Xiap
J’eus un mouvement de recul. Pas physiquement évidemment, mais intérieurement, comme on retire la main d’une flamme après avoir compris, trop tard, qu’elle brûlait autrement que prévu.
Était-ce vraiment sa signature ?
Je reculai pour nier l’évidence. Pour ne pas admettre que je la reconnaissais. Les questions fusaient, que je tentais de repousser. Je ne voulais pas y répondre. Pas maintenant. J’avais besoin de me préparer, pour assimiler l’inconcevable. Pour faire le tri parmi les milliards de scénarios qui m’assaillaient. Je cherchais à gagner du temps avant l’inévitable. Mais la vérité n’est pas seulement brutale, elle est aussi insidieuse. Elle s’installa, lentement, dans chaque recoin de ma pensée, rongeant mes certitudes une à une, jusqu’à ce que je ne sache plus où me tenir.
C’est alors que je sentis un autre appel.
Un appel que j’avais d’abord espéré, puis redouté. Mon essence se tendit, douloureusement consciente de ce que cela signifiait. Décidément, le destin, ou ce qui s’en rapprochait le plus, ne m’accordait aucun répit. À moins d’y voir un moyen de fuir Serion et le secret que cette île volcanique renfermait.
Sans réfléchir davantage, je m’élançai.
La Forêt des Aléas m’accueillit et m’engloutit dans un murmure. Le vent y susurrait toujours autant de promesses et de mensonges entrelacés, les branches grinçant sous son souffle et les racines se déplaçant lorsque personne ne les regardait. Je traversai les lieux à une vitesse que peu auraient pu suivre, glissant entre les consciences animales, ignorant les pièges, brûlant les distances.
Mais j’arrivai trop tard.
L’empreinte froide et implacable du passage de Ma Tutrice flottait dans l’air, comme une porte claquée dont les gonds vibraient toujours.
Au sol gisait Harrie …
Son corps était étendu sur un tapis de feuilles sombres et humides, le visage étonnamment paisible, presque serein. Contrairement aux restes de son corps, blessé et meurtri par les combats, son faciès ne présentait aucune trace de douleur. Pas de crispation. Pas de rictus. Pas de grimace d’agonie. Ses traits reposaient dans une quiétude troublante, comme si, au dernier instant, quelque chose en lui avait cessé de lutter.
Cette vision me heurta avec une violence que je n’avais pas anticipée. Mes doigts se mirent à trembler malgré moi, et mon pouls s’emballa, résonnant dans tout mon être comme un avertissement. Je savais déjà que je m’étais attaché à ces aventuriers, mais de là à sentir mon essence elle-même vaciller … cela me troubla plus que la scène elle-même. Ce n’était pas censé m’atteindre ainsi. Pas moi. Pas un disciple de la Mort.
L’énergie duale avait tenté de s’interposer, je la voyais encore flotter autour du jeune homme sous forme de filaments brisés, effilochés. Elle avait une fois de plus défié ma Maîtresse, mais je devinais que cette fois-ci, elle n’avait pas tenu.
Marc et Tymor eux, se tenaient immobiles, près de Harrie.
Ils n’émettaient aucun son. Aucun sanglot. Pas même une plainte étouffée. Le silence qui les entourait était plus assourdissant que n’importe quel hurlement, lourd d’un trop-plein d’émotions incapables de trouver une issue. Leurs épaules étaient affaissées, un poids invisible les écrasant sous l’évidence. Le menton bas, le regard vide de toute lueur, ils fixaient le corps de leur compagnon sans réellement le voir, prisonniers de cet instant. Incapables de détourner les yeux. Incapables de comprendre comment ils en étaient arrivés là.
Dans la tête de Marc, une douleur à la fois ancienne et récente frappait à la porte. Le souvenir de la journée où sa femme avait quitté ce monde revenait en vagues, prêt à raviver cette rage qu'il avait appris à nourrir plutôt qu'à apaiser. Une rage qui ne guérissait rien, mais qui au moins lui donnait un but.
Tymor, elle, ne pouvait s’empêcher d’imaginer la famille du jeune moine : des visages inconnus, des voix qu’elle n’avait jamais entendues, et pourtant désormais privées de Harrie à jamais. Elle ne savait pas à quoi ils ressemblaient. Elle savait seulement que, quelque part, un vide venait de naître.
Ils restaient figés, broyés par des remords informes, trop récents pour trouver des mots, trop violents pour être partagés. Dans leurs postures voûtées, je reconnus quelque chose de profondément humain : cette paralysie qui suit la perte. Cette lucidité brutale qui s’impose lorsque l’on réalise que, malgré la chance, malgré les exploits et les échappatoires miraculeuses, on ne s’en sort pas toujours indemne.
Cette fois, ils n’avaient pas été assez rapides. Pas assez forts. Pas assez chanceux.
Et à quoi bon bouger, désormais, quand ce qui devait être sauvé ne l’était plus ?
