle aussi, avait vu leur potentiel.
Malgré la confusion de son esprit, je perçus une lassitude teintée d’urgence. Et une part de regret. Il aurait dû leur parler davantage, les prévenir. Même s’il savait qu’ils ne l’auraient pas entièrement écouté. La demi-elfe lui avait reproché de gagner du temps. Alors dans la précipitation, il leur avait donné l’emplacement de son calepin.
Le souvenir était net et précis. Un des seuls, étonnement. Ce n’était pas un carnet ordinaire. On aurait plutôt dit un journal intime. J’apercevais des notes, des ratures, des croquis. Plusieurs symboles représentant les éléments primaires : le feu, l’eau, la terre et l’air.
En le leur donnant, il avait créé un lien. C’était maintenant sa seule chance de les retrouver. Sa lueur d’espoir. Minuscule, ridicule, mais réelle. Si les aventuriers s’échappaient de la Forêt des Aléas, ce qu’il imaginait avec difficulté, ils se serviraient de ses annotations pour rejoindre la région où vivaient les panthères. Ces créatures que Tymor recherchait avec tant d’acharnement. Il l’avait vu dans son regard. Le démon pouvait capter votre plus grand désir. Et à force, Erias aussi.
C’est donc pour cette raison qu’il avait subitement demandé à son équipage d’accélérer la préparation du navire.
Dans l’intention de retourner sur l’archipel de Seli. Là où se trouvaient ces créatures félines. Là où tout semblait avoir commencé pour Erias.
Seli.
Ce nom résonna en moi avec une intensité inattendue. La piste devenait de plus en plus claire ! Erias Roc ne leur avait pas remis son carnet par pur hasard. Il avait senti quelque chose. Les panthères n’étaient qu’un appât. Il y avait bien plus important à découvrir sur l’archipel.
Dire que je n’avais même pas remarqué cela. À force d’observer les prouesses de mes héros, je m’étais ramolli. Toutes ces péripéties n'étaient que du folklore. Le but de ma visite était tout autre. Je le comprenais maintenant.
D’un pirate à l’autre, je fouillai les mémoires, combinant les maigres informations que le démon me laissait saisir. Il me fallait en savoir plus sur leur prochaine destination.
Au fil des préparatifs, j’appris que l’archipel n’était pas un simple point sur une carte. C’était un repaire. Un refuge de pirates. Un lieu de vie où Erias et son équipage y avaient passé des années. Des décennies, même, pour certains.
À l’époque, trois factions cohabitaient sur les îles principales. Une coexistence tendue, instable, mais fonctionnelle. Mais Erias était parti. Pourquoi ? Parce qu’il avait découvert l’effluve, tout simplement. Je ne savais pas comment, mais il l’avait découvert, et cela avait changé sa destinée.
Sans même l’avoir sous les yeux, je décelai que Seli était composé d’une dizaine d’îles, dont trois majeures. De chacune d’elles émanait une aura particulière. Une vibration familière. L’eau y était omniprésente. Partout. Lagons, grottes immergées, courants traîtres, pluies soudaines.
Je sentais mon excitation renaître.
Depuis le début, j’avais deviné que l’énergie entretenait un lien étroit avec l’eau. Avec le flux, la circulation. Et voilà qu’un équipage atypique me menait droit vers un lieu où tout semblait converger.
Me surprenant de regarder Tymor, Marc et Harrie avec une certaine affection, ou ce qui, chez moi, en tenait lieu, je les laissais à leur triste sort, perdus au milieu de ce labyrinthe vert. Pour l’instant. Car si ce n’était pas ma Maîtresse qui les retrouvait, ce serait Erias. Et dans les deux cas, je serai là.
Je sentais qu’ils n’étaient plus des survivants isolés. Ils devenaient les pièces d’un échiquier bien plus vaste. La partie venait seulement de commencer.

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