Ellien

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 Encore tremblants, mais galvanisés par l’instinct de survie, les gnomes firent signe aux aventuriers de les suivre.

 Marc, étendu au sol quelques minutes plus tôt, avait été ranimé par Emong grâce à de brèves incantations et une mixture aux herbes dont l’odeur piquait les sinus. Harrie l’avait soulevé avec une délicatesse étonnante, un bras sous les larges épaules du nain, tandis que Tymor observait son compagnon en se demandant comment il tenait encore debout.

 Le petit peuple les conduisit à travers plusieurs corridors étroits, creusés à même la terre, jusqu'aux pieds d'un escalier rudimentaire. En bois, il s'enroulait autour d'un monte-charge central. Trois poulies et une plateforme servaient à remonter le minerai extrait par les mineurs. Mais aujourd'hui, il ne servirait qu'à leur évasion. Les pirates avaient-ils enfin démasqué le passage derrière le tonneau ? Allaient-ils débarquer dans la mine d’un instant à l’autre ? Ou les attendaient-ils patiemment à la sortie ?

 Malgré l’absence de réponses, ils gravirent les marches sans plus attendre.

 Au sommet, la nuit les avala d’un souffle. Elle était devenue opaque, quasi sans étoiles. Comme si le ciel lui-même s’était couvert pour ne pas assister à ce qui allait suivre.

 Devant eux gisaient deux corps. Des pirates. Ou l’ombre de ce qu’ils avaient pu être avant leur transformation. Leurs peaux avaient cette teinte bleutée, connue uniquement chez ceux qui n’avaient plus rien d’humain dans leurs veines.

 Ils avaient été assommés et ligotés. À côté d’eux, planté dans la pénombre comme une sentinelle nerveuse, se trouvait Nirix. Que faisait-il ici ? Je regrettais de ne pas l’avoir suivi de plus près. Comment avait-il échappé à ses poursuivants ? Avait-il usé d’autres métamorphoses ? Avait-il reçu de l’aide ?

 Ne me laissant pas le temps d’infiltrer sa conscience pour en connaître les réponses, il leva la main, et derrière lui émergèrent deux nouvelles ombres, plus trapues, drapées dans des robes de feuilles et de laine grossière. Un couple de druides. Le même qu’ils avaient croisé dans le réfectoire. Sauf que cette fois-ci, leurs regards étaient affûtés par l’urgence.

 — Vite, ordonna l’homme. Ils seront bientôt là.

 Je les observais en silence, subjugué par la situation rocambolesque dans laquelle ils se trouvaient. Apparemment, seuls les druides savaient que le tunnel présent dans la cave de l’auberge menait jusqu’à cette pépinière. Lia Roc les avaient-elles briefées ? Si les mercenaires l’avaient su, la garde aurait été plus nombreuse.

 Décidément, ce village avait plus de ressources qu’il n’en laissait paraître.

 Le groupe se dirigea alors vers la forêt. Leurs silhouettes se détachaient faiblement dans la clairière et leurs souffles courts dessinaient de petites nuées blanches dans l’air glacé. Sous leurs peaux, je ressentis une fatigue écrasante mêlée à l’adrénaline pure qui accompagne les vivants lorsqu’ils frôlent l’inévitable. Un combo exaltant, que je leur enviais presque !

 Le sentier qu’ils empruntèrent serpentait entre des rochers couverts de mousse, engloutis sous d’énormes racines qui semblaient s’accrocher à la terre comme des doigts crispés. Le couple de druides ouvrait la marche, et après dix minutes dans les sous-bois, ils bifurquèrent brusquement.

 Un passage étroit s’ouvrait entre deux arbres aux troncs dédoublés, donnant l’impression d’une porte naturelle. Derrière elle se camouflait un camp sommaire : des tentes de toile verte, un foyer presque éteint, quelques sacs de jute et des jarres d’eau. Deux autres individus étaient déjà sur place. Près de l’un d’eux, ils reconnurent les armes qu’ils avaient laissées dans le sas de l’auberge.

 Un bref soulagement se lut sur leurs visages. Ils ne leur restaient plus qu'à dormir. Si seulement ...

 — Reposez-vous un peu, prévint la plus jeune druide. Nous repartirons s’ils débutent la traque.

 Elle avait utilisé le terme “si”, mais tous savaient que les pirates ne se décourageaient pas. Peu importait que la nuit soit tombée ou que leur capitaine ne soit pas rétabli. La juste phrase aurait été “dès qu’ils débutent la traque”. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne comprennent que les druides étaient impliqués et qu’ils ne démarrent une battue.

 Pour illustrer ses dires, elle s’assit contre un chêne tordu, incitant les fuyards à en faire autant. Marc ne se fit pas prier. Il s’allongea immédiatement contre un tronc d’arbre, respirant avec difficulté. Les coups reçus dans la mine l’avaient marqué plus qu’il ne le laissait paraître. En particulier le dernier.

