Drasah
Alors que Nirix et Ellien s’étaient déjà fondus dans autre chose que des silhouettes humaines, Marc, Tymor et Harrie foncèrent têtes baissées. L’hésitation n’était décidément pas dans leur nature. C’était une notion réservée aux prudents, et depuis que je les suivais, je ne l’avais pas souvent observé chez eux.
Devais-je encore m’étonner de leur impétuosité ? Orcs, basilic, araignées géantes, tombes empoisonnées, pirates démoniaques, ogre amputé. La liste ne faisait que s'allonger, mais avaient-ils compris quelque chose du danger ? Pas vraiment. À part qu’ils s’en sortaient toujours. Du moins, jusqu’à présent. Mais combien de temps cette chance insolente allait-elle durer ? Moi-même l'ignorais.
La masse végétale s’ouvrit devant eux.
Sombre, dense, elle frémissait telle une bête lovée dans son propre mystère. Ils la traversèrent avec une désinvolture déconcertante, comme on franchit le seuil d’une auberge familière. Les arbres centenaires se dressaient tout autour d'eux, spectateurs silencieux de leur courage. Ou de leur folie.
Les troncs colossaux avalèrent leur présence et engloutirent leur dernière chance de revenir sur leurs pas. Ils n’eurent même pas un regard en arrière. Moi, je les suivais, glissant entre les branches épaisses comme une ombre curieuse et invisible.
La forêt de Drasah.
Les différentes cartes que j'avais pu consulter la nommaient ainsi, avec une neutralité presque insultante, traçant ses frontières avec des lignes claires et rassurantes. Sauf qu'elle méritait davantage son surnom local : la Forêt des Aléas. Un dédale où aucune direction ne restait fiable, où les sentiers se déplaçaient par eux-même. Un conte cauchemardesque aux mille et une créatures. Un véritable piège vivant.
Derrière eux, suivant leurs traces sans grande difficulté, les pirates s’arrêtèrent net. Ils connaissaient manifestement la sinistre réputation de Drasah. Même Natu n’osa prendre l’initiative. Sa raison avait étonnement gardé le dessus sur sa rage, et il était trop intelligent pour mettre plusieurs membres de l’équipage en péril. Pas sans ordres clairs. Et leur capitaine, à l’article de la mort, était resté à la crique et ne pouvait rien commander.
Était-ce une bonne nouvelle pour mes sujets ? Je n’ai jamais su le dire.
Quoi qu’il en soit, en l’absence regrettable de Nirix, c’est Marc qui prit la tête du trio. Non pas qu’il fût un guide compétent, loin de là. Mais il marchait avec une détermination si farouche, qu'elle était suffisamment contagieuse pour convaincre les deux autres de le suivre.
Le problème, c’est qu’en forêt, la détermination ne suffit pas. Surtout dans celle-ci.
Il choisit le premier embranchement au hasard. Puis le suivant. Puis tous ceux qui suivirent. En l’espace d’une demi-journée, il les ramena trois fois sur leurs traces, retrouvant leurs propres empreintes de bottes dans la boue.
Harrie, pourtant prompt à le charrier, ne dit rien. Tymor, déjà vidée de ses arcanes, en fit autant. Ils économisaient leur souffle. Mon pressentiment se confirmait peu à peu : ils étaient perdus.
En fait, c’était bien pire que ça : j’étais en train de les perdre moi-même ...
Heure après heure, ils errèrent.
Ils avançaient, reculaient, butaient contre des racines, déchiraient leurs vêtements sur des ronces. Ils se reposaient à tour de rôle, dormant en alternance, le dos contre un tronc rugueux, leurs yeux rougis guettant chaque craquement suspect, chaque bruissement inquiétant. La fatigue était devenue un parfum, une pellicule qui s’ajoutait à leur odeur corporelle habituelle.
Le deuxième jour, au bord de l’épuisement et supposant n’être plus suivis par les corsaires, ils prirent enfin la peine de bâtir un abri de fortune afin de dormir pour de vrai. Jamais tous les trois en même temps, évidemment. Une nuit qui n’en valait pas vraiment une, mais qui avait le mérite de s’en rapprocher.
Pendant que la forêt de Drasah, croyez-moi, jouait avec eux.
Serpents de feu venimeux aux écailles incandescentes, champignons violets aux spores suffocants, insectes de la taille d’un poing surgissant des racines, plantes humanoïdes hérissées d’épines, loup-garous affamés cherchant des os frais à ronger. Autant de bizarreries que je m’attendais à voir les réduire en charpie.
Mais non. Car c’était là toute la malice de ces lieux : ils n’étaient pas spécifiquement mortels. Tel un félin qui maintient sadiquement sa proie en vie, éliminer les aventuriers n’aurait fait que raccourcir le temps de jeu.
