Chapitre 1 : Le lycée

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Bring Me To Life – Evanescence

Des éclats de voix retentirent dans la cour pendant l'heure du déjeuner, annonciateurs d'une bagarre. Attirés par le bruit et l'agitation, les élèves du lycée technique Stanislas s'agglutinèrent autour de quatre adolescents : trois garçons de terminale et une fille en seconde. Le plus petit, un rondouillard aux cheveux roux et en costume d'hôtelier, ramassa la brune, étalée par terre, et la colla avec force contre une large baie vitrée.

« Alors, la "revenante" ? T'en veux encore ? » ricana-t-il en resserrant l'emprise de ses doigts autour de son col.

Des murmures presque inaudibles s'élevèrent de l'assemblée qui les encerclait. L'adolescente esquissa un rictus, amusée. Elle n'avait pas peur de lui. Depuis quelques semaines, ce genre de scène était presque devenu comme une attraction. Personne ne connaissait la véritable raison de cette dispute, cependant, ça n'avait pas la moindre importance. Il s'agissait toujours de la même fille, baptisée la « revenante », une redoublante qui avait disparu subitement pendant presque deux ans, et qui ne cessait de chercher les ennuis depuis son retour.

« Vas-y, mec ! Défonce-la ! l'encouragea l'un de ses deux acolytes, posté derrière lui, celui qu'on appelait le "borgne" à cause de son œil au beurre noir.

— Ouais ! Montre-lui qui est le patron à cette petite pute ! » surenchérit une blonde de terminal S dans le public, alors que sa copine lui tirait le bras pour la supplier de se taire.

Le rouquin ne se fit pas prier une seconde de plus et serra ses gros doigts pour lui coller un direct du gauche dans sa sale face. Elle vit le coup venir avec une lenteur exaspérante, mais, elle ne bougea pas. L'adolescente reçut le poing de son assaillant de plein fouet contre sa joue ; sa puissance lui dévissa la tête. Elle toussa et cracha du sang, puis sentit quelque chose de dur dans sa bouche, ce qui lui déclencha un petit rire. Il lui avait cassé une dent.

« C'est tout ? gloussa-t-elle en levant les yeux vers lui. Tu frappes vraiment comme une gonzesse, Martin ! Je pensais au moins que toute cette graisse te servait à quelque chose... »

Elle cracha à nouveau, pendant que son adversaire fulminait.

« C'est ridicule... T'as autant de force dans les bras qu'une gamine de six ans », ajouta-t-elle avec un rictus sarcastique, malgré le sang qui perlait au coin de ses lèvres.

Le roux grogna de fureur, soufflé par son arrogance. Sa figure garnie de tâches de rousseurs devint rouge écarlate de honte. Une fois de plus, elle l'avait humilié. Il entendait les gloussements contenus de ses petits camarades autour de lui, et ça le rendait dingue. Même ses deux compères se moquaient de son manque d'éloquence. De plus, le sourire narquois qui persistait sur le visage de la « revenante », ne faisait qu'accentuer son envie de l'étrangler de ses doigts tremblants.

« Sale garce ! Je vais t'y renvoyer, moi, dans ton pays imaginaire ! Tu vas regretter de t'être réveillée un beau matin dans ce lit d'hôpital ! » hurla-t-il en voulant réitérer son geste avec plus de force.

Il fut stoppé net dans son élan.

« Ça suffit ! s'interposa enfin un prof, forçant le rouquin à lâcher sa victime, qui tenait à peine sur ses jambes. Le spectacle est terminé ! Que tout le monde retourne en cours ! Et au pas de course ! »

L'enseignant, en jogging blanc et vert, accentua ses paroles de grands mouvements de bras, les sourcils froncés. Il attendit que tous les élèves se dispersent et se tourna vers les garçons.

« Vous trois, j'ai deux mots à vous dire ! Dans mon bureau, immédiatement !