 Harrie s’effondra près du foyer, la peau irritée par ses propres coups de poing et par la décharge de fatigue qui suivait l’utilisation de ses tatouages magiques. Je percevais chez lui ce combat intérieur constant, entre l’envie d’être plus sage, et celui de prendre une cuite.

 Tymorel, elle, s’isola quelques pas plus loin. Elle fixait ses mains, comme si elle tentait d’y rallumer une magie qui refusait de venir.

 — Vous tenez le coup ? chuchota Nirix en déposant une jarre d’eau devant eux.

 Le nain gronda. Cela devait signifier “oui”. De toute façon, il n’aurait jamais dit le contraire. Le moine leva le pouce et l’ensorceleuse hocha la tête sans conviction. Ils espéraient tenir le coup.

 Moi, j’avais mes propres préoccupations. Autour d’eux, l’énergie duale avait encore gonflé. Elle frémissait, changeant régulièrement de teinte comme une flamme soufflée par deux vents opposés. Leur dernière bataille l’avait monstrueusement nourrie. Sous la surveillance des druides, les héros se reposaient, mais pas les particules. Elles continuaient d’agir. Mieux : elles les soignaient. Elles transformaient chaque seconde en carburant.

 En trente minutes, Marc était physiquement retapé. Temporairement, du moins. Sa fatigue psychique avait doublé et s’il ne dormait pas la nuit prochaine, je doutais qu’il en survive.

 Un tel rétablissement était bien trop rapide. Acculés, les aventuriers s’en remettaient à cette effluve environnante qui leur apportait tant. Mais ils ne connaissaient pas encore le revers de la médaille. Cette magie mystérieuse avait bien deux faces. Deux tranchants. J’étais le seul à le voir. Et pourtant, cela sautait aux yeux : quelque chose se préparait.

 Quelque chose de dangereux. Peut-être même de définitif.

 Malgré tout, la druide qui les avait amenés jusqu’ici me permettait de garder espoir.

 Elle était différente. Son aura rayonnait d’une énergie presque pure. Une guirlande de flux lumineux serpentait autour d’elle comme une bénédiction. Aucune trace de noirceur. Pas de lutte. Pas d'ambivalence.

Ellien Roc. Une âme intacte, une rareté sur Ertsa. La première que je rencontrais pour être honnête.

 Âgée d’une vingtaine d’années, elle avait une silhouette souple et était habillée d’une simple tunique brune. Ses cheveux châtain clair ondulaient telle une rivière d’automne, et son regard avait cette tendresse que l’on ne voyait que chez ceux qui vivaient davantage pour les autres que pour eux-mêmes. Pourtant, elle n’était pas naïve. Ni faible. Tout comme sa mère et son frère, elle avait choisi sa voie.

 Régulièrement, ses yeux se révulsaient, passant du brun au blanc laiteux. Ils viraient derrière ses paupières pendant qu’elle unissait son esprit à celui d’une corneille. En symbiose avec le corvidé, elle surveillait la forêt comme si elle en était le cœur. Elle guettait les pirates.

 Cette vision partagée, fluide, silencieuse, me captivait. Moi, l’observateur né, j’étais impressionné. Bluffé ! Et cela n’arrivait pas souvent.

 C’est ainsi qu’elle se redressa brusquement, une heure plus tard. Soixante minutes de repos qui leur sauvèrent la peau.

 — Ils arrivent. Il faut partir.

 Dans la douleur, ils reprirent la fuite, suivant de nouveau le couple. Nirix était juste derrière eux, Marc et Harrie sur ses talons. Tymor fermait la marche, sa baguette glissée à sa ceinture.

 La forêt vibrait d’un bourdonnement vivant. Des chuchotements, des ordres secs. Des bruissements de pas. Rapides. Calculés.

 L’équipage s’était mis en branle.

 Tels des prédateurs, ils avançaient. Sans lanternes. Sans ricanements. Trop disciplinés pour être simplement des hommes. Une meute, guidée par une présence lourde et poignante, tel un orage qui n’attend qu’une étincelle pour frapper : Natu.

 Le bras droit du capitaine m’apparaissait comme le plus terrifiant de tous ceux qui avaient sombré dans cette métamorphose. Sa présence était une griffure dans l’air : large, violente, imprévisible. Ce n’était pas un simple macaque géant. Il avait cette blessure que seuls les êtres brisés possèdent : farouche, douloureuse, incontrôlable.

 Je l’avais observé et j’avais compris que s’il laissait aller sa rage, elle dépasserait celle de Marc. Et ça, ce n’était pas un compliment.

 Je comprenais donc la terreur croissante de mes chers sujets. Terreur qui s’accentua quand Ellien poussa un cri étouffé et s’écroula par terre, haletante.