Tandis qu'ils résistaient et enchaînaient les combats, Drasah se contentait de les tester. De les pousser à bout. De les effrayer continuellement. De les fatiguer. De les dévorer à petits feux, savourant chaque instant de leur agonie.
Et sans surprise, l’énergie duale s’amusait tout autant.
Aléatoirement, sans que je n’en décèle la mécanique, les particules s’agitaient et agissaient. Parfois pour transcender miraculeusement une attaque banale en un coup critique. Parfois pour rendre un geste plus balourd qu’à l’habitude. À certains moments pour accélérer et amplifier un réflexe. D'autres fois pour altérer une frappe qui aurait dû toucher sa cible. Comme si quelqu’un, quelque part, lançait des dés et modifiait les probabilités afin d'observer leur réaction.
Je ne parvenais toujours pas à comprendre la logique de cette arrogante effluve, et cela me frustrait de plus belle !
Pourtant, au fil des semaines, c’est cette frustration grandissante qui me sortit de ma contemplation. Car j’avais un devoir. Je n’étais pas qu’un simple spectateur confortablement assis dans les gradins d’une arène. Cette forêt n’était qu’un divertissement, aussi captivant soit-il. Oh oui, la façon dont ces aventuriers combattaient et naviguaient dans cette jungle était ludique, je l’avouais sans honte. Ils évoluaient à une telle allure, répétant certaines erreurs, en assimilant d’autres. Franchement, j'aurais pu passer l’année entière à suivre leurs péripéties sans m’ennuyer. Mais je n’avais pas été envoyé sur cet astre lointain pour un ballet artistique.
Un serviteur de la Faucheuse lambda, à la rigueur, aurait pu se contenter de ces représentations quotidiennes. Des exécutions, il y en avait régulièrement. Mais un ambitieux stagiaire de troisième cycle devait creuser plus profondément. Je m’étais suffisamment égaré. Je devais rendre ma Maîtresse fière de moi. Me distinguer des autres.
Si j’aspirais réellement à sa Brigade, je me devais d’explorer ce monde et d’identifier ce qui régissait cette effluve mystérieuse. Je n'en trouverai jamais l’origine en restant passivement ici. Mon compte-rendu ne serait alors que superflu, folklorique. Pas de quoi obtenir la mention du jury. Je devais quitter ma distraction favorite. Quitter la bande d’imbéciles attachants qui m’avait accueilli en ce monde.
La décision me lacéra un peu, soyons honnête, mais elle s’imposait. C'était la chose à faire. Pour conserver ma place durement acquise dans l’ordre des disciples, je devais me séparer de mes virtuoses. Les quitter. Exactement ce que j’avais redouté quand ils avaient choisi la forêt plutôt que les pirates ...
Le cœur serré, notant au passage que Nirix s’était parfaitement intégré au clan des druides de Rochelac, je leur dis silencieusement au revoir, et je repartis malgré moi vers la Cité Sainte.
De nouveau, je fouillais les rues pavées encombrées, les marchés bruyants, les tours d’ivoire. Je sondais les consciences troubles, traquais les secrets enfouis, observais les dirigeants corrompus. Des luttes de pouvoirs stériles et prévisibles. Des conspirations de bas étage sans envergure.
Ils n’avaient pas changé depuis ma dernière visite.
Eux non. Mais l’énergie, elle, avait atteint son niveau critique de non-retour. Ce que je soupçonnais avait finalement éclos : l’épidémie avait commencé !
Au début, ce n’était que quelques faits divers, isolés. Un mendiant qui délirait dans une ruelle. Une prostituée qui crachait du sang noir. Un marchand qui s’effondrait sur son étal.
Mais rapidement, le nombre de cas avait augmenté.
Fièvre dévorante, maux de ventre qui tordaient les victimes en deux, tremblements incontrôlables, vomissements de bile, plaques violacées qui se répandaient sur la peau. Plusieurs centaines de citadins étaient déjà tombés malades, et la ville comptait déjà une cinquantaine de morts.
Quelques médecins et guérisseurs tentaient d’alléger les souffrances, de contenir les maux. Mais ils étaient dépassés. Impuissants. Leurs potions habituelles ne fonctionnaient pas.
C’était encore insuffisant pour inquiéter le gratin de la société, non conscient de la marée mortelle qui déferlait sous leurs pieds. Ils continuaient de comploter, de voler, de mentir. Sans comprendre ce qui avait débuté. Quelque chose qui ne se laisserait pas arrêter avec un simple décret ou une dague.
