Les grandes oubliées de l'histoire

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Le duc me somma de revenir, mais il en était hors de question. Les larmes me montèrent aux yeux. Titubante, je quittai la demeure en trombe, manquant de chuter dans les escaliers. Des pas se précipitèrent dans ma direction.

— Lady Aveline !

Je reconnus la voix de Mlle Marrowe.

— Laissez-moi… maugréai-je.

J’accélérai la marche pour la distancer, chancelante.

— Je ne peux pas. Dans votre état, je crains qu’il ne vous arrive malheur !

— Vous partagez les idées de mon père, vous aussi ? Je peux me débrouiller seule, je ne suis pas une petite fille de porcelaine !

Ma bouche écumait sans que je ne puisse me contenir. Les larmes roulaient sur mes joues et me brûlaient la peau. L’alcool rendait ma tête excessivement lourde et mes membres particulièrement instables. Sous mes pieds, la terre se soulevait, victime de remous invisibles.

— S’il vous plaît… bredouilla Isolde.

Elle m’attrapa le bras. Ce fut la goutte d’eau. Je fis volte-face, écarlate, le visage humide, et me dégageai brutalement.

— Fichez-moi la paix, bon sang !

L’herboriste parut profondément désolée. Elle abaissa ses yeux sur ses chaussures, comme une enfant que je venais de gronder.

— Je me suis mal exprimée, madame… Je comprends et partage votre désarroi. Cette façon qu’a eu votre père de snober l’héroïsme des femmes de votre famille m’a décontenancée.

Je m’apaisai un peu.

— Le monde veut faire taire nos voix… mais ici, bafouillai-je en tournoyant sur moi-même, chaque pavé est imprégné de la bravoure de celles qui ont refusé le silence.

Je m’interrompis.

— Suivez-moi, mademoiselle Marrowe.

Elle s’exécuta sans protester ni me questionner.



Je la conduisis jusqu’à la salle d’armes qui, éclairée par le clair de lune, était d’un calme reposant. Isolde étudia la pièce du regard.

— Alors, c’est ici que vous vous entraînez... Quel magnifique endroit ! L’escrime a une place importante dans votre famille.

— C’est exact, répondis-je de façon lugubre.

— Cette coutume remonte à l’ancienne Rosemeria, c’est bien cela ?

Je m’arrêtai devant un râtelier et posai ma main sur l’une des rapières.

— Autrefois, cette ville n’était qu’un hameau. Il y avait bien plus de roses que d’Hommes ! ris-je.

— C’est pour cela que Rosemere est unique, lança Isolde en caressant doucement le cuir des protections. Nulle part ailleurs elles ne poussent ainsi. Je n’en ai pas cru mes yeux, lorsque j’ai posé pied-à-terre. Jamais je n’avais vu de plaines constellées de roses ! Ces terres leur appartiennent, en réalité.

— Parfaitement. À l’époque d’Edrik de Valmor, le premier noble à posséder ces terres, Rosemeria n’avait aucune notoriété. À l’image de son seigneur — un homme encore jeune —, qui menait une vie modeste dans une simple demeure de bois. Mais au fil des années, le hameau a commencé à susciter l’intérêt des voyageurs ainsi que des nobles des terres voisines. Bien plus que par la beauté exceptionnelle des roses, ils étaient fascinés par le mystère qui les entourait. Rapidement, elles attirèrent la convoitise des plus envieux…

Isolde arpentait les murs du regard, dévorant chaque détail, comme si elle reconstituait intérieurement chaque scène de mon récit à travers les tapisseries.

— Le seigneur De Valmor eut une fille, mais comme vous vous en doutez, il ne pouvait lui conférer ses pouvoirs, alors, il attendit d’avoir un héritier, en vain. En 1328, après 24 ans de règne, sa demeure fut assiégée par un groupe de chevaliers souhaitant s’approprier les terres par la force. Edrik, qui n’avait ni armée ni forteresse, dut faire face seul aux assaillants.

Des nuages masquèrent partiellement la lune, drapant la salle d’un voile sombre.

— Un jeune homme ambitieux le défia et lui ôta la vie de son épée, avant de s’occuper de son épouse, qui fut également… violée par les autres chevaliers avant sa mort…

Il me fallut un effort considérable pour contenir les émotions qui me submergeaient. Chacun de mes mots me laissait l’amertume d’un fruit gâté. Cette histoire était un horrible conte qui, depuis qu’on me l’avait racontée, lacérait mes nuits de visions atroces.

