Serion
Pour la première fois depuis mon arrivée sur Ertsa, je ne voyais rien venir.
Je suivais Erias, tentant avec grande peine d’anticiper où il allait et quelles étaient ses intentions. J'observais ses gestes, ses silences, ses excès de colère qui éclataient sans préavis. La façon dont son regard se durcissait momentanément. Mais le pourquoi de ses actes m’était inaccessible. Moi qui avais toujours plusieurs coups d’avance, moi qui lisais les consciences comme on déchiffre un livre ouvert, je progressais désormais à tâtons.
Prisonnières du démon abyssal, les pensées du capitaine m’échappaient. Elles glissaient et se dérobaient à mon emprise comme de l’eau froide entre des doigts trop sûrs d’eux, insaisissable et moqueuse. C’était inédit, et profondément dérangeant.
En moins de dix jours, son trois-mâts fut prêt à reprendre la mer. Un exploit vu l’état dans lequel il était initialement. Malgré la coque encore marquée et les voiles rapiécées à la hâte, l’équipage mit le cap vers le nord, nous éloignant davantage de la Forêt de Drasah.
Leur trajectoire ne fut pas franche, mais une succession d’arrêts. De courtes escales trop brèves pour être anodines. À chaque port, sous le regard réprobateur de Natu, Erias descendait à terre, laissant son équipage poursuivre la maintenance du bâteau. Le capitaine avait toujours quelqu’un à rencontrer. Une ancienne contremaître. Un commandant de brigantin. Un receleur d’informations. Peu importe le contact, la discussion tournait autour du même sujet : les quatre aventuriers. Erias voulait être le premier prévenu s’ils passaient par ici.
Il ne se doutait pas qu’ils n’étaient plus que trois, Nirix s’étant séparé des autres, mais il mentionnait que le groupe pourrait être amputé. Et je lui donnais raison : il était tout à fait probable qu’un des aventuriers ne survive pas aux multiples rencontres de la forêt. C'est pourquoi il décrivait chacun d'eux avec une précision troublante. Leurs gestes. Leurs armes. Leurs tempéraments. La marque que le nain guerrier avait à la droite du cou. La peau écailleuse de l’ensorceleuse aux oreilles pointues. Les capacités de transformation du druide. L’agilité silencieuse du moine. Comme s’il voulait graver leur existence dans le monde avant qu’il ne soit trop tard.
Pourquoi eux ? La question me rongeait, s'insinuant dans mes pensées comme un lent poison. Cette absence de réponse m’irritait, et je sentais une agressivité monter en moi, sourde et inutile. Un grondement qui ne trouvait aucune cible sur laquelle se déverser. Je détestais être tenu à l’écart ! Encore moins par un mortel.
D’autant que ce capitaine opaque n’était pas le seul à me cacher des informations. Pendant que je m’efforçais de suivre chacune de ses escales, l’effluve magique poursuivait sa propre danse, indifférente à mon regard. Elle se moquait de moi avec arrogance, narguant le fait que je n’avais découvert ni son origine, ni son but, et continuant de gangrener ce monde sans la moindre gêne. Je commençais à prendre cet affront personnellement.
Surtout qu'elle ne se privait pas pour gagner du terrain. Dans la Cité Sainte, son essence était devenue encore plus sombre, encore plus dense. Sa dualité s’effritait de jour en jour. J’avais beau être à des kilomètres, je le percevais avec clarté : la partie claire reculait, s’amenuisait, avalée par les ténèbres. L’équilibre était définitivement rompu, permettant à l’épidémie de s’accroître. Ce qui n’était qu'une fièvre étrange s’était mué en hécatombe.
Les corps ne s’accumulaient plus seulement dans les rues secondaires, mais jusque dans les quartiers nobles. Les malades, tremblant et perlant de sueur, se consumaient de l’intérieur. Les muscles se vidaient de leur force. Les jambes cédaient. L’épuisement gagnait en quelques heures ce que des semaines de labeur n’auraient pas entamé.
Certains déliraient. D’autres s’éteignaient en silence.
Il n’y avait aucune logique. Des vieillards résistaient. Des guerriers aguerris tombaient en une nuit. Des mages puissants, bardés de protections, mouraient étouffés dans leur propre souffle.
