Une veillée pour Jacques

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— Écoutez-moi bien Brochart, vous avez dépassé le stade de l’insubordination. Je ne sais pas ce que vous cherchez ? À faire du zèle ? À occuper vos soirées de solitude ? Le fait est que l’affaire sera bientôt classée, les éléments ne sont pas assez probants pour aller vers la thèse d’un crime.

Le major Devèze claqua les élastiques de la pochette avec rage et la fit glisser vers le maréchal des logis-chef, qui se décomposait à l’autre bout de la table. Après leur excursion au manoir, il venait de passer plusieurs jours à monter consciencieusement son dossier, et réfléchir ses arguments pour confronter l’homme en charge de l’enquête. Le major rougissait de colère à mesure qu’il parcourait du regard les photos et les notes, passant par un camaïeu allant du coquelicot, à la cerise, en passant par la tomate.

— Vous ne pouvez pas me dire ça major, j’ai bien trop de preuves dans ce dossier et vous le savez, c’est votre ego qui parle, ragea-t-il.

— Mon ego ? rit Devèze. C’est le vôtre qui est surdimensionné mon pauvre ami. Vous m’enquiquinez sur ma pause dèj’ pour me parler de sabbat de sorcière ou je ne sais quelle obscur pratique. Vous lisez trop, ou bien vous regardez trop de série pour ados.

Le pic fit mouche et Mathias haussa d’un ton.

— Mais la femme qui s’est rendue à Ambazac chez madame Bellac, vous n’allez pas me dire que ça ne vous intrigue pas ?

— La mère Bellac appelle la gendarmerie tous les deux jours. C’est une vieille dame seule qui cherche de la compagnie et de l’attention, rien de plus. Elle a été bien contente de trouver un gogo assez stupide pour écouter ses histoires. Combien de temps êtes-vous resté chez elle hein ? Elle vous a coincé pour discuter et vous avez été assez bête pour la croire.

Mathias serra le poing sur sa jambe sous la table. Devèze jouait avec ses nerfs, il cherchait à le pousser à la faute professionnelle.

— Je pourrai demander une mise à pied avec tout ce que vous venez de me fournir. Vous vous rendez chez des proches de la victime, vous jouez les apprentis détective, et la palme revient à la violation de propriété, non mais vous ne tournez pas rond.

Le major secoua la tête, se leva, et jeta les restes de son repas à la poubelle. Il se trouvait bien magnanime envers cette jeune tête brulée.

— Laissez les gens concernés faire leur travail, occupez-vous de la circulation et des problèmes de voisinage.

Mathias se mordit la langue pour ne pas l’insulter, un peu trop fort, le gout du sang se répandit dans sa bouche. L’autre entamait sa vaisselle.

— Si vous tenez tant à vous rendre utile, une veillée s’est organisée ce soir pour la mémoire de Jacques Reignac. Le maire veut mettre la lumière sur l’isolement des personnes âgées. Les élections ne sont pas loin, il met un coup de collier sur le social. Faites donc le service d’ordre.

Là-dessus, il plaça son assiette dans l’égouttoir, s’essuya les mains sur un torchon et quitta la salle de pause. Mathias repoussa violemment la table et se retint de retourner le mobilier. Les sourcils froncés par la colère, il réfléchit à l’information donnée par le major. Une veillée, assurément, si meurtrier il y avait, il s’y rendrait. Le côté voyeur des psychopathes l'étonnait toujours. Ces personnes ressentaient une grande fierté à l’idée de ne pas se faire arrêter pour leur crime, de passer entre les mailles du filet. Et puis, mieux valait se montrer présent pour ne pas éveiller les soupçons dans des bourgs où les qu’en-dira-t-on allaient bon train. Le maréchal des logis-chef se résolut à participer à la veillée, en civil. Un peu d’observation ne ferait pas de mal.

Sa détermination commençait à vaciller cependant. Il se demandait de plus en plus s’il était légitime de poursuivre ses investigations. Au fond, pourquoi s’obstinait-il ? Pour se prouver qu’il faisait mieux son travail que Devèze ? Il ne le pensait pas. Son intuition, il en mettait la main au feu, ne le trompait pas. Que l’affaire le couvre de gloire ou non, il voulait mener son enquête jusqu’au bout, histoire d’en avoir le cœur net.

Il se renseigna auprès de la mairie pour obtenir les détails de la manifestation puis passa un coup de fil à sa sœur.

— Alors, tu as trouvé qui est Nicole Girard ?

— Non, j’ai autre chose sur le feu. Ce soir, à dix-neuf heures, à l’église Saint-Vincent, il y aura une veillée pour Jacques Reignac.

— Tu veux qu’on y aille ?

