LA PATRONNE - Chapitre 2
de
Corinne D
Au cours des semaines qui suivirent, son jogging matinal devint une habitude. Elle croisait régulièrement le vieil homme et ses oiseaux.
Elle n’avait jamais été très sportive, mais la nécessité s’était transformée en un rituel qu’elle avait fini par apprivoiser. Cela lui avait appris à gérer. Il lui avait fallu du temps. Ces dernières années n’avaient pas été faciles. Cela faisait cinq ans maintenant et pourtant la douleur restait vive. Le temps n’effaçait pas tout.
Elle n’oublierait jamais ce jour où tout avait basculé. Un de ces samedis de ferveur sportive où les supporters, maillot sur les épaules, écharpe autour du cou et banderoles en main, convergeaient vers le stade. Un point de ralliement. Une véritable marée humaine. On entendait les chants, les cornes de brume, dans une liesse insaisissable. Elle n’avait jamais très bien compris l’intérêt que son frère portait à ce sport. Il l’avait pourtant pratiqué pendant des années, et c’était là qu’étaient nées ses amitiés les plus solides. Leur père l’emmenait souvent voir des matchs : c’était leur moment à eux. Il avait besoin de ce territoire masculin, avec ses codes à lui. Elle n’avait jamais trop insisté, cultivant son propre jardin secret. Ils avaient accepté l’un comme l’autre que même très proches, ils ne pouvaient tout partager.
C’était surtout l’environnement qu’elle détestait – elle le trouvait brutal, primaire. Entre insultes, crachats et toute cette violence… pour un ballon au fond des filets. Et au-delà, cette provocation sur fond de racisme, cette déshumanisation — tout cela n’avait rien à voir avec le sport. Elle se souvenait de ces images de supporters, parqués comme des bêtes dans les tribunes, les visages déformés, les doigts aux jointures blanchies agrippés au grillage, vociférant des insultes propres à leur communauté, trahissant une rage bien plus profonde. Ils semblaient en dehors de tout contrôle. Cela la terrorisait.
Chaque fois que son frère partait au stade, elle sentait monter cette boule au creux du ventre. Elle savait que ça pouvait dégénérer. Ça avait déjà dégénéré. Quand la meute, à l’issue du match, se mettait en place pour défendre un territoire, un honneur, rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Comme une promesse, face à face, chaque clan s’installait. Ils s’observaient. Se jaugeaient. Se reniflaient… jusqu’au souffle de trop. L’affrontement devenait inévitable. Ils étaient venus pour ça. Poings serrés, ivres de rage, des visages étaient percutés, des côtes brisées. À terre, les pieds prenaient le relais dans un déferlement de haine. Ils frappaient pour frapper, sans relâche, jusqu’à plus soif. Soif de sang.
Au loin, les gyrophares. Les sirènes, stridentes, se frayaient un chemin dans ce chaos. Comme une tache d’huile, la foule ensanglantée se dispersait. Certains finissaient au poste. D’autres aux urgences. La plupart s’évaporaient dans la nature, avec une seule idée en tête : recommencer.
Jusqu’à ce jour. Elle l’avait tellement redouté. L’appel. La convocation. L’annonce. L’identification. Un gouffre s’était ouvert sous ses pieds. Elle s’effondra. Plus rien n’avait de sens. Elle s’était sentie vide, amputée : ils étaient nés deux. Désormais, elle était seule
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| CHAPITRE 2 : LA CHUTE | Chapitre | 0 message |
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