— Mais, Monsieur ! protesta Martin en pointant du doigt l'adolescente, qui s'essuyait les lèvres avec le revers de sa manche. C'est de sa faute ! C'est elle qui a commencé...

— Vous préférez peut-être le bureau du directeur ? le coupa froidement Monsieur Cartier en lui lançant un regard noir. Evidemment que non. Allez m'attendre dans le mien, monsieur Valmont ! Sinon, je vous promets que j'informerai vos familles de ce qui vient de se passer ! »

Le gamin soupira face au sermon de l'adulte et jura dans un grognement sourd. Il avait les boules. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule à ses deux complices, espérant trouver un semblant de soutien de leur part pour le défendre. Mais rien. Le grand brun ne bronchait pas, stoïque. Il ne voulait pas que ses parents apprennent qu'il avait martyrisé une seconde, même si elle avait le même âge qu'eux et qu'elle l'avait bien cherché. L'autre, le borgne, lui lança un regard complaisant de son œil valide, et lui suggéra en silence de laisser tomber pour l'instant. Lui aussi préférait de loin quelques heures de colles données par le prof de sport, plutôt que de devoir affronter la colère de ses vieux.

« On se reverra, grogna-t-il à l'attention de la jeune fille, comme un enfant frustré. La prochaine fois que je te croise en dehors du lycée, tes parents ne seront plus capables de te reconnaître quand j'en aurai fini avec toi ! »

Il cracha ensuite à ses pieds en signe de défi, sans attendre de réponse. L'adolescente esquissa un nouveau sourire. Pour qui se prenait-il ? Ils ne jouaient pas dans la même cour. Ses coups n'avaient fait qu'effleurer la surface.

« Tsss... Amateur », lui siffla-t-elle de mépris quand il eut le dos tourné, lasse de son petit jeu mesquin et de ses grands airs de mec chaud bouillant.

À ses mots, le rouquin perdit toute contenance et fit volteface. Il voulut empoigner cette pétasse par la peau du cou pour lui faire regretter ses paroles, seulement, une main sur son épaule le retint. Martin se dégagea avec désinvolture, le visage fermé. Si ça avait été un élève, il lui aurait collé son poing en pleine figure dans la foulée. Toutefois, il n'en fit rien. Il réprima sa pulsion, les poings serrés, les nerfs à vif et le regard noirci de haine et de frustration.

« N'aggravez pas votre cas, monsieur Valmont, lui conseilla gentiment l'adulte qui se dressait devant lui. Vous risquez déjà le conseil de discipline si votre camarade se décide à porter plainte. Laissez tomber, ou vous pourriez le regretter », l'incita-t-il d'une voix calme et posée, avec une pointe de conciliation dans le regard.

Martin se ravisa malgré lui, amer. Chaque fois, c'était la même chose. Les profs prenaient systématiquement la défense de la « revenante », peu importe ce qui s'était passé ou qui était réellement en tort. Cette fille était un véritable danger public, tout le monde le savait. Tout le monde connaissait son histoire.

La nuit de ses seize ans, la gamine avait fugué de son domicile, sans rien emporter et sans laisser de mots. Son entourage pensait qu'elle n'était qu'une adolescente capricieuse et égoïste, qu'elle ne se rendait pas compte de la chance qu'elle avait de pouvoir manger à sa faim et de jouir du confort d'un foyer chaleureux et d'un toit au-dessus de sa tête. Presque deux ans s'écoulèrent avant qu'elle ne refasse surface. A la mi-janvier, sa mère l'avait retrouvée sur le pas de sa porte, inconsciente, le visage enfoui dans la neige. Elle portait des vêtements sales, d'une autre époque, et accrochés sa ceinture, deux longs couteaux tranchants comme des rasoirs. Une semaine plus tard, sa fille aînée s'était réveillée à l'hôpital, perturbée. Elle était devenue distante, paranoïaque et agressive. Elle se terrait dans le mensonge et se racontait des histoires. Elle tenait des propos incongrus sur des phénomènes magiques, des monstres, des chimères, et des amis qu'elle se devait d'aller retrouver au plus vite. La nuit suivante, l'adolescente avait tenté de s'échapper par la fenêtre de sa chambre, au 5e étage. Elle avait cassé le bras de l'infirmière qui avait essayé de la retenir, et menacé d'une arme à feu l'agent de sécurité qui l'avait coincée sur le toit. La police avait eu raison de la pauvre fille qui avait fini en camisole de force, dans une chambre capitonnée, durant plusieurs semaines.

