Pono

10 minutes de lecture

 Le lendemain matin, Marc et Tymor étaient encore sous le choc. Comme je m’y attendais, une seule nuit n’avait pas suivi à refermer les fissures du passé. Encore moins à combler le vide qu’Harrie avait laissé entre eux.

 Le nain avait les traits tirés, les yeux rougis par une nuit sans vrai sommeil. Ses mains massives, posées à plat sur la table, cherchaient à s’enfoncer dans le bois de la table. Tymor, elle, gardait sa capuche relevée malgré la chaleur de l'auberge, dissimulant ses pupilles reptiliennes et la peau écailleuse visible au bas de son cou. Ses doigts fins jouaient nerveusement avec sa baguette, la faisant tourner encore et encore. Ils n'avaient presque pas touché à leur repas : un bol de bouillie d'avoine refroidie pour Marc, du pain sec et du fromage pour Tymor. La nourriture semblait leur rester en travers de la gorge.

 Pourtant, silencieusement attablés dans l’unique auberge du village, mes deux sujets étaient déjà tournés vers l’offensive. Ils n’avaient pas besoin de se parler pour savoir qu’ils ne s'éterniseraient pas dans ce petit havre de paix. Leurs regards évitaient de se croiser, mais leurs corps parlaient le même langage : partir, fuir, avancer.

 Je les reconnaissais bien, et je les admirais secrètement pour cette capacité à ne pas se morfondre. Ils n'étaient pas de ceux qui ruminent leurs échecs ou pleurent longuement leurs pertes. C’était leur manière de survivre : agir d’abord, penser plus tard. Parfois, ne jamais penser du tout.

 Ils auraient pu rester quelques jours tranquille à Xiap, les pirates et son capitaine n’y ayant pas fait escale. Prendre véritablement le temps de se reposer. Mais l’immobilité leur était insupportable. L’absence du jeune moine pesait trop lourd et poursuivre leur apparaissait comme la seule façon de l’alléger, même temporairement, même illusoirement.

 Ils allaient donc reprendre la route, ce qui m’arrangeait fortement. La nuit m’avait porté conseil et ma décision était prise. Si je voulais provoquer des retrouvailles avec Erias Roc, il me fallait agir. Restait à savoir comment.

 Comment les avertir de l’épidémie dévastatrice qui remontait vers eux ? De ce qu’elle impliquait ? Inarrêtable, elle continuait sa progression mortelle le long du Lac Inférieur. C’était un vrai fléau. Une vague lente mais implacable. Un souffle malsain qui empoisonnait tout sur son passage.

 Les malades et les cadavres s’accumulaient, alors que les villes ralentissaient inexorablement leurs activités. Les marchés se vidaient. Les prêtres parlaient avec effroi de châtiment divin, de colère des dieux. Je me demandais si la cascade qui menait au Lac Supérieur serait capable de ralentir une telle contamination. Malgré ses quatre-vingt mètres de haut et son débit puissant, rien n’était moins sûr. Ce qui voulait dire que le temps était cruellement compté.

 Mais comment leur indiquer la bonne direction sans violer mes obligations ? Après tout, je n’étais qu’un observateur. Un disciple discipliné. Un témoin silencieux. On m’avait enseigné durant des siècles à analyser froidement, à compiler méticuleusement, à consigner scrupuleusement. Non à influencer le cours des événements.

 Cela dit, j’avais bien manipulé la décision du chaman, des mois plus tôt. Une transgression qui me hantait encore. J'avais osé lui insuffler une pensé, et celle-ci l'avait fait changer d’avis.

 Avais-je eu de la chance ? Étais-je en mesure de recommener ? Si oui, jusqu’où pouvais-je aller ? Plus exactement, jusqu’où avais-je réellement le droit d'aller, sans conséquence ? La frontière entre observation et intervention pouvait-elle être franchie impunément ?

 Il y avait dans le petit village un autre aventurier en escale. Je l’avais remarqué la veille, sans m’y attarder particulièrement. C’était un grand elfe à la silhouette élancée, trop élégante pour ces quais boueux. Un aventurier qui, installé ce matin dans le même réfectoire que Marc et Tymor, se matérialisa soudainement comme une potentielle solution à mon problème.

 Il arborait une moustache finement taillée, entretenue avec un soin presque vaniteux. Sur sa tête, un chapeau à plume semblait sorti d’une autre époque, un temps où les duels se réglaient à l’aube et où les rois exigeaient encore des révérences cérémonieuses. Une fine lame imprégnée de magie pendait à sa ceinture de cuir, dont la garde ciselée témoignait d’un goût certain pour l’esthétique. En d’autres mots, c'était un mousquetaire échoué dans un monde sans roi.

 Je ricanai intérieurement en imaginant sa silhouette aristocratique à côté du rustre nain et de l’énigmatique ensorceleuse. Quelle étrange troupe hétéroclite le destin avait-il assemblé ici ?