Le monde ne s’était pas effondré. La forêt bruissait toujours. Le vent fredonnait encore. Mais pour eux, quelque chose s’était définitivement fendu.
Cette scène, je l’avais vue des milliers de fois. C’était le quotidien de tout bon disciple de la Mort. Du moins, c’est ce que j’avais cru. Jusqu’à aujourd’hui, où je commençais à le remettre en cause.
J’examinai les environs, exaspéré par ma propre réaction, et je repérai un autre corps, quelques mètres plus loin. Un corps beaucoup plus imposant. Haut de trois mètres, cela ressemblait à une aberration : un croisement grotesque entre un gorille et un scarabée. La chose était munie d’une carapace écailleuse aux reflets ternes, de pattes massives terminées par des griffes mortellement aiguisées, et surtout de mandibules monstrueuses, assez puissantes pour broyer l’acier comme du bois humide. Sa tête était légèrement tournée sur le côté, ses yeux multiples désormais vitreux, figés dans une expression qui aurait pu être de la surprise.
Un Umber Hulk !
Que faisait une telle créature à la surface ? Que faisait-elle même dans ce monde, sur cette planète où elle n'aurait jamais dû exister ?
Derrière son cadavre s’ouvrait une galerie ancienne, béante, dont les parois portaient les stigmates de fractures récentes. Un séisme magique, sans doute. Ou quelque chose de pire. Une brèche forcée entre des strates qui n’auraient jamais dû communiquer. Je frissonnais. Ce genre de phénomène ne se produisait pas sans raison.
Je reportai mon attention sur les deux survivants, me demandant comment ils avaient pu affronter une telle bête sans même la regarder droit dans les yeux. Car ce mastondonte était connu pour son regard déstabilisant, doté de capacités psychiques qui pouvaient désorienter des guerriers bien plus charismatiques qu'eux. C'est alors que je compris qu'ils n'étaient plus les mêmes.
Il s’était écoulé deux mois depuis qu’ils avaient pénétré dans cette forêt intraitable. Deux mois qui les avaient littéralement transformés, remodelés de l’intérieur comme de l’extérieur. Ils étaient d’un tout autre niveau.
Marc n’était plus le même nain que j’avais rencontré aux abords de Télémah, six mois plus tôt. Sa barbe avait poussé de manière anarchique, épaisse et inégale, comme si elle avait suivi le rythme chaotique de ses combats. Ses épaules et ses bras s’étaient encore élargis, gagnant en masse et en densité. Mais ce changement n’était pas seulement physique. Sa rage avait changé de nature. Elle n’était plus un accès, plus une tempête ponctuelle. Elle était devenue une carapace. Chaque coup qu’il recevait semblait amorti par une fureur constante. La douleur, elle, était toujours là, vive, réelle, mais les conséquences sur son corps étaient atténuées, diluées dans un flot de violence intérieure qui refusait de s’éteindre. La mort de Harrie ne ferait qu’accentuer ce phénomène déjà bien entamé.
Tymorel, elle, avait ôté sa capuche. Dans la Forêt des Aléas, les regards importaient peu. Son apparence n’était plus un secret à protéger. Elle arborait désormais avec fierté les écailles draconiques qui s’étaient multipliées, proliférant le long de son bras, du poignet jusqu’à l’épaule. Elles captaient la lumière diffuse comme autant de braises figées.
Ses flammes avaient également changé. Je les voyais crépiter avec une profondeur nouvelle, une intensité maîtrisée, presque consciente. Comme si l’ensorceleuse avait enfin compris quelque chose d’essentiel sur son propre feu. Non pas comment le contenir, mais comment l’écouter.
Harrie aussi avait changé. Un léger duvet marquait son menton, détail dérisoire et pourtant bouleversant. Était-il devenu un homme ? Peut-être bien. Dans les souvenirs de ces camarades, je le voyais se déplacer d’un pas léger, porté par un Ki désormais stable et fluide. Combiné à la force de ses tatouages et à une musculature endurcie, ses frappes répétées avaient réussi à perturber le flux du corps de la chimère, l'étourdissant quelques secondes. Le maître du Ki en avait profité pour bondir droit vers la tête du monstre et enfoncer ses deux poings dans ses globes luisants.
Deux armes fatales. Deux séries de phalanges qui s'étaient sacrifiées, et qui ne frapperaient plus jamais. Car lorsque la chitine céda dans un craquement humide, l'emprise mentale et la confusion se rompirent aussitôt, mais les griffes l'avaient déjà traversé.
Ce fut dans cette brèche, ouverte au prix d’un corps brisé, que Marc et Tymor retrouvèrent respectivement la netteté de leur rage et de leurs flammes, et purent finaliser le combat.
Dire qu’il y a de celà six mois, lorsque le jeune moine s’était jeté sans réfléchir sur deux guerriers orcs, j’avais éclaté d'un rire moqueur et j'avais souhaité sa mort. Idem quand il avait imploré l’aide de ces mêmes guerriers pour affronter des mygales géantes. Quand un chaman avait tenté de les empoisonner. Quand un basilic avait planté ses crocs mortels dans son avant-bras et que l’énergie duale l’avait arraché à la Mort.