Cette fille était folle, complètement cinglée. Tout le monde le savait. Mais tout le monde s'en foutait. Personne ne disait rien, pourvu qu'elle ne leur pose pas de problèmes. Et le rouquin savait pertinemment que, cette fois encore, il n'obtiendrait pas gain de cause auprès du corps enseignant.

« C'est bon, vous avez gagné ! ronchonna-t-il en fourrant les mains dans les poches de son pantalon de costume bleu marine. Venez, les gars ! On a cours avec la Faquiny dans 10 minutes ! J'ai pas envie d'être en retard en français », prétexta-t-il de mauvaise foi devant le prof de sport.

Il le contourna, ses deux acolytes sur les talons.

L'enseignant observa les trois garçons s'éloigner lentement, les bras croisés. Il renonça à l'idée de les trainer de force dans son bureau et souffla de soulagement quand ils passèrent enfin la porte d'entrée du bâtiment principal. Dans son dos, l'adolescente retint un petit rire et chercha son sac du regard. Lors de l'altercation, le grand brun le lui avait arraché de l'épaule et l'avait balancé derrière lui, tandis que son pote, le borgne, l'avait attrapée par les bras pour l'empêcher de bouger. Ils lui étaient littéralement tombés dessus. Les trois garçons avaient profité d'un bref moment d'inattention de sa part, d'un court instant de faiblesse. La seconde d'après, elle avait fini par terre et avait reçu plusieurs coups de pied dans l'abdomen. Martin avait ensuite décidé de jouer les gros bras pour se donner en spectacle, devant les élèves rassemblés autour d'eux. Elle esquissa un sourire mauvais. Elle aurait pu les arrêter. Pourtant, elle n'avait absolument rien tenté pour se défendre. Une vive douleur lança dans son bas-ventre quand elle se baissa pour ramasser ses affaires. Elle jura.

« Je t'accompagne à l'infirmerie, s'inquiéta l'enseignant, jusque-là silencieux, en la voyant se tenir la poitrine. Tu as probablement une côte cassée. Tu devrais faire examiner tes blessures par un médecin.

— Ça va aller, je gère ! » marmonna l'adolescente entre ses dents serrées.

Elle réprima un autre gémissement de douleur quand elle se redressa.

« C'est juste quelques égratignures. Je vais bien », assura-t-elle en passant l'anse de son sac sur son épaule gauche, la mine basse.

Le prof de sport arqua un sourcil d'incompréhension.

« Ce n'est pas la première fois que tu provoques Martin et ses copains, enchaîna-t-il, les bras croisés. Hier, c'était avec une fille de terminal S à la cantine. Et l'autre jour, tu as cassé le nez d'un garçon de ta classe pendant mon cours...

— Où voulez-vous en venir ? le coupa froidement l'adolescente en le défiant du regard. Arrêtez de tourner autour du pot et dites-moi ce que vous me voulez, qu'on en finisse ! » lui siffla-t-elle d'un air sombre pour le persuader de la laisser partir.