— Leur fille eut grâce, mais dut épouser l’homme ayant assassiné ses parents. Thomas, le nouveau jeune seigneur, en l’honneur des terres qu’il habitait désormais, prit le nom ‘’De Rosemeria’’. Il fit construire des moulins et développa l’artisanat local. L’essor de la cité débuta grâce à la laine et aux teintures végétales puisées des roses. En 1345, Thomas de Rosemeria inaugura la pose de la première pierre de la villa. Plus tard, lorsque ses enfants le succédèrent, ils virent en lui l’ombre qui ternissait le blason familial. Ils décidèrent donc d’abandonner les armes et de s’adonner à l’escrime afin d’expier les fautes commises par Thomas. Pour nettoyer le sang qui recouvrait le sol.

Ma voix s’apaisa et mes muscles se relâchèrent. Arrivait enfin ce qui était pour moi la meilleure partie du récit, mais aussi la plus importante.

— La cité se portait pour le mieux, lorsqu’en 1412, une crue frappa. Elle emporta les moulins, le bétail, les exploitations… L’économie fut à genoux. Pire encore, une épidémie de peste survint dans la même période ! Lord Geoffrey De Rosemeria mourut de cette dernière, laissant derrière lui son épouse, Lady Eléonor, son jeune fils Tristan, ainsi qu’une population meurtrie par les eaux et la maladie. Ne souhaitant pas voir la cité et l’héritage familial s’éteindre, Eléonor De Rosemeria devint la première femme à régner. Rapidement, elle fit construire un grand hospice pour traiter les malades et contrer le fléau. En parallèle, afin de protéger la ville de potentielles nouvelles crues, elle érigea des digues ainsi qu’un pont en pierre. Elle ordonna la remise en état des moulins et des diverses infrastructures. Symboliquement, mais aussi pour toujours se souvenir de ces deux catastrophes qui avaient manqué de faire disparaître Rosemeria, elle réclama la construction d’une chapelle votive près du pont fraîchement inauguré. Afin de marquer cette nouvelle ère, Lady Eléonor rebaptisa la ville ‘’Rosemere’’, et prit donc ce même nom qui sonnait bien mieux à l’oreille, et qui surtout, enterrait le passé sanglant de la famille. Par la même occasion, elle inscrivit notre devise.

— Que celui qui lit ou entend ces mots sache que la maison De Rosemere, fondée dans la pierre ainsi que le sang de ses enfants, demeure forte comme la colline sur laquelle elle repose, et fière comme les roses… récita Isolde à haute voix, comme une prière, m’arrachant un sourire.

— Au fil des années, repris-je, les hommes et les femmes de la famille se disputèrent le pouvoir. Mais comme vous vous en doutez, il revint majoritairement à la gent masculine… Lorsque mon père hérita de Rosemere, à la suite de ma grand-mère, Margery, il n’avait pas de grandes capacités décisionnaires et ne parvenait pas à s’affirmer. Officieusement, c’était ma mère qui tenait les rênes. Depuis son décès, Père agit comme bon lui semble, sans prendre la peine de consulter qui que ce soit. Ce qui agace le peuple depuis fort longtemps. À ce jour, dans le coeur de tous, Lady Eléonore demeure l’héroïne de cette cité.



Le dos éclairé par la lune, Mlle Marrowe m’apparut tout à coup comme une figure fantomatique. Elle était absorbée à la contemplation des tapisseries, fusionnant presque avec elles. Quel plaisir de raconter la véritable histoire de Rosemere !

— Lady Éléonore était une grande femme, conclut l’herboriste avec admiration. Au-delà de ses exploits, elle était aussi la meilleure escrimeuse de votre famille ! On dit qu’elle aurait pu défier les plus grands noms.

— Bon, eh bien, je ne vous ai pas appris grand-chose, finalement, mademoiselle Marrowe, ris-je. Me feriez-vous l’honneur d’un petit entraînement ?

Elle se retourna pour me dévisager avec des yeux comme des soucoupes.

— Je vous demande pardon ?

— Je n’irai pas trop fort, promis. Équipez-vous.

Elle s’exécuta, hésitante, puis je lui offris une rapière qu’elle étudia méticuleusement avant de passer une main sur sa nuque.

— Je ne suis pas sûre que vous soyez en état, Lady Aveline… prononça-t-elle, visiblement inquiète.