De surcroît, il ne semblait y avoir aucun remède. Je le voyais bien. Mais les habitants tentaient mille potions, expérimentaient différents sorts. Sans le moindre succès. Même les prières de plus pieux d’entre eux n’avaient aucun effet.
Bien évidemment, la maladie avait franchi les murs. Elle avait enjambé l’enceinte de la ville avec une facilité déconcertante. De hameaux en village, elle remontait les bords du Lac Inférieur. À ce rythme-là, il ne lui faudrait que quelques semaines pour se répandre, tel un feu de lande en pleine cambrousse. Telemah, Etic, Rochelac. Aucun village, peu importe sa taille, n’y échapperait.
J’étais le seul à m’en rendre compte. Avais-je été envoyé sur cette planète pour assister à son déclin ? Était-ce là le rôle d’un disciple de la Mort ? Devais-je me réjouir de cette extermination à venir ? Je n'y parvenis pas.
Loin de là, Erias ignorait ce qui avait frappé la capitale. Pourtant, je percevais chez lui une urgence nouvelle. Une nervosité mal contenue. Même ses matelots, pourtant peu enclin à questionner leur capitaine, luttaient pour contenir leur agacement.
Mais le chef des corsaires ne s’en préoccupait guère. Il passait des heures enfermé dans sa cabine, agité. Lors de leur première halte, il avait récupéré un nouveau calepin, vierge, qu’il remplissait quotidiennement et frénétiquement. Il traçait des schémas grossiers, des cercles incomplets, tentant de reproduire ce que le carnet original contenait. Il écrivait de mémoire, raturait, recommençait, faisant appel à ses souvenirs, qui restaient malencontreusement très approximatifs.
Au sein de ses tentatives, les quatre éléments étaient omniprésents. Il les reliait à des individus, s’étant lui-même associé à l’eau. Mais aucune combinaison ne lui convenait. Et cela le rendait fou. Moi aussi, par la même occasion. Pourquoi diable faisait-il tout cela ?
Heureusement, trois semaines plus tard, ils atteignirent enfin Seli, et je dois l’admettre, le spectacle me détourna un instant de mes préoccupations.
L’archipel était composé d’une myriade d’îles, toutes aussi différentes les unes des autres. On aurait dit qu'un dieu capricieux avait voulu explorer chaque variation possible de la création. À l’est, un volcan crachait régulièrement de la lave, dessinant à ses pieds un labyrinthe incandescent. Plus loin, une jungle démesurée étouffait tout sous une canopée épaisse, peuplée de créatures aussi exubérantes que dangereuses. À l’ouest, trois longues îles montagneuses formaient des couloirs de vents meurtriers, collectionnant les épaves comme des trophées. Coques éventrées, mâts brisés, voiles déchirées. C’était un véritable cimetière de bois et d’ambition.
Les quatre éléments étaient présentés dans ce microcosme insulaire. Le lien était trop évident pour être une coïncidence.
Erias connaissait les lieux. Trop bien. La façon dont son regard parcourait l'horizon, dont ses mains se crispaient sur le bastingage, trahissait une familiarité douloureuse. D'une certaine façon, il était de retour chez lui. Natu et l'équipage partageaient visiblement ce sentiment. Ils appréciaient la tranquillité de leur crique isolée, certes, mais la liberté et l'effervescence qui émanaient de l'archipel leur donnaient l'envie de renaître, de voyager, de redevenir ce qu'ils avaient été avant le pacte.
Pourtant, leur accueil fut décevant. On les craignait. Oui. Mais on les moquait aussi. En particulier Erias. On parlait de lui comme d’un capitaine devenu fou. D’un homme qui avait vu la mort de trop près, et qui en avait perdu la raison. Il n’était plus qu’un prophète de malheur annonçant une fin du monde imminente.
En d’autres mots, il n’était pas le bienvenu. Mais cela lui convenait. Il n’était pas revenu pour renouer les liens. Clairement, il ne manifestait aucune amitié pour ces pirates-là. Ce n’était qu’un ramassis de baveux, des rebuts des grandes villes terrestres qui étaient venus entacher la beauté naturelle de ces lieux.
Il ne s’enquit sincèrement de la santé que d’une seule personne. Un jeune homme à la barbe encore clairsemée, musicien rêvant d’aventures et qui avait fâcheusement croisé la route d’un équipage pirates, qui avait préféré le garder prisonnier que le jeter par dessus bord.