Je compris que l’effluve duale n’était plus un phénomène passif, qui agissait ponctuellement. Elle s’était transformée. Elle avait muté. Désormais, elle attaquait. Et selon moi, elle n'allait épargner personne.
Les plus puissants, mages et nobles gonflés de particules nocives accumulés par leurs actions égoïstes, seront-ils à l’abri grâce à leurs pouvoirs ? Ou au contraire, souffriront-ils davantage, leurs réserves d’énergie agissant comme un poison concentré ? Est-ce que seuls ceux possédant encore de l’énergie lumineuse, ceux ayant conservé une once de bonté, pourront résister ? Je ne savais le dire.
Le Dr Aziw, lui, n’était plus à Laëlith. Sans se douter le moins du monde de ce qui frappait la capitale, il était rentré chez lui.
Il avait été accueilli par un silence de plomb, et une antichambre vide ... Ce qui l’avait mis dans une fureur sans nom, vous vous en doutez bien.
Les gardes survivants avaient fui, tant mieux pour eux. Car le mage n’acceptait pas un instant la perte de sa précieuse relique. Qui avait osé entrer chez lui et dérobé son Œil ? Sa rage était si noire que même les particules ténébreuses hésitèrent un moment avant de l’approcher. Son nouveau monde tombait en miettes, ses ambitions s’effondraient.
Malgré son immense colère, il resta lucide. En investiguant son bunker, en examinant les traces de combat, il comprit que les orcs n’étaient pas venus seuls. Il y avait eu d’autres intrus. Il allait donc partir en chasse. Ce qui aurait pû s’avérer tout aussi distrayant ! Mais je n’avais pas abandonné la forêt de Drasah pour une autre exhibition. Je devais rester concentré sur mon objectif et ne pas me laisser bêtement distraire.
Je le laissai donc alors qu’il usait de magie nécromantique pour communiquer avec les morts et interroger leurs cadavres. Réveiller les langues mortes, c’était brillant ! Sauront-ils le diriger vers les coupables ? J’avais mes doutes ...
Encore prisonniers de Drasah, le trio avait beau gagner en puissance et en endurance, la Forêt des Aléas continuait de se moquer d’eux ! Ils tournaient désespérément en rond, pris dans un labyrinthe d’écorce et de feuilles. La veille, leur épopée avait manqué de s’éteindre dans une clairière gardée par un Élémentaire de Feu. Je l’avoue, je n’avais pas résisté à la tentation et j’étais revenu jeter un coup d'œil à ce combat des plus incandescents !
Les flammes avaient dévoré les arbres, le sol lui-même avait craqué et fendu sous la chaleur insoutenable. Leurs dernières potions évaporées, Tymor s’était effondré. À distance, je l’avais vu basculer lentement dans le couloir de la Mort.
Un instant, je crus la Faucheuse enfin victorieuse. Mais non. L’énergie duale, encore elle, s’était interposée. Comme pour Harrie dans les souterrains des hommes-serpents, elle avait maintenu la demi-elfe entre deux souffles précaires, comateuse, mais en vie. Cette fois-ci, ce refus de mourir m’avait ravit plus qu’il ne m’avait offensé.
Cela avait permis à Marc et Harrie d’éloigner l’ensorceleuse de l’incendie et de la stabiliser. Une des rares fois où je les ai vus fuir intelligemment.
Hors de danger, il fallut plusieurs minutes à Tymor pour revenir à elle. L'expérience n’avait pas l’air des plus agréables. Sa peau écailleuse était encore fumante, et je remarquai à la droite de sa nuque une brûlure qui ne se refermait pas comme les autres. La chair noirâtre évoquait une flamme, cautérisée dans sa peau comme une empreinte. La blessure ne fumait plus, mais elle irradiait faiblement, telle une braise sous la cendre.
Sans remarquer ce tatouage naturel, le trio prit la poudre d'escampette. Ils suivirent un énième chemin de terre, croisant les doigts de ne pas retomber de sitôt sur cette clairière calcinée.
Depuis, ils continuaient d’errer.
Et moi, je ne savais plus où aller, ni quoi regarder. À l’image de mes protégés, je tournais en rond. Pour la première fois depuis mon arrivée sur Ertsa, je doutais. Non pas de ma Maîtresse, ce serait inconcevable, mais de ma trajectoire. De la pertinence de mon observation. De ce fil ténu que je croyais tenir entre mes doigts et qui, soudain, semblait m’échapper.
Marc, Tymor et Harrie s’étaient engouffrés dans la forêt et avec eux disparaissait ce qui constituait jusqu’ici le cœur battant de mon rapport. Drasah brouillait leurs pistes, mais les miennes aussi. Il me fallait sortir de cette impasse. Mais comment ?

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