— Je reprends à vingt-deux heures, j’ai largement le temps, donc oui ça serait bien d’aller y faire un tour.

Diane hésita quelques secondes, devant le silence de son frère, elle pensait comprendre.

— Le major a rejeté ton dossier ?

Mathias pinça les lèvres et souffla du nez.

— Franchement, est-ce bien étonnant ? Ce mec ne sert à rien…

— Ne te démoralise pas, si tu penses détenir la vérité, Adam et moi on te suit.

Le gendarme sourit.

— Je vais mettre Vincent dans la boucle, mon binôme.

— Ok, ça marche, on se retrouve devant l’église à dix-huit heures cinquante du coup.

Vincent se révéla indisponible pour la veillée, mais promit d’étudier les documents récoltés par son collège. Mathias le remercia, louant la loyauté du jeune gendarme.

À l’heure convenue, il se gara non loin de la petite église du dix-neuvième siècle. Un attroupement se formait devant le parvis. Mathias salua ses collègues, encadrant le maire et son écharpe tricolore. Celui-ci donnait une interview à une chaîne de télévision locale.

— Le décès de monsieur Reignac est une tragédie qui a secoué notre communauté. Nous sommes très sensibles au sort des personnes en situation de repli émotionnel. La mairie vient de mettre en place un numéro vert d’écoute pour pallier à l’exclusion sociale. Nous vous promettons de tout mettre en œuvre pour qu’une telle chose ne se reproduise pas.

Les journalistes le pressèrent de questions. Autour, les habitaient écoutaient avec intérêt. Mathias se demanda qui de toutes ces personnes pouvaient se vanter de connaître Jacques Reignac. Lui avaient-ils parlé ne serait-ce qu’une seule fois ? Parmi les têtes présentes, le gendarme repéra le docteur Vesplin. Le médecin affichait une mine fermée, le drame semblait le toucher personnellement.

— Tout va bien docteur ? s’inquiéta Mathias.

— Oh, bonjour monsieur Brochart. Un petit coup de cafard voilà tout.

— J’espère que ce n’est rien de grave.

Le docteur se laissa aller à la confidence.

— Vous savez, dans ma carrière j’ai vu passer des centaines de patients, et pourtant ça me fait toujours de la peine de perdre l’un d’eux, surtout de cette façon. C’est comme ci, quelque part, j’avais failli à ma mission.

Le maréchal des logis-chef ne pouvait que compatir.

— Ne vous flagellez pas docteur, ça ne sert à rien.

— Appelez-moi Jean-François, sourit son interlocuteur.

Les portes de l’église s’ouvrirent. Le curé s’avança pour saluer les fidèles. La foule se mit en mouvement, pénétrant dans la nef en faisant un détour par les bénitiers. Chacun se trouva une place sur les bancs de bois pimpants et cirés.

Le brouhaha des conversations se répercutait sous les voûtes. Diane et Adam se glissèrent à côté de Mathias, lui-même assit à la gauche de Jean-François Vesplin. Le temps que les badauds s’installent, Diane détailla à Adam les six vitraux rendant hommage aux hommes du canton morts pendant la Première Guerre mondiale.

— Il date de 1914 si je ne dis pas de bêtise, et ils viennent de Grenoble. Et là-bas…

Elle pointa une statue de la Vierge portant l’enfant Jésus.

— …ce sont les statues de l’ancienne église, bien plus vieille, je dirais XV ou XVIème siècle.

Adam balaya l’intérieur du monument, arrêtant son regard sur le tableau au-dessus de l’autel, une copie de « La descente de la croix » de David.

Les lieux de culte, il ne les fréquentait que pour l’architecture et les œuvres d’art.

— Danika ! souffla le médecin. Danika je vous ai gardé une place.

La secrétaire médicale se pressa pour compléter le banc. Ses cheveux blonds disparaissaient dans une épaisse écharpe qu’elle s’employa à retirer, révélant un médaillon où pendait un gros cristal de roche bleu foncé, assortie à ses boucles d’oreilles.

— Encore une qui croit à la lithothérapie, glissa Adam à Diane.

La jeune fille zieuta les bijoux.

— Je ne connais pas cette pierre.

Alors que le prêtre ouvrait la cérémonie, Adam sortit discrètement son téléphone pour se rendre sur un site répertoriant les vertus présumées des cristaux. De son côté, Mathias entamait son interrogatoire tout bas.

— Je ne veux pas vous embêter Jean-François, mais j’aurai une question à vous poser.

— Allez-y, chuchota-t-il.

— Le nom de Nicole Girard vous évoque-t-il quelque chose ?