 — Il … Le gorille … Il a attrapé ma corneille … Il arrive droit sur nous !

 Je sentis la panique serpenter dans les ventres. Même Marc, pourtant dur comme la pierre dont il était issu, commençait à douter. Il avait repris des forces, mais de là à l’affronter. C’était inconcevable.

 La demi-elfe était à court de sorts, son maigre repos n’ayant pas suffi pour que sa sorcellerie se régénère. Elle le savait mieux que quiconque. Harrie, lui, ignorait si la magie de son tatouage était restaurée. Son bâton en main, il avait perdu de sa gaïeté habituelle. Silencieux, Nirix était conscient qu’il lui restait une dernière métamorphose, mais son instinct animal lui dictait qu’elle serait insuffisante pour tous les sauver.

 En d’autres mots, le groupe était une chandelle prête à s’éteindre.

 — Merde, on fait quoi ? demanda Harrie, exprimant tout haut ce que chacun pensait tout bas.

 Ellien prit une longue inspiration, comme si la réponse qu’elle s’apprêtait à donner lui faisait mal physiquement. Elle regarda le ciel en quête d’un signe, avant de prononcer :

 — Il reste une issue, annonça-t-elle.

 Il y eut un silence. Même les arbres semblaient retenir leur souffle. Ellien désigna la masse d’ombre au loin, derrière une colline en pente douce.

 Les aventuriers ne savaient pas ce que cela signifiait. Moi non plus. Mais je captais immédiatement les pensées et les craintes de la jeune femme. Des rumeurs. Des histoires épeurantes. Des récits qui frôlaient le mythe et l’avertissement. Un endroit où direction et perception se tordaient. Où une créature en cachait une autre. Où entrer était simple. Mais sortir ? Ça, c’était un autre problème.

 — On dit que ceux qui s’y rendent n’en reviennent jamais, ajouta-t-elle.

 Tymor fronça les sourcils. Qu’est-ce qui était le plus dangereux ? Les pirates ou un lieu mystérieux ? Quel sort leur réservait les corsaires ? Quelle surprise les attendait s’ils s’enfonçaient dans les ténèbres ?

 Aucun choix n’était meilleur que l’autre. Mais l’un avait cette part d’inconnu qui permettrait aux esprits les plus fous de garder espoir. De s’imaginer qu’ils pourront s’en sortir.

 C’est pourquoi ils n’hésitèrent pas longtemps. Au fond, ce n’était qu’une quête de plus. Leur instinct n’était pas logique. Il était humain. Et profondément vivant. Mes sujets avaient un talent particulier pour se jeter dans la gueule du loup.

 Enfin, pas tous.

 — Je ne viens pas avec vous.

 Nirix s’était placé devant eux. Son visage avait une expression que je ne lui avais jamais vue. Ni la dureté du Marc, ni la curiosité de Tymor, ni la nervosité de Harrie. Quelque chose de plus sage. De plus digne. Il avait trouvé son chemin, son destin.

 — Je peux me transformer une dernière fois, dit-il en touchant sa poitrine. Je les occuperai quelques temps avant de disparaître.

 Tymor entrouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Ce que disait le druide était censé. Peut-être même leur seul espoir.

 Harrie cligna des yeux, comme si l’information refusait d’entrer dans son cerveau. C’était la première fois que leur groupe perdait un membre, et ils ne savaient pas comment réagir. Devaient-ils le retenir ? Insister davantage ? Le temps leur manquait. Leur instinct de survie leur hurlait de ne pas s’embêter avec de tels sentiments. Pourtant, quelque chose les retenait.

 Nirix, les mains tremblantes, sortit plusieurs fioles de son sac, ainsi qu’un masque recouvert de symboles anciens. Ce dernier provenait du tombeau des Rois-Serpents, là même où leur amitié avait été scellée.

 — Esuëlov m’a suggéré de remettre ceci au maître Ti, à Sisao. C’est une cité plus au nord.

 Ils comprirent ce que signifiait cet échange : un adieu.

 Les mots n’étaient plus utiles dorénavant. Ils esquissèrent un sourire, même si leurs yeux racontaient une autre histoire.

 Je les regardais à travers les cimes des arbres. Mes apprentis malgré eux. Ils tissaient des liens. Ils otaient des vies. Ils avançaient dans un monde qui se fissurait, sans comprendre que chaque pas les rapprochait d’un cataclysme que j’étais le seul à pressentir. Entre ombres et lumières, ils se frayaient un chemin. À leur manière.

 Tandis qu’ils se séparaient, je ressentis une étrange vibration. De la fierté. De l’excitation. Mais surtout, une appréhension. Plonger dans cette forêt ne serait pas sans conséquence. Nirix n’était peut-être pas le seul qui allait devoir se séparer du groupe …

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