Un vestige d’humanité, peut-être. Je n’y prêtais guère attention à ce moment-là.
Dix jours passèrent. Les corsaires hypertrophiés s’installèrent de forces dans un coin de la ville côtière, attendant les prochaines consignes.
Pendant ce temps, Erias tenta de négocier avec les chefs de chaque faction, mais les discussions demeuraient stériles. Il le voyait bien. Pas un ne le prenait au sérieux. Il leur partagea malgré tout son plan, toujours obsédé par le quatuor et leur potentielle venue, ce qui ne faisait que renforcer l’image de folie qu’il projetait.
Puis, considérant qu’il avait mis ses pions en place, il rassembla son équipage.
Ils mirent le cap vers la zone la plus à l'est de l'archipel. D'après la carte que l’un des capitaines avait accrochée dans la grande salle qui faisait office de réfectoire, cette île-là se nommait Serion.
Elle se distinguait des autres par son absence totale de couleurs et son manque de vie. Vue du ciel, ce n’était qu’une sombre tâche aux contours mal dessinés, sur laquelle je n’avais aperçu aucun mouvement. Pas un oiseau. Pas une source d’eau. Pas même un arbre. Seul un brouillard jaunâtre et épais l'enveloppait constamment, comme un linceul. Une ancienne île volcanique, morte, mais loin d’être paisible.
Dès que les corsaires posèrent le pied à terre, l’air ambiant les prit à la gorge. Le soufre. Une odeur âcre et suffocante qui imprégnait tout, jusqu'aux abords du rivage. Toussant, les yeux brûlants, les nouveaux arrivants remontèrent les foulards de cuir qu'ils avaient achetés expressément pour cette expédition. Ce n'était pas leur première visite.
La terre elle-même semblait hostile : noire comme du jais, elle était craquelée, brisée en mille éclats tranchants. Il n'y avait pas la moindre végétation, pas même une touffe d'herbe rachitique pour briser cette désolation minérale. Juste cette brume lourde et permanente qui avalait les sons, réduisant le monde à quelques mètres de visibilité oppressante.
Guidés par le singe géant, l'escadron avança rapidement. Trop rapidement pour de simples visiteurs. Chaque homme connaissait sa place, chaque mouvement s'enchaînait avec une précision quasi militaire. Ils n'avaient même pas besoin de se parler, évitant d'ouvrir la bouche pour ne pas respirer davantage cet air toxique. De nouveau, j'étais témoin de leur discipline troublante, fruit d'une organisation qui ne devait rien au hasard. Même l'énergie duale les observait sans intervenir. n'essayant même pas d'altérer ou bonifier leur mouvement.
Plus loin dans les terres, une rivière d’un liquide fumant leur barra la route. Ce n’était clairement pas de l'eau. Ils la franchirent sans hésiter, d’un bond athlétique, évitant autant que possible les éclaboussures corrosives et les rochers instables.
C'est alors que des créatures de soufre surgirent. Une demi-douzaine de méphites jaillirent du sol, sifflant et explosant parfois dans des geysers toxiques. L'équipage les géra avec une précision chorégraphiée, comme s'il s'agissait d'une simple formalité.
Que venaient faire ces pirates sur cette île ? Que faisais-je avec eux ? Je n'avais pas quitté mes sujets précédents pour assister à de nouveaux combats folkloriques. Non pas que cela me déplaisait. Mais ce n'était pas ce que j'étais venu chercher.
C'est alors que je remarquai les pierres. Pas les roches noires et poreuses qui tapissaient cette terre abandonnée, non. D'autres pierres. Des gravats gris et lisses, étrangement sculptés avec une précision macabre. Une main figée dans un geste de supplique. Un oiseau brisé, les ailes déployées en plein vol. Des silhouettes humaines arrêtées en plein mouvement, le visage figé.
Les visiteurs passèrent d'abord devant ces vestiges pétrifiés sans leur accorder un regard, poursuivant leur progression sur plusieurs mètres, puis ils s'arrêtèrent devant trois statues qui se détachaient des autres. Deux hommes et une femme.