La secrétaire et une vieille dame sur le banc de devant lui jetèrent un regard en coin. Mathias se sermonna de perturber leur recueillement. Le médecin réfléchissait, seules résonnaient les paroles du curé, accompagnées par les haut-parleurs diffusant des airs d’orgue.

—  Ce soir, notre communauté pleure le départ d’un des siens, clamait l’homme d’église. Un homme qui a perdu espoir et, poussé par le chagrin, a commis l’irréparable. Nous allons maintenant prier pour le salut de l’âme de Jacques Reignac. Seigneur pardonne son geste et accueille le avec bienveillance dans ta maison.

Plusieurs fidèles se signèrent et se mirent à psalmodier des versets de la Bible.

— Pendant cette minute de silence, poursuivit le prêtre, méditons sur les paroles d’Ésaïe : « N’aie pas peur maintenant car je suis avec toi. Ne lance pas ces regards inquiets, car ton Dieu, c’est moi. Je viens te rendre courage, j’arrive à ton secours et je te protège, ma main droite tient sa promesse. »

Un « amen » général retentit puis le silence tomba. Adam se sentait mal à l’aise durant les cérémonies religieuses, lui qui se considérait comme profondément athée. Il savait Diane agnostique. Elle baignait depuis sa petite enfance dans les croyances de ses grands-parents. Ses parents, non pratiquants, lui avaient laissé le choix de croire ou non. Aujourd’hui, elle ne pouvait pas affirmer que rien n’existait, sans arriver à mettre le doigt sur l’entité qui veillait sur le sort de l’humanité. Adam comprenait ce besoin de croire, et le respectait. Il maintint donc un silence poli durant le temps de recueillement.

Quand le curé reprit la parole, le docteur Vesplin se pencha vers Mathias pour lui glisser :

— En ce qui concerne votre question, le nom de Girard est assez courant dans la région, et mes patientes sont du troisième âge pour la plupart. Des Nicole, je dois en avoir quelques-unes. Je peux faire des recherches dans mes fichiers. Là, tout de suite, ça ne m’évoque personne en particulier. C’est important ?

— J’aimerais avoir cette information, oui.

L’homme se redressa en donnant son accord d’un signe de tête au gendarme. Le prêtre invita quelques personnes à lire des textes, des passages bibliques pour la plupart, suivit de quelques chants repris en chœur par les fidèles.

Vint le moment de clore la veillée. Le curé donna l’exemple, allumant une bougie qu’il déposa sur le porte-cierge placé devant le portrait du vieil homme disparu. Une femme passa avec un panier pour distribuer les lumignons. La foule se mit en branle. Mathias, Diane et Adam s’insérèrent dans la file formée entre les bancs.

— La pierre de la secrétaire, chuchota Adam à Diane, je dirais que c’est de l’azurite.

— Qu’est-ce que c’est censé faire ? Ouvrir les chakras ? rit doucement la jeune femme.

— Elle sert à développer les sens extrasensoriels, du type médium ou vision, la voyance, tout ça.

La dénommée Danika installa sa bougie au milieu de ses consœurs. Elle baissa la tête quelques secondes devant la photo de Jacques Reignac en signe de prière, puis laissa la place au docteur Vesplin.

— Je ne pensais pas trouver dans le coin une si grosse communauté versée dans les croyances alternatives. Tu crois que ça pourrait être une secte ?

— C’est peut-être juste un bijou ou un cadeau, objecta Diane. Ça serait quand même étrange pour une personne si proche du corps médical de penser que ça fonctionne vraiment.

Ce fut leur tour de déposer leurs lumignons.

À la sortie de l’église, le maire serrait quantité de mains et conversait avec les riverains. Beaucoup rentraient chez eux, certains trainaient pour discuter avec des connaissances. La vieille dame placée sur le banc devant eux pendant la veillée, vint trouver Mathias. De petite taille, le dos vouté, elle lui fit signe qu’elle devait lui parler à l’écart. Étonné, le gendarme pris congé de Jean-François Vesplin et de sa secrétaire Danika. Il s’éloigna, accompagné par l’octogénaire en tailleur à carreaux bordeaux. Elle sortit un mouchoir et s’essuya le nez. Mathias remarqua sa main tremblante couverte de tâches, que sa grand-mère appelait « fleurs de cimetière ».

— Madame, que puis-je faire pour vous ?

— Eh bien, commença-t-elle d’une voix faible, je vous ai entendu discuter à l’église avec le docteur Vesplin. J’ai encore une bonne oreille pour une dame de mon âge.

Mathias sourit, pour entendre les cancanages, certaines personnes ne nécessitaient aucun appareil auditif.

— Je suis navré si je vous ai dérangé.

— Non, non, je voulais parler de Nicole Girard : moi je sais qui c’est.

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