Je lui en avais voulu. J’avais été outré et insulté qu’il ose refuser l’appel de ma Maîtresse.
Mais les choses avaient bien changé.
Maintenant, je ne savais plus comment réagir. Ni comment agir. Harrie n’était plus, et je n’avais pas été là pour le voir partir.
L’aurais-je laissé quitter ce monde sans rien dire ? Aurais-je tenté de le retenir ? Je n’étais plus sûr de rien. Trop de certitudes s’étaient effondrées. Trop de vérités révélaient leur revers.
Après un temps que je ne saurai quantifier, Marc et Tymor se mirent à creuser. Peu importe si d’autres créatures se pointaient, peu importe les blessures à soigner, les muscles à reposer, ils creusèrent. Le nain utilisait ses hachettes pour entailler la terre et les racines épaisses, tandis que la demie-elfe, d’un geste mesuré, réchauffait le sol pour l’assouplir.
Notre première rencontre me revint en mémoire, alors que je prenais ce trio atypique pour le début d’une mauvaise blague : « Un nain, une elfe et un humain entrent dans une forêt … ». Finalement, la chute est bien mortelle.
Lorsque la fosse fut prête, ils revinrent chercher Harrie. Ils le portèrent avec précaution, maladroits, comme s’ils n’avaient jamais appris à soulever autre chose qu’une arme. Son corps paraissait étrangement léger entre eux, trop léger pour celui qui avait tant frappé, tant couru, tant résisté.
Après l’avoir déposé, Marc ajusta sa posture, replaçant un pan de vêtement déchiré, et Tymor retira de son sac sans fond un des grands crus taxé dans la cave souterraine du Dr. Aziw, qu’elle plaça contre la poitrine du défunt, entre ses mains croisées. Des gestes inutiles. Des gestes profondément humains.
Puis ils recouvrirent le corps.
La terre retomba en silence, étouffant peu à peu la silhouette de leur compagnon. Aucune prière ne fut prononcée.
Lorsque la dernière poignée fut déposée, Tymor traça du bout de sa baguette un symbole simple sur la terre encore fraîche : une spirale ouverte, rappelant le flux du Ki, mêlée à une discrète marque de flamme. Non pour lier Harrie à un élément, mais pour rappeler qu’il avait marché entre plusieurs forces sans jamais se laisser définir par une seule.
Enfin, à la tête de la tombe, Marc planta dans le sol le bâton du moine, bien droit, et l’une de ses hachettes, lame tournée vers le bas. Un signe de repos. Un signe de respect.
Puis d’un même mouvement, ils se retournèrent et sortirent de la forêt. Pendant qu’ils creusaient, je m’étais activé. Leur résilience m’avait fait réagir et m’avait sorti de ma torpeur.
Je ne pouvais pas rester les bras croisés. Drasah avait fini de jouer avec eux. Je ne savais comment, mais je l’avais décidé ainsi. Je constatai que j’avais beaucoup plus de contrôle sur ce monde que je ne le pensais. Il était temps de le mettre à profit.
Le duo marcha une journée entière, sans se parler, comme pour mettre le plus de distance possible entre eux et ce cauchemar végétal. Ils finirent par atteindre Xiap, un petit village perdu, lové au creux d’une vallée discrète. Là, ils goûtèrent à leur première nuit dans un lit depuis deux mois.
Je notais que le calepin était toujours dissimulé dans le manteau de Tymor. Mais celui-ci n’était pas sa priorité. Ils devaient d’abord refaire surface. Ni la demi-elfe ni le nain ne savaient combien de temps ils avaient passé en forêt. Deux semaines ? Deux mois ? Leurs esprits étaient incapables de l’estimer. Ils étaient complètement déboussolés, sérieusement ensuqués. D’ailleurs, les murmures continuaient de résonner à leurs oreilles. Les grognements. Le bruissement incessant du vent. Il me suffisait de m’approcher de leur conscience pour les entendre.
Ils craignaient qu’un singe géant ne surgisse. Ou pire. Que Drasah elle-même ne tende une liane pour les ramener.
Malgré le luxe d’être allongé sur un matelas confortable, entre quatre murs solides, cette première nuit ne suffit pas à les rassurer. La peur, profondément ancrée dans leurs instincts de survie, ne se dissiperait pas aussi rapidement.
Alors qu’à moi, cela avait suffit pour m’accrocher de nouveau à ces héros et leurs cicatrices.
Mais mon regard avait changé. La situation n’était plus la même que lors de mon arrivée. Ce que j’avais appris sur Serion et dans la Forêt de Drasah modifiait tout. J’étais moi aussi un pion. Aussi difficile que ce soit, je devais l'admettre. Car cela signifiait que je pouvais également influencer le jeu. À ma manière. Et pour cela, il me fallait d'abord choisir un camp.

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