Le prof de sport en eut un étrange frisson. Il se sentit tout à coup mal à l'aise en sa présence. Il ne pouvait l'expliquer. Quelque chose de lourd et de puissant s'imposait à lui, l'oppressait. Il maintint le regard de la petite brune qui le fixait, sans cligner des yeux. Elle focalisait toute son énergie sur un seul et unique objectif : le soumettre à sa volonté. L'enseignant lutta intérieurement contre cette sensation, et réfléchit. Il devait frapper fort, détourner son attention. Il n'allait quand même pas se laisser intimider par une gamine de dix-sept ans.

« J'aimerais simplement comprendre. Quel est ton but ? Que cherches-tu à prouver, Samantha ? »

L'adolescente se figea, piquée au vif. Elle baissa les yeux et ne répondit pas. Il ne comprendrait pas, de toute façon.

« Qu'est-ce que ça peut vous faire, grogna-t-elle sur la défensive, le regard fuyant. Ça vous apportera quoi de connaître la réponse ? Ça ne changera rien à ce qui s'est passé... Je serai toujours coincée ici, sur cette planète... » souffla-t-elle en dernier pour elle-même, le cœur lourd.

L'enseignant sentit la pression se relâcher un bref instant.

« Tu n'as pas répondu à ma question, il y a bien une raison. Il n'y a pas que ton comportement qui a changé depuis ton retour. Je t'ai connu quand tu es entrée au lycée, à seize ans, et on pouvait dire que tu n'aimais pas le sport. Le peu de fois où tu nous faisais l'honneur de ta présence, tu râlais plus qu'autre chose. Tu n'étais pas franchement douée dans cette matière... précisa-t-il en haussant les épaules devant cette évidence, pendant que l'adolescente ne bronchait pas, attendant la suite. Depuis ton retour, je t'ai vu plusieurs fois t'entrainer, le soir, dans le gymnase. Tu as visiblement acquis une vitesse et une dextérité peu commune... et tout ça, en très peu de temps. C'est quelque chose que je ne m'explique pas ! Tu cherches à te prouver quelque chose, j'en suis certain. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi ? Pourquoi tu fais tout ça, Samantha ? Pourquoi tu cherches constamment les ennuis ? Qu'essayes-tu de démontrer dans la souffrance que tu t'infliges ? »

L'adolescente marqua un temps d'arrêt, à la fois hésitante et pensive. Une petite voix chuchota quelques mots à son esprit. Elle porta la main au fragment de « Cristal » enlacé entre les pattes d'un petit dragon d'argent, qu'elle portait à son cou en pendentif, et le serra contre elle. Son cœur en fit de même dans sa poitrine.

« Que je suis encore... en vie... »

Ce furent les derniers mots qu'elle prononça. Ensuite, elle tourna les talons et dévala les quelques marches de la cour qui la séparait de la liberté. Monsieur Cartier la regarda s'éloigner sans rien dire, troublé par sa réponse. Que pouvait-il bien dire ou faire pour la retenir ? Cela dépassait de loin ses compétences. Le professeur d'éducation physique la vit escalader le portail, sauter par-dessus et se rétablir de l'autre côté dans un salto, avec une aisance déconcertante. Elle se releva d'un bond, sans faillir. L'adulte pensa sur le coup qu'elle n'était pas humaine, qu'une personne normale aurait été incapable de faire ça avec les blessures dont elle souffrait. Qu'une personne normale aurait été incapable de projeter son aura d'un simple regard, comme elle l'avait fait. Il se dit que la seule chose qu'il pouvait faire, c'était de prévenir ses parents et le psychologue scolaire, en supposant qu'ils exercent encore une quelconque influence sur elle. C'était peut-être déjà trop tard. Il avait vu de la noirceur dans ses yeux clairs. Elle avait le même regard que tous ces ados dépressifs qui hantaient les couloirs du lycée, en rébellion constante contre l'autorité et au bord du suicide. Il l'observa s'allumer une cigarette, puis disparaitre lentement de son champ de vision, la main dans la poche, son sac à dos pendant lourdement sur son épaule.

Il ne la revit plus jamais depuis ce jour.

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