Je reconnus aussitôt leurs habits et les armes qu'ils portaient à leur ceinture. C'étaient d'anciens membres de l'équipage. Avant le pacte. Quand leur peau était encore lisse et que leurs bras n'étaient pas grotesquement musclés. Quand ils étaient encore humains.
Erias marqua une pause, imité par ses hommes. Une longue minute s'écoula, lourde et solennelle. Un recueillement sans larmes, défiant le démon qui les empêchait d'éprouver toute émotion humaine. La force mentale d’Erias, si on pouvait encore le qualifier ainsi, m'impressionnait malgré moi.
Après ce moment de silence, ils pénétrèrent dans ce qui s'apparentait à un plateau. Un espace plus dégagé, cerné de roches noires et déchiquetées. Sur leur droite, ce que j'avais pris pour une énième statue, de forme bovine cette fois-ci, bougea.
Un frémissement. Puis un souffle rauque.
C'était un taureau de pierre et de chair, une créature hybride dont la peau semblait aussi dure que la roche volcanique elle-même. Ses cornes démesurées se dressaient comme des lames courbes, et son collet massif mesurait plus d'un mètre de largeur. Malgré la menace qu'il représentait, je ne pus m'empêcher de le trouver charismatique, presque majestueux. On aurait dit un emblème vivant, un gardien sculpté par la nature elle-même.
Il chargea sans avertissement. Ses sabots martelaient le sol dans un grondement sourd, ses cornes meurtrières pointées droit vers les intrus, porté par la puissance brute de ses jambes colossales. Mais Erias ne bougea pas. Il attendit. Au dernier moment, quand la bête n'était plus qu'à quelques mètres, il pivota sur le côté avec une fluidité surprenante et frappa l'assaillant au niveau des pattes arrière. Le morgon trébucha, déséquilibré par son propre élan.
J'étais surpris qu'Erias refuse l'affrontement direct et ne cherche pas à mesurer sa force démoniaque avec celle d'un adversaire digne de lui. Mais la réponse me parvint lorsque je perçus la peur contrôlée qui émanait de plusieurs pirates. Une peur justifiée : le souffle de ce taureau avait des propriétés de pétrification. Toutes ces statues, tous ces corps figés dans la pierre, c'était son œuvre. Le sculpteur, c'était lui. Un morgon.
Trois pirates agirent aussitôt, sortant d’un sac à dos un grand filet renforcé. En quelques gestes coordonnés, ils immobilisèrent l'animal qui se débattait furieusement, pendant que Natu se glissait près de sa tête et lui enfilait une muselière de cuir pour l'empêcher de meugler. Pas un cri. Pas un ordre. Une précision et une efficacité déconcertantes, fruits d'un entraînement évident. Si Marc, Tymor et Harrie avait affronté une telle bête, ils se seraient sûrement fait prendre et l'un d'entre eux aurait terminé statufié. J'en aurai mis ma main au feu.
La menace écartée, le groupe s'éloigna rapidement. Ils n'étaient pas venus ici pour tuer, mais pour limiter les dégâts et ne pas attirer le reste du troupeau qui rôdait quelque part dans la brume. Même le démon qui habitait Erias semblait comprendre cette logique, bien qu'il enrageait que sa marionnette ne lui obéisse pas au doigt et à l'œil.
Ils poursuivirent un bon quart d’heure, sans nouvelle rencontre, puis atteignirent une cabane. Une petite cabane en bois de noyer, misérable et ridicule dans ce paysage hostile.
En revoyant son ombre se découper du brouillard, l’esprit d’Erias s’illumina et m’offrit un rare souvenir clair. Pourquoi était-il venu ici la toute première fois ? Cette précision me restait inconnue. Mais c’est ici, dans cet endroit reculé et austère, qu’il avait trouvé le calepin ! Le fameux carnet. Tout avait commencé là !
Je m’approchai, curieux malgré moi, et ce que je perçus me glaça. Je n’en croyais pas mes sens ! La signature de ce lieu … Elle n’était pas de ce monde. Pas d’Ertsa. Pas même de cet univers. C’était autre chose. Quelque chose qui n’avait rien à voir avec l’effluve. C’est beaucoup plus ancien. Beaucoup plus lointain. Mais surtout, et c’était ça le plus dérangeant et le plus incohérent : elle m’était familière.

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