 Ce finaud épéiste n’était pourtant pas à prendre à la légère, lui aussi empêtré dans les filaments de l’énergie duale. Originaire de Nies, un matriarcat lointain situé sur la rive nord du Lac Supérieur et que je n’avais pas encore eu la chance d’explorer, il était en quête de profits et d’aventures glorieuses. Ses souvenirs m’apprirent qu’il revenait justement d’une mission sous-marine, brillamment complétée grâce au collier qui pendait à son cou. Un collier de nacre sombre, incrusté de minuscules fragments coralliens, et qui lui conférait le don de respirer sous l’eau. Un collier qui lui avait été offert avec gratitude par un Locathah, créature des profondeurs aux yeux globuleux, qu’il avait sauvé de cruels braconniers.

 Lesté d’une ceinture de plomb, le grand elfe avait plongé à quarante mètres sous la surface, là où la lumière se raréfie et où les bruits se transforment en grondements lointains. En suivant les consignes de son commanditaire, un riche vieillard obsédé par cette civilisation engloutie, il avait alors rejoint les vestiges d’un village submergé depuis cinq siècles.

 Le spectacle était à la fois magnifique et désolant. Les maisons de pierre dormaient paisiblement sous les algues ondulantes qui les recouvraient comme des linceuls verts. Les rues pavées disparaissaient sous le sable et les coquillages. Les fenêtres béaient comme des orbites creuses, habitées désormais par des bancs de poissons argentés. Les portes, arrachées par les courants au fil des siècles, flottaient parfois encore entre deux vagues sous-marines. Une place centrale révélait une fontaine brisée, ses sculptures érodées méconnaissables. C'en était reposant, mélancolique. Une ville fantôme où le temps s'était arrêté.

 Sous l’eau, les sorts vocaux étaient impossibles à formuler et Tymor aurait été réduite au silence, privée de sa magie la plus puissante. Marc, avec son armure lourde et sa musculature dense, aurait certainement été limité dans ses mouvements. Mais ce guerrier-là n’avait pas besoin d’incantations, et son corps glissait dans l'eau avec une aisance naturelle. Nageur hors-pair depuis l'enfance, il se mouvait dans cet environnement hostile comme d'autres marchent sur terre. Sa rapière étincelait dans l'onde trouble, tranchant l'eau avec grâce et précision. Il ne combattait pas : il dansait. Les créatures marines qui s'étaient installées dans les ruines, anguilles démesurées, crustacés aux pinces torsadées, ne lui avaient opposé qu'une résistance fugace.

 Seul une pieuvre avait réussi à le ralentir, libérant un nuage d’encre si dense qu’il en avait perdu toute visibilité. L’escrimeur avait dû combattre à l’aveugle, guidé par le flux de l’eau et son propre instinct.

 Il en était ressorti victorieux avec des perles, des artefacts et la gratitude grassement payée par l’historien conscient que peu d'aventuriers auraient accepté une mission aussi périlleuse.

 Comme on le dit si bien : à chaque aventurier, une nouvelle histoire. Et celui-là me plaisait déjà. C’est pourquoi je forçais le destin, et l'invitait mentalement à saluer Marc et Tymor.

 Je fus surpris par la facilité de mon acte. J’avais beau avoir accès aux consciences de ces protagonistes, je ne pouvais pas décider à leur place. Les contraindre m’était tout simplement impossible. Mais je pouvais suggérer, au travers d’images, de potentielles avenues. Et ce nouvel aventurier était justement d’humeur bavarde après plusieurs journées sans compagnie.

 S’inclinant légèrement, main théâtrale sur le cœur, il aborda Marc et Tymor en quittant sa table. Il se présenta avec panache en tant que Pono Zelbile et leur parla avec l’assurance de ceux qui savent que leur voix est agréable à entendre.

 Tymor, naturellement sur la réserve, lui répondit par de courtes phrases, alors que Marc ne se contenta que de quelques grognements monosyllabiques. L’absence de Harrie les rendait plus taciturnes que jamais, mais peu m’importait, car la rencontre parut fortuite.

 Sous mes suggestions, l’elfe annonça qu’il allait rejoindre un navire marchand, à une journée de marche, et qu’il cherchait du renfort pour partir à la recherche d’un chargement de mithril mystérieusement disparu. Ce fut la première fois que Marc releva la tête, l’intérêt s’allumant dans ses yeux encore emplis d’une colère sourde. Dans la forge d’Étic, alors qu’ils revenaient triomphants du tombeau des Rois-Serpents, le nain avait entendu parler d’une cargaison exceptionnelle de ce matériau rare. Si celle-ci avait disparu, c’était une perte financière colossale.

 Le barbare ne dit rien immédiatement. Mais l’idée fit lentement son chemin dans son esprit tourmenté. Tymor aussi, bien que méfiante, y voyait un avantage évident. Deux mois interminables de randonnées forestières les avaient épuisés. Drasah ne pourrait plus les atteindre une fois au large. L’un comme l’autre aspirait à la mer. À un horizon dégagé. À une houle régulière. À un changement de décor. Ils étaient prêts à prendre n'importe quelle direction, et voilà qu’une toute faite se présentait à eux.