— Vous me sous-estimez, Isolde, lui souris-je.



Nous fîmes quelques échauffements, puis je lui montrai quelques techniques de bases, des parades, des contres… Elle n’était pas très à l’aise et manquait clairement de vivacité. Son hésitation lui coûtait. Mais Isolde m’écoutait attentivement. Ainsi, vêtue de son étoffe, épée à la main, je la trouvais particulièrement… séduisante. Je me surpris même à rougir en l’admirant.



Je lui indiquai qu’il était temps de se préparer pour un duel. Comprenant que je n’en démordrai pas, l’herboriste accepta à contrecœur. Nous échangeâmes d’abord des coups lents, sans chercher réellement à nous toucher. Je la fis se mouvoir afin de développer son jeu de jambes. Tendue, elle tenait son épée avec raideur, chaque geste trahissant son manque de souplesse. Voulant la surprendre, je commençai à utiliser mes techniques familiales et pus l’atteindre à plusieurs reprises. Nos lames scintillaient dans les rayons de la lune, tandis que notre confrontation devenait de plus en plus rythmée et violente. Mais alors que je fondais sur mon adversaire, ma cheville se tordit, me faisant perdre l’équilibre. In extremis, Mlle Marrowe laissa tomber sa rapière et me rattrapa dans une étreinte protectrice. À quelques centimètres du mien, son visage se dessinait dans un contraste d’ombre et de lumière.

— Vous allez bien, Lady Aveline ?

— Je pense que l’entraînement est terminé, ris-je.



Elle m’aida à me redresser, puis nous regagnâmes la maison. Alors qu’elle se dirigeait vers la grande salle encore animée, où les hommes parlaient si fort que je crus un instant à une dispute avant de réaliser qu’ils étaient ivres, je la tirai par le bras. 

— Je pense qu’il est préférable que je retrouve mes appartements, mademoiselle Marrowe.

— Comme vous voulez, Lady Aveline.

D’un pas prudent, elle m’aida à regagner ma chambre et s’arrêta au niveau du chambranle. La fatigue me gagnait. Me vint l’envie de m’écrouler sur mon lit, le corps si lourd qu’il était difficile de tenir debout. Mais avec cette maudite robe et son corsage étouffant, le sommeil m’était inaccessible. Je me tournai vers l’herboriste.

— Isolde ? Pourriez-vous m’aider à me dévêtir ?

Ses joues se tintèrent de pivoine. Elle fit d’abord un premier pas tremblant dans la pièce, me rejoignis, puis se positionna derrière moi. Elle eut un moment d’hésitation, et je sentis que celle-ci n’était pas due aux laçages qui maintenaient la tenue fermée. La jeune femme s’activa, dénouant chaque lien avec soin et délicatesse. Je laissai mes paupières retomber. Les secondes avaient un goût exquis. Le corsage se relâcha progressivement, tandis que ses doigts continuaient leur travail. Le souffle de l’herboriste caressait doucement ma nuque, tiède, léger, comme une brise d’été. Lorsqu’elle eut fini, elle dégagea le haut de la robe le long de mes épaules. La douceur de ses paumes était irrésistible, m’ôtant presque toute contenance. Me revint la vision d’Isolde dans les jardins, en train de toucher les roses. Une étrange sensation se manifesta au creux de mon ventre. Ses ongles minutieusement entretenus effleurèrent mon épiderme, me donnant la chair de poule. Sa respiration, de plus en plus intense, glissait sur mon dos dénudé. Je me retournai, les mains sur mes épaules.

— Merci infiniment, mystérieuse herboriste.

Mon visage était brûlant, comme la cire d’une bougie ayant fondu trop vite, dévorée par une flamme affamée.

— Avec plaisir, Lady Aveline, me répondit-elle timidement.

J’esquissai un sourire.

— Comme je vous ai initiée à l’escrime, j’exige que vous m’appreniez ce que vous savez sur les plantes !

Des milliers d’étoiles scintillèrent sous la surface de sa peau.

— Très bien, je serai donc votre instructrice ! Même si je ne suis pas du genre à partager mes petits secrets…, rit-elle.



Nous nous souhaitâmes une bonne nuit. Débarrassée de la robe, je tombai à plat ventre sur le lit et appréciai la douceur des draps.

« Alors comme ça, la magicienne ne dévoile jamais ses tours ? Hum… Eh bien, sachez, ma chère mademoiselle Marrowe, que je compte bien tout découvrir de vous ! »

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