 Et c’est ainsi que leur route reprit. Tout comme la mienne, même s’ils ignoraient ma présence à leurs côtés.

 Ce n’était clairement pas l’itinéraire le plus rapide pour rejoindre Erias et l'archipel où je voulais les mener, mais je n’avais rien trouvé de mieux. Au moins, ils partaient dans la bonne direction. Et puis, était-il vraiment nécessaire que je me plaigne ? Une quête de mithril disparu promettait d'être divertissante, surtout avec ces adeptes des situations périlleuses. Dorénavant, j'avais un objectif, une ligne de mire, mais rien ne m'empêchait de savourer quelques détours croustillants en chemin.

 De toute façon, mon contrôle sur eux était limité. Je ne pouvais que suggérer. Orienter vaguement. Pas commander. S’ils voulaient à tout prix se lancer dans cette chasse au trésor, je ne pouvais que l’accepter en silence. En espérant que nos intérêts communs s’y retrouvent.

 Ils payèrent leur tablée, quittèrent le hameau et marchèrent une journée entière, rythmés par la voix suave de Pono qui racontait inlassablement ses précédents exploits.

 Il parlait avec une affection évidente de sa mère et de sa sœur, les deux femmes qui l'avaient élevé. Sa voix se faisait plus douce quand il évoquait leur sagesse et leur force, et son respect envers elles ne souffrait aucune moquerie. Dans sa société, les femmes dirigeaient, décidaient, protégeaient. Et lui, loin d'en être diminué, en tirait une fierté manifeste. Il raconta comment sa mère lui avait appris l'escrime, comment sa sœur aînée l'avait sauvé d'une noyade quand il avait huit ans.

 Marc écoutait d'une oreille distraite, l'esprit ailleurs. Je voyais ses pensées dériver vers Étic, vers l'écurie où il avait laissé son étalon il y avait maintenant des mois. Se portait-il bien ? Les druides lui avaient-ils rendu sa liberté, comme convenu, ou attendait-il encore son retour ?

 Cette inquiétude pour une bête me surprenait de nouveau, révélant cette facette troublante de sa personnalité. La même main qui broyait des crânes caressait tendrement une encolure. Le même cœur qui nourrissait une rage destructrice s'attachait avec douceur à un cheval. Comment un être pouvait-il contenir de telles contradictions ? Cette dualité me fascinait autant qu'elle me déconcertait.

 Tymor, effacée, participait peu à la conversation. Fidèle à elle-même, elle observait les alentours avec une attention obsessive, scrutant chaque buisson d'où pourrait surgir un danger, chaque ombre qui pourrait dissimuler une embuscade. Ses yeux ne se posaient jamais longtemps au même endroit. La mort de Harrie avait creusé en elle une faille qu'elle tentait de combler par l'hypervigilance. Elle se reprochait de n'avoir pu le sauver. Ce sentiment d'impuissance la rongeait. Son désir de pouvoir, déjà présent auparavant, s'était intensifié de manière alarmante. Je le voyais dans la façon dont ses doigts se crispaient sur sa baguette, dans la tension de ses épaules, dans l'avidité qui luisait dans ses pupilles fendues quand Pono mentionnait un artefact magique. Elle voulait devenir plus forte. Coûte que coûte. Pour ne plus jamais ressentir cette faiblesse déchirante.

 À la tombée du jour, alors que le soleil déclinait en trainées orangées, ils atteignirent une baie protégée où plusieurs navires marchands étaient ancrés, leurs mâts se balançant doucement. Comme l'avait annoncé le grand elfe, l'un d'eux devait appareiller le lendemain à l'aube pour retracer le parcours de l'embarcation disparue.

 Le capitaine de ce navire-là, un homme robuste au visage tanné par le sel, les accepta sans sourciller. Les aventuriers n'avaient plus rien à voir avec les amateurs que j'avais surpris sortant d'un repère de gobelins des mois auparavant. Ils dégageaient maintenant une aura de compétence, de dangerosité même.

 La mer était d'un gris laiteux lorsqu'ils prirent le large au petit matin, et je repris naturellement mes vieilles habitudes en prenant de l'avance sur eux. Cette étape était certes une perte de temps par rapport à mon but principal, mais une perte de temps stratégique et, osons le dire, agréable. Je n'avais pas le choix de toute façon, et tant pis, voire tant mieux, si quelques étapes amusantes s'inséraient sur notre route.

 Après tout, qu'est-ce qu'un rapport sans quelques anecdotes savoureuses ?

 C’est pourquoi je ne pus m'empêcher de sourire quand je découvris ce qui les attendait. J'aurai pu tenter de les prévenir, mais je me retins de le faire. La curiosité est bien plus savoureuse lorsqu'elle s'assortit d'un frisson de terreur. Qu'ils découvrent par eux-mêmes. C'était plus amusant ainsi.

Annotations

Vous aimez